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Sortie du DVD de Notre Monde

Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
Rassemblant plus de 35 intervenants, philosophes, sociologues, économistes, magistrats, médecins, universitaires et écrivains, Notre Monde propose un espace d’expression pour travailler, comme nous y enjoint Jean–Luc Nancy à « une pensée commune ». Plus encore qu’un libre espace de parole, Notre Monde s’appuie sur un ensemble foisonnant de propositions concrètes pour agir comme un rappel essentiel, individuel et collectif : « faites de la politique » et de préférence autrement.
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© Passant n°36 [septembre 2001 - octobre 2001]
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Keuf R


René regarde sa mobylette tristement. Comme fidèle coursier on fait mieux qu’une bleue. Même si on l’a repeinte en blanc pour faire « police ». Avec la flotte qui tombe, la bobine va encore être humide et c’est franchement galère pour démarrer. Va falloir qu’il la pousse. Et les gosses de la cité vont se marrer en le voyant s’épuiser, ses 92 kg bedonnés dans son uniforme un peu juste du coup, à pousser le 49,9 même pas kité dans la petite rue du commissariat de quartier.

Comme d’habitude, il a mal dormi. Le Lexomil ne fait plus rien depuis longtemps mais il continue à en prendre quand même. Il se réveille à 3 plombes du matin et c’est fini pour lui, la nuit. Parce qu’à 48 balais, il n’a personne, à côté de lui, pour le bercer de son souffle, qu’il se retourne sur un banal matelas froissé de tous ces mouvements inutiles qui sont les siens, il va dans la cuisine, met la radio en sourdine, allume une cigarette en toussant et s’assoit, posant sa tête contre la vitre glacée en attendant le jour.

Pas à plaindre, il a de quoi bouffer. La Police Nationale est fière de l’avoir accueilli en son sein. Il a compris très vite, René, que ses rêves seraient de petite taille. Un T3, cité Lénine avec un magnétoscope et un vide-ordures.

Alors c’est sa vie et il va la pousser, sa putain de bécane. La pluie s’est arrêtée, il va en profiter pour se montrer un peu. Depuis les « événements » (tu parles, trois bagnoles brûlées et un CRS écorché par une pierre, pas de quoi en faire un fromage), les bleus du centre ville s’aventurent avec circonspection dans le secteur. Comme ils regardent les infos le soir au vinteure, ils savent que les jeunes sont une race dangereuse quand leurs parents sont nés de l’autre côté du soleil. Mais René, c’est différent. La cité, il y habite. Comme les autres. Et puis, on ne l’a jamais vu faire de mal à quelqu’un. Même qu’on se demande parfois pourquoi ils le gardent au commissariat.

– Tiens, voilà Keuf R...

Ils sont trois posés sur une borne qui aurait dû faire « espace vert » si quelque chose de végétal avait accepté de pousser dessus. A la place des fleurs, il y a Kamel, Eddy et Jason.

– Salut, Keuf R. Elle tire vraiment pas la mort, ta canebé !

Il s’arrête.

– Elle tire peut-être pas, mais elle va plus vite que toi, le jour que je te piste, Kamel. Et, à propos de « canebé », j’ai vu ton grand frère, y a deux jours, en GSX 650 jaune. Il bosse pas, ton frère. Qu’il fasse gaffe à ses conneries. Tes parents méritent pas ça.

– Mes parents, ils te disent : va te faire voir, R.

– D’abord, t’as que 15 ans et tu ne parles pas comme ça et ensuite, tu sais que ce n’est pas vrai. T’as pas collège aujourd’hui ?

– Apparemment pas, mec.

– Ouais.

Il tourne la poignée de gaz et l’ensemble mobile s’ébranle avec une lenteur affectée. Ils regardent ses grosses fesses qui absorbent la selle. Puis reviennent à leur conversation...

Keuf R, c’est à cause de Hamid. Il a fait des études à Talence avant de se faire envoyer à Gradignan, en taule et pension complète pour trois ans. Des études de Sciences-éco, il voulait faire de la politique. Il parlait de « Que Faire » de temps en temps le soir et on ne sait plus qui a mis René sur le tapis.

– Tu nous gonfles, Hamid, avec ton « Que faire ». Nous, on a « Keuf R ».

Tout le monde s’est marré et c’est parti comme ça. Même le « Sound système » du bâtiment B qui a fait un rap avec le concept.

Depuis, René est Keuf R. C’est toujours mieux que Robocop.

Bon, c’est l’heure d’aller se faire offrir le café chez Pedro, le rade-péhèmu du coin. Chaque matin. Sa façon de palper la tension. René, c’est un sensible de la tension. Chez Pedro, c’est une des pièces du baromètre.

– Un café solo comme d’habitude, René ?

Il ne répond pas, attrape le Sud Ouest au passage et se bloque sur le tabouret, dans le coin. Et puis là, il se vide. Il aime cette sensation. Une enveloppe de flic avec rien à l’intérieur. Enfin, presque rien, juste un capteur. Il survole les grands titres du journal mais il est en mode « on ». Il imprime.

Aux regards que lui décochent à l’arraché les deux loulous du bâtiment S qui sirotent le noir en le broyant, il devine, par exemple que les bleus n’y seraient pas les bienvenus dans les jours qui viennent. Ça peut aller du simple petit trafic merdeux d’héro, à la tournante organisée pour le lendemain soir ou la dernière bagnole piquée à la bourgeoisie locale à maquiller. Enfin la vie qui va quand la vie va.

Il trempe, lui aussi ses lèvres dans le jus. Ce qui réveille immédiatement ses récepteurs gastriques, déclenchant une vague acide qui lui arrache une grimace.

– Putain ! D’où qu’il vient ton kawa, pedro ?

– J’ai pas changé de fournisseur, René.

– Ben lui, par contre, je sais pas où il va le chercher son grain. Mais je le féliciterais pas pour la torréfaction, le mec.

Zohra vient de rentrer et, avec elle, toute la beauté du monde. Bâtiment G porte 58 appartement 23. Y en a pas mal qui connaissent l’adresse et qui aimeraient bien franchir les portes. Celle de l’entrée d’abord et puis celle de la chambre à coucher. Mais, apparemment, Zohra n’a pas d’amant. Zohra est libre et belle comme un jour bleu sans bleus. Elle commande les gitanes de son père et se tourne discrètement vers R. Elle pose le coude sur le comptoir et il peut sentir son parfum. L’huile dont elle se sert pour lisser sa crinière brune, et les deux petites gouttes qu’elle pose derrière ses oreilles. Et puis, sans doute son vrai parfum de femme. Il en oublie son café et le temps pourri qu’il fait dehors et sa vie de rien. On ne devrait voir que la beauté du monde pense-t-il tristement.

Elle est partie mais elle est encore là. C’est ce genre de femme. Elle a laissé une petite boulette de papier près de la tasse. R s’en saisit et la déplie doucement.

Un mot pour lui. La maman. Yasmina, la petite sœur a disparu depuis hier. Elle ne peut pas aller au commissariat parce que son mari ne veut pas qu’on prévienne la police. Son mari n’aime pas les keufs depuis le 17 octobre 61. Parce que son père est mort tué par les flics de Papon, ce jour-là. Mais elle, elle aime bien R et elle voudrait qu’il fasse quelque chose parce Yasmina, 14 ans n’a jamais fugué. Elle est très inquiète. Elle ne veut pas que R passe à la maison. Il pourra laisser des messages à Zohra au café.

Bordel de bordel ! Que faire pense Keuf R. Je ne suis pas le commissaire Moulin. Juste un gardien de la paix (mais où tu la vois, la paix à garder, camarade flic ?).

Il sort du rade, pédale trois coups et, miracle la mob s’allume. Quelques minutes après, il s’arrête devant le collège Charles Martel. Yasmina y est en 4e et il demande, dans la famille Jéduk, la prof principale. Confirmation, elle n’est pas venue hier en cours, ni aujourd’hui. La mère a téléphoné pour dire qu’elle était malade. Pas de problèmes particuliers les jours précédents. RAS. A part le fait qu’elle n’est pas en retard sur son âge avec les garçons, ce qui n’est pas un crime, (mais vous savez, monsieur le policier, qu’on les marie très tôt dans leur pays), c’est plutôt une bonne élève.

Bâtiment G, les mêmes ados que dans le monde entier. Inscrits dans le même désœuvrement. En route vers le même nulle part. A la vue de Keuf R, certains se tirent rapidos. Les plus jeunes. Les autres se la jouent cool.

Yasmina ? Elle est pas comme sa grande sœur. Elle, elle sait comment on pose le préservatif à un mec. Elle en a toujours dans son sac, ha ha ha. Mais bon, c’est pas une pute, hein ! Elle fait pas pour le fric. Et puis, elle a toujours qu’un copain à la fois, même si ça ne dure pas très longtemps. Mais on ne l’a pas vu depuis hier, non. Et on ne sait pas comment s’appelle son dernier petit copain. Le dernier qu’on connaît, c’est Kamel, celui du bâtiment B. Son frère a une grosse moto. Mais c’est fini depuis quelques semaines. Kamel, il l’avait vraiment dans la peau, il a failli la tuer quand elle n’a plus sorti de capote pour lui. C’est son frère qui l’a empêché. Son frère, c’est quelqu’un de bien...

Direction le centre commercial. De centre, il n’a que le nom. La plupart des magasins de la galerie marchande ont plié bagages, leurs gérants baissant les rideaux grillagés après avoir baissé les bras. Ne reste qu’un vendeur de meubles bon marché, un colleur de semelles refaiseurs de clés, un marchand de journaux et une fleuriste miraculeusement épargnée par le monde qui bouge. Le reste, c’est le machin de la bouffe industrielle appartenant à une famille qui compte parmi les plus riches de France et qui ne mange jamais ce qu’elle vend.

R sait qu’il y trouvera sans doute Kamel et sa petite bande dont il n’a entrevu qu’une partie ce matin. Parce qu’à part cet endroit et le radapedro, il n’y a rien d’autre. Qu’on ne s’étonne pas après de la violence de l’inutile. Pour construire, il faut des briques. Et en nombre suffisant. Quand il n’y en a pas assez, on les balance sur les flics et les autobus du maire.

Bref, de fait, Kamel’s gang se la roule douce de l’autre côté des caisses, sous l’œil du vigile-maison de service. Le chien d’Auchan pense R et l’allitération le fait sourire.

– Deux fois dans la même journée, tu vas nous couper l’appétit, R.

– Toujours pas au collège aujourd’hui ?

– Toujours pas.

– T’es pas majeur, Kamel.

– Tu veux m’y emmener de force ? Tu vois ça ? Genre le keuf pourri qui remet le rebeu sur le chemin de l’école. Ça va jaser un max dans la cité.

– Tu dégages un peu de ta troupe d’artistes et on parle deux secondes.

– De quoi on parle ? J’ai rien à te dire, R.

– D’un truc qu’il vaut mieux que les autres n’entendent pas, OK.

– Bon, d’accord. Il se tourne vers les cinq Kamel’s boys. J’en ai pour 5 minutes.

Il s’éloignent dans l’allée centrale.

– C’est quoi ton truc, R ?

– Yasmina

Kamel s’est raidi.

– La salope.

– Elle n’a que 14 ans.

– Ouais, ben la salope quand même.

– Salope pourquoi ? Parce qu’elle baise bien ou parce qu’elle t’a laissé tomber ?

– Les deux . C’est sûr que c’est une sacrée. Mais bon, on était bien ensemble.

– Et tu sais pas où elle est partie.

– Chez elle sans doute.

– Elle n’y est plus depuis hier. Alors, t’as pas une petite idée ? Tu lui aurais pas fait quelque chose ?

– Et ho, R, ça va pas ? Je l’aurais bien tué, il y a quelques semaines. Mais, bon, ça y est, c’est passé. Je vais pas casser ma vie pour une petite beurette parce qu’elle a un joli cul. A mon avis, elle est en train de sucer quelqu’un d’autre et puis c’est tout.

– Et tu n’as pas idée de qui pourrait être ce quelqu’un d’autre ?

– Si je le rencontre, je le tue.

– Tu recommences.

– Ouais, c’est façon de parler. Tu sais toi, R. Hein ? Tu sais, toi.

– Et elle a pas des copines, Yasmina ?

– Elle me gonflait tout le temps avec Sylvie, une petite blonde du G. Elle habite juste à l’étage du dessous. Je crois qu’elles sont assez amies pour se raconter des saloperies sur notre compte...

Il a fait une apparition au commissariat. Juste pour dire et signer quelques papiers. Il n’est pas de bureau aujourd’hui. On lui laisse le terrain. On s’en fout pourvu qu’il ne casse pas les couilles avec sa tristesse pathologique. Puis il est rentré chez lui, le temps d’un casse-croûte. Micro-onde, mon ami, d’un mouvement brownien, réchauffe vite mes surgelés. Que je mette dans ma goule la saveur insipide du moderne consommé. Et que je ne pense jamais au goût de la purée de ma grand-mère et du petit pinard du papy...

Il a traîné l’après-midi au G. A attendu ensuite Sylvie à la sortie du collège.

– Vous pouvez m’accorder quelques minutes ? C’est à propos de Yasmina.

– Je sais, elle est malade.

Sylvie est une petit boule blonde aux cheveux courts. Le jean moulé sur des jambes de sauterelles et le body ravageur tendu sur le corps. L’art du vêtement qui déshabille. Le paradoxe du corps qui se démontre.

– Elle n’est pas malade. Elle a disparu.

La jeune fille a pâli.

– Ça ne va pas ?

– On peut s’asseoir quelque part ?

– Il y a un banc là-bas...

Il pousse la mobylette de l’autre côté de la rue, cale la béquille et s’assoit, imité par Sylvie qui se réfugie tout au bord. Une fesse sur le bois, une fesse dans le vide.

– C’est son père. Elle avait peur de son père.

– Des raisons ? Essayez de ne pas trop me mentir. C’est sa mère qui m’a demandé de l’aider. Sans que ça se sache trop. Vous comprenez ?

– Oui. Ça veut dire que c’est pas trop officiel.

– Pas encore trop.

– Et rien à signer au commissariat ?

– Pour l’instant.

– Bon... Yasmina, elle a un nouveau copain.

– Déjà ?

– En fait, elle le connaît depuis assez longtemps mais il est pas de la cité. Il est du centre. Quartier Centujean.

– Les classes.

– Oui. Elle m’en a parlé. Elle l’a rencontré il y a deux mois dans un café. Il est bien plus vieux. 18, je crois. Il l’a dragué. Et c’est pas un beur. Vrai famille de bourges avec les deux voitures et le jardin en ville. Je lui ai dit que c’était vachement con de sa part, à Yasmina, à cause de son père...

– Pourtant, il ne dit rien jusqu’à présent.

– Parce que les autres sont Arabes. Y a deux jours, elle m’a avoué qu’elle croyait qu’on la suivait. En fait, elle en était presque sure. Elle avait vachement peur maintenant de retrouver son copain.

– Tu connais son nom ?

– Juste son prénom. Florian. Et la maison, c’est celle qui fait le coin avec le boulevard Lacoste.

– Ouais, je vois où c’est. On dirait qu’elle a tiré le gros lot.

– Elle a 14 ans.

– Les rêves n’ont pas d’âge.

– Ça veut dire ?

– On ne pose pas de question comme ça à ta place. Mais merci quand même.

– Vous lui direz pas ?

– Non.

Et puis c’est le soir et il faudrait qu’il débauche. Il faudrait qu’il retrouve son appartement douillet et le film roboratif et la solitude et les draps sales. Il a décidé que non. Pour le moment, il est dans la salle à manger de l’appartement 23 du bâtiment G. Il a posé son flingue sur la table et il discute avec le père. Celui qui n’aime pas les flics. R, il est pas trop con pour un keuf et puis il a compris. Mais il voudrait que ça vienne comme ça. Comme la vie qui va quand elle va. Alors il attend et il a posé le 38. Sur la table. On parle.

– Bon, Hamid, j’ai téléphoné à Florian Descasses. Il a vu votre fille hier après-midi. Au café 813. Quitté vers 15 heures. Elle avait un cours à 16. Elle n’est jamais arrivée au collège. Et puis j’ai vérifié à la SOCARMA. Comme ça pour voir. Par curiosité. Vous avez pris l’après-midi. C’est rare. Vous êtes, comme on dit, un bon ouvrier... Alors maintenant vous me dites où elle est...

Pour le coup, ils sont tous là. Même le commandant et le substitut. Les bleus font le cordon autour du terrain. Extérieur nuit. Quelques flashes crépitent dans l’enceinte. Les spécialistes de l’identité. Hamid garde la tête baissée. Il pleure et puis il serre les mâchoires. Il ne dira plus rien, maintenant. Il n’y a plus rien à dire, à faire.

R s’appoche.

– Tu l’aimais trop, ta fille, Hamid. Tu le sais. Un père n’a pas le droit d’être jaloux. Un père, il a juste le droit d’en prendre plein la gueule parce que ça va jamais comme il faut et puis qu’il y a la peur du monde qu’on a pas pu changer pour les enfants. Un monde avec des keufs et des patrons. Des keufs comme moi et des patrons comme le tien. Et c’est toi qui va en taule. Mais tu l’as pas aimé comme un père. Tu comprends ?

Hamid ne dit rien.

R est parti. Il croise quelques regards, s’enfonce dans la nuit. Quand il reprend sa mobylette, c’est pour se rendre compte que les deux pneus sont à plat. Il hausse les épaules et commence à pousser l’engin dans la rue des Martyrs pendant que la pluie recommence à tomber.


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