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Retour © Passant n°36 [septembre 2001 - octobre 2001] par Bernard Daguerre La Rochelle, nous voilà !Le programme du festival de cinéma de la Rochelle fait de cette manifestation cinématographique quelque chose d’assez unique : il comble un vide, celui de la mémoire cinématographique au double plan, celui de l’espace du cinéma mondial, et celui du temps, d’où son succès.
La palme du bizarre, de l’excessif revenait sans contexte à Béla Tar, cinéaste hongrois dont l’univers de lenteur tragique en fait le frère mineur de Tarkovski le Russe et de Kobayashi, le Japonais. Ainsi, l’argument de Damnation (Perdition), réalisé en 1987, repose sur le mal-être d’un homme qui essaie de se remettre d’un amour malheureux en contemplant le défilé de bennes pleines de gravats dans l’immense plaine hongroise, puis en s’alcoolisant fortement, forcément. Il passe des soirées interminables dans des boîtes de nuit ou des bars ; parfois s’y produit son ancienne maîtresse, chanteuse de charme, pendant que la pluie tombe à l’extérieur, sans discontinuer. D’ailleurs, le café où se produit la belle s’appelle le Titanic. Liquéfaction des sentiments, à l’image de celle de la plaine, comme si le décor de cette histoire triste pleurait à son tour sur cette misère générale. Et pourtant, après deux heures de travellings latéraux, mouvement de caméra qu’affectionne notre cinéaste, le film se clôt sur un superbe plan fixe où des buveurs, hommes et femmes enlacés dans un café forment une chaîne tourbillonnante, lente et sans fin. Bref, on le voit un sentiment mitigé. Le festival offrait aussi une rétrospective de l’œuvre Joseph L. Mankiewicz, cinéaste de la conscience de gauche américaine et qui sut briller dans tous les genres où son talent s’exerça : par exemple, une comédie musicale, Blanches colombes et vilains messieurs, où un escroc (Marlon Brando) se doit de séduire une oie blanche (Jean Simmons), chef d’œuvre d’humour caustique qui taille des croupières au genre cinématographique le plus proche du conte de fées. A La Rochelle, on trouvait encore un film sur le poids de la tradition chez les Juifs géorgiens émigrés en Israël (Mariage tardif de Dover Kosashvili), le premier film de Neil Jordan en 1982 (Angel), un polar déjanté dans l’Irlande du Nord dominée par les règlements de compte entre « communautés », une chronique désenchantée de la fin du mandat britannique à Hong-Kong (Little Cheung de Fruit Chan), enfin une chose curieuse, un polar luxembourgeois signé Andy Bausch (Troublemaker). Cette chronique ne pouvait pas ne pas saluer la réussite de la biographie que Nick Tosches a consacrée à Dean Martin. Celui-ci ne fut pas le meilleur acteur de cinéma de sa génération, celle des années 50 aux années 70 du siècle dernier. Il a surtout tourné dans des nanars, en particulier les premiers films où Jerry Lewis aiguisait son personnage de pitre. Il fit une prestation plus convaincante de shérif poivrot dans Rio Bravo d’Howard Hawks où il secondait brillamment John Wayne. Mais la biographie de Tosches (Dino sous-titré « La belle vie dans la sale industrie du rêve », aux Editions Rivages) s’attache à décrire le succès populaire extraordinaire de ce crooner, fils d’un coiffeur italien immigré dans l’Ohio, passé maître dans l’utilisation de la radio, du cinéma, de la télévision, du disque avec toutes les compromissions possibles vis-à-vis du syndicat du crime. Son personnage nonchalant de « menefreghista », de type qui n’en a rien à foutre, pour reprendre l’expression de son biographe, a longtemps séduit. Il a eu le même succès, en plus mâle bien sûr, et sur une plus longue durée que les starlettes qui faisaient la saga d’Hollywood. Et c’est l’inconsistance vertigineuse du personnage que le solide ouvrage de Tosches sait, sans concession, mettre en valeur.
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