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© Passant n°28 [mars 2000 - avril 2000]
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Des pas singuliers

Dans des sociétés qui nous sont étrangères, les gens ne vivent pas rivés à leur corps. Il arrive qu’ils voyagent secrètement quand on croit qu’ils demeurent là où on les voit, et qu’ils se déplacent invisiblement à leur propre insu. Tel qui est en train de dormir rend visite à des parents éloignés qui lui savent gré d’avoir accompli un si long chemin pour venir les saluer. Ou ils continuent d’étudier, tandis qu’ils ronflent obstinément, un coin de terre où poussera la prochaine récolte. Souvent ils se réveillent fatigués mais aussi grandis par ces travaux ou ces obligations nocturnes qui ne vont pas toujours sans danger (car cette capacité à se trouver là où l’on n’est pas peut justifier qu’on vous accuse d’un crime que vous ne pouviez physiquement commettre : on comprend que ces déplacements étranges ne tiennent pas que du caprice). Ou c’est dans la journée qu’un un air pensif mais aussi d’abruti, qu’une allure d’absence à quoi se mêle la blessure d’une lucidité, témoigne de bifurcations qui les agitent.

Nous-mêmes n’habitons-nous qu’un seul endroit ? Et si cela est vrai, depuis quand nous a-t-on assignés à cette unique résidence ? Qui aura décidé que l’existence brouillonne, que les rêveries et les vagabondages valent moins que les angles droits et fait de la droiture l’indice physique d’une normalité ?

« Je ne veux voir qu’une tête ». On connaît ces dressages. A l’exigence du corps intègre qui devrait renfermer une individualité étanche correspond l’idéal du « corps social ». Un seul corps, un seul chef...

Mais nous continuons de tordre les lignes et de nous glisser dans les brèches. La technologie aura-t-elle éventé l’utopie à force de l’avoir « réalisée » : « Vous l’avez rêvé, Sonny l’a fait » ? Un talent demeure pour confondre les images d’un monde trop net. La « Figure de l’homme-aux-verres-fumés » qui « hante un Paris trop normal » (Roger Caillois) marche dans nos pas singuliers.

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