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© Passant n°36 [septembre 2001 - octobre 2001]
par Jean-Pierre Lebrun
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D’un «Que faire ?» à l’autre


On pourrait croire qu’en un siècle, c’est la même question qui se poursuit. Nombreux sont aujourd’hui ceux qui se demandent « Que faire ? » face à la montée de la violence ? À la délégitimation de l’autorité ? À l’amplification des nationalismes ? À l’accroissement des sectes ? À l’absence de culpabilité des jeunes délinquants ? À la vacuité du politique ? À l’adolescence qui n’en finit pas ? À la demande insolite du transsexuel qu’il adresse tant au magistrat qu’au médecin ? Au clonage qui ne pourrait tarder ? Au soupçon généralisé sur les pères et les chefs ? Cette liste est loin d’être exhaustive, mais elle indique bien qu’à cent ans de distance, il ne s’agit pas du même « Que faire ? ».

En 1902, Lénine publiait une brochure polémique, véritable acte de naissance du bolchevisme, selon la plupart des commentateurs et des historiens. Non seulement ce petit ouvrage permettait au théoricien de la révolution de se distancier magistralement du réformisme socialiste et syndicaliste, mais surtout, fort du constat que, spontanément, la classe ouvrière n’était ni socialiste, ni révolutionnaire, il préconisait l’intervention d’une avant-garde consciente et active – un parti, le futur parti bolchevique – seule capable d’apporter du dehors aux masses ouvrières la conscience de classe qui lui était nécessaire pour être le moteur du processus révolutionnaire. Non seulement donc une pratique des luttes ouvrières, mais une élite militante qui, se nourrissant des théories de Marx et d’Engels, est capable de former la masse ouvrière. « Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire ! » y écrivait Lénine.

En un mot comme en cent, le « Que faire ? » de Lénine se propose comme une ligne de conduite pour aboutir à la mutation sociale escomptée. Si la suite est connue et viendra rejoindre les tragédies du XXe siècle, il n’en reste pas moins vrai que le « Que faire ? » de Lénine se voulait un programme, et que celui d’aujourd’hui n’est nullement du même tabac.

Aujourd’hui, pas de projet en cours, encore moins un quelconque vœu révolutionnaire. Plutôt une latence diffuse en même temps que des problèmes dits de société dont la liste ne cesse de s’allonger. Un embarras bien sûr, en tout cas pour bon nombre de citoyens confrontés pas tant à l’absence de repères comme on ne cesse de le répéter qu’à un nombre impressionnant de savoirs mais chacun d’eux valant autant qu’un autre, ceci allant parfois jusqu’à mettre la pure et simple opinion en balance avec la parole de l’expert. De ce fait, notre « Que faire ? » se pose sur fond de déprime généralisée, sinon d’engluement, dont nous désespérerions d’emblée de nous sortir. En serions-nous arrivés à ce que notre désir lui-même se présente aux abonnés absents ?

La réponse du psychanalyste, à cet égard, est nette : ne demande « Que faire ? » que celui dont le désir s’éteint, avance Lacan dans Télévision1.

La question mérite, en tout état de cause, d’être posée même s’il ne faut pas prendre cette question comme une invitation nostalgique à retourner à la tradition. Simplement les progrès qui sont les nôtres et qui feront certainement le milieu naturel de demain ne semblent pas être sans quelques contreparties qui pèsent sur l’état de notre désir. Il est vrai que Freud qui identifiait le malaise dans la civilisation dans l’excessive répression du sexuel nous avait laissé entendre que désirer allait nous être autrement plus commode.

Mais voilà, penser que nous pouvons dans le même mouvement servir le lien social, et ne penser qu’à notre propre satisfaction ainsi qu’au plaisir de celui ou de celle qui veut bien consentir est probablement une impasse. Penser qu’il est possible à la fois de faire « monde commun » – selon l’expression d’Hannah Arendt – et ne se soucier que de sa satisfaction consumériste au point de se prétendre victime dès que celle-ci est un tant soit peu entamée, est certainement une contradiction qu’il nous faudra affronter. Penser que la place de l’instance tierce peut toujours émerger à partir de l’échange des partenaires via une médiation bien intentionnée, c’est penser que l’on peut faire sortir le lapin du chapeau sans l’y avoir auparavant mis.

Nous ne pouvons reprendre ici l’ensemble de la donne qui nous a menés et qui nous mène encore à de telles méprises, à ce que nous avons appelé, il y a déjà quelque temps Un monde sans limite 2 et plus récemment les désarrois nouveaux du sujet 3. Simplement traçons quelques lignes de force.

Partons d’une considération sans doute trop simple : une construction à trois étages : l’étage de ce que Lacan a appelé l’humus humain 4, l’étage de la société, et celui des premiers autres qui entourent le sujet, autrement dit l’étage de la famille. L’étage de l’humain, si l’on s’en réfère à ce qui le spécifie, à savoir au langage, exige la perte de la jouissance absolue, immédiate, totale. Du seul fait d’entrer dans le champ de la parole, le sujet s’exclut de la toute jouissance et se trouve marqué par la limite : s’inscrit ainsi pour lui que toujours quelque chose vient à manquer non par accident, mais de structure, l’affecte de ce fait une déception irréductible, une insatisfaction incontournable ; son être s’entame ainsi d’une perte qui va servir de fondement aussi bien à la Loi qu’au désir. C’est ce qui fera aussi dire à Lacan : « Toute formation humaine a pour essence, et non pour accident, de réfréner la jouissance. » 5 Réfréner la jouissance, c’est lui dire « Non ! », un « Non ! » qui permettra au futur sujet de dire « Oui ! » au désir.

Passons d’emblée au troisième étage : celui de la famille, des premiers autres. C’est au travers de la relation à ces derniers que le sujet va rencontrer cette limite à la jouissance. La jouissance de la mère lui est interdite, et cela du fait du père – mieux, de l’homme de la mère –, du fait de ce que c’est un autre que lui qui déjà occupe la place. Sans entrer dans les nuances, disons que la jouissance absolue, immédiate, totale est représentée par la mère et que le père va représenter le « Non ! », la perte de jouissance qu’implique le langage. Ainsi le trio père-mère-enfant via l’Œdipe entre en scène pour que l’enfant consente à renoncer à la toute-jouissance et dans le même mouvement accède au désir, ce qui lui permettra plus tard de prendre sa place dans le social comme homme ou comme femme. On y voit donc le père comme interdicteur peut-être, mais au service du désir et représentant de commerce du langage qui nous définit. Ainsi, du fait de ce dispositif, la ligne de partage entre la jouissance et le langage semble avoir été mise en place par la Loi que servent les parents, alors qu’en fait, ce ne sont que les contraintes du langage qui ont été ainsi comme habillées par l’interdit de l’inceste.

Revenons-en maintenant au deuxième étage : le « Non ! » qui sert de fondement à la Loi – même si, comme nous venons de le faire remarquer, c’est la Loi qui semble dans l’après-coup fonder ce « Non ! » – sera articulé par chaque société selon ses modalités propres qui feront d’ailleurs sa spécificité culturelle. Il n’en reste pas moins que, quelle qu’elle soit, chaque société s’est toujours donné la charge d’organiser la transmission de ce « Non ! », de cette limitation de jouissance. Nous la retrouvons à l’œuvre dans ce qui est reconnu comme l’universalité de la prohibition de l’inceste (ce qui n’équivaut pas à parler d’universalité du complexe d’Œdipe).

Il semble donc bien que la solidarité de ce triple étagement a été responsable durant des siècles de la transmission de la limite, de ce « Non ! » nécessaire à la spécificité de l’humus humain et à la physiologie du désir. Or, c’est cette solidarité qui est aujourd’hui remise en cause ou en tout cas dont la visibilité est estompée et c’est aux conséquences de cette mutation que nous avons à faire.

En effet, tout se passe comme si notre social, en passant d’une société de pouvoir à une société de savoir sous l’égide de la modernité – cette faille dont les tassements ultimes ne se sont pas encore produits, dit Yves Bonnefoy 6 –ne transmettait plus la nécessité de ce « Non ! ». En revanche, elle donne à entendre que cette limite à la jouissance n’est qu’un frein au bonheur que je suis en droit d’attendre. Insistons d’emblée sur le « tout se passe comme si », car il ne serait pas difficile de démontrer qu’il ne s’agit que d’une apparence trompeuse, qu’en fait ce « Non ! » est toujours au programme, mais que d’abord, il ne se présente plus avec la visibilité d’antan et sans doute non plus avec la visibilité suffisante pour que celle-ci persuade spontanément quiconque de sa nécessité.

Remarquons dès lors que par les effets conjoints de l’économie capitaliste mondialisée, du démocratisme congruent au déclin du Patriarcat et des implicites du discours de la science, la notion de butée, de limite se voit sans cesse déplacée, si pas purement et simplement pulvérisée. Difficile en effet de ne pas prendre pour une suppression de toute limite les possibilités qui sont les nôtres de pouvoir sans cesse la reculer. Difficile de ne pas confondre suppression de la catégorie de l’impossible et inflation sans mesure des possibles à laquelle nous participons aujourd’hui. Difficile de ne pas prendre pour infini ce qui n’est que sortie d’un type de finitude.

Tout se passe dès lors comme si, suite aux modifications qu’autorisent les développements et les progrès jamais atteints de notre société, la physiologie du désir humain impliquant d’emblée l’absence de l’objet n’était plus mise au programme de ce qui devait se transmettre. En revanche, toujours plus de jouissance semble faire office d’idéal ou en tout cas se proposer comme alternative susceptible de ne plus s’encombrer des contraintes du désir. Le « droit au bonheur » justifie d’en appeler au Prozac et au Viagra plutôt que de se confronter à l’angoisse ou à la précarité de l’exercice de la sexualité.

Pourquoi ne pas seulement nous satisfaire de ce qu’un confort vienne là se substituer à ce qui, hier encore, était avatar du désir ? Mais justement, penser que l’on puisse dans le même mouvement tenir le vif de son désir et assurer de plus en plus confort et jouissance est loin d’être un objectif qui puisse être atteint simultanément et dans le même mouvement.

En revanche, en persévérant dans cette voie de vouloir le beurre et l’argent du beurre, c’est la transmission des conditions pour désirer qui n’est plus assurée. Ainsi nous pouvons nous étonner de ce que ce sont les parents qui aujourd’hui demandent reconnaissance à leurs enfants, moyennant quoi d’ailleurs surgit ce symptôme sans doute inédit dans l’Histoire, à savoir que les parents ne s’autorisent plus à dire « Non ! » à leurs enfants.

Et à cette disparition du « Non » dans le programme du social, nous pouvons faire l’hypothèse de plusieurs conséquences : d’abord une délégitimation de ceux et celles qui ont à transmettre les conditions du désir, ensuite cela met les sujets eux-mêmes dans une situation particulièrement difficile, à savoir qu’ils ont à tirer seulement d’eux-mêmes la nécessité de ces conditions au risque de les fatiguer d’avoir à être soi, comme l’avance Alain Ehrenberg.

Nul doute que si nous voyons aujourd’hui des enseignants en difficulté dans l’exercice de leur profession ou des parents en attente du consentement de leurs enfants pour leur poser des interdits, c’est parce que la reconnaissance symbolique de leur légitimité n’est plus de mise et qu’il ne leur reste alors qu’à se tourner vers la seule reconnaissance qui tienne, celle toute imaginaire venant de ceux à qui ils sont censés interdire, ce qui bien sûr pose quelques problèmes.

En revanche, du côté des sujets eux-mêmes, tout se passe comme si, pour ancrer la limite, ils ne pouvaient plus compter sur l’interdit qui leur vient d’ailleurs, sur l’arrimage de ce « Non ! » dans l’Autre du corps social. Au mieux, il ne leur reste alors qu’à s’interdire eux-mêmes, mais ce « Non ! » par ailleurs pleinement justifié qu’ils s’infligent, n’en reste pas moins éminemment précaire puisque son destin n’est pas retiré de leurs mains. Il persiste dès lors en leur seul pouvoir et, à ce titre, est toujours susceptible d’être remis en question, sinon désavoué, et donc sans cesse à réinscrire. La perte qui organise leur désir reste comme toujours non seulement à refaire, mais à répétitivement refonder.

Le risque, dans un tel contexte, c’est que nous ne soyons plus poussés à grandir, mais amenés à dériver plutôt qu’à désirer, à nous laisser aspirer plutôt qu’inspirer.

Pour finir, précisons toutefois qu’il ne s’agit nullement ici de prôner un quelconque retour au modèle d’antan, car revenir à une société qui échapperait aux effets de la modernité est d’abord impensable, mais surtout parce que l’enjeu de la modernité est précisément de relever ce défi. La question est donc bien plutôt de prendre en compte la difficulté du sujet dans un tel dispositif et de repérer que nous demander à notre tour « Que faire ? » devrait surtout nous amener à nous interroger sur les irréductibles du désir humain et si ce n’est pas à ceux-ci que nous sommes – à notre insu – en train de contrevenir.

* Psychanalyste.

(1) J. Lacan, Autres écrits, Seuil, Paris, 2001, p. 541.
(2) J-P. Lebrun, Un monde sans limite, essai pour une clinique psychanalytique du social, Erès, Toulouse, 1997.
(3) J-P. Lebrun (et coll.), Les désarrois nouveaux du sujet, Erès, Toulouse, 2001.
(4) J. Lacan, note italienne in Autres écrits, Paris, Editions du Seuil 2001, p. 311.
(5) J. Lacan, Allocution sur les psychoses de l’enfant, in Autres Ecrits, ibid. p. 364.
(6) Y. Bonnefoy, Readiness, ripeness : Hamlet, Lear, préface à Hamlet, Folio classique n°1069, 1978, p. 8.
Jean-Pierre Lebrun

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