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Retour © Passant n°38 [janvier 2002 - février 2002] par Patrick Baudry La question de la transmissionLa transmission n’est pas qu’une convention ou un acte de générosité : « Laisser quelque chose à ceux qui suivent, passer le relais… ». Mais une obligation. Non pas une contrainte arbitraire mais la prise du sujet humain dans la construction intergénérationnelle. Prise de soi qui permet de trouver possiblement sa place, d’être « un parmi d’autres » comme le dit Denis Vasse1. On devine que l’affaire est complexe, qu’elle ne saurait se produire comme un service, obéir à des techniques communicationnelles de l’efficacité transmissive. Quoi transmettre ? Depuis quelle position ? À qui ? Au nom de quoi ? La transmission n’est pas seulement dans nos gènes. Elle relève aussi de notre gêne. D’un tourment.Comment donc ne pas mettre en question le devoir de perpétuation, le devoir de mémoire, l’ordre de reproduction de l’ordre ? Que signifie transmettre s’il s’agit de reproduire à l’identique le morceau qui nous serait tout extérieur et qu’il faudrait bien adresser. N’assiste-t-on pas aujourd’hui à la mise à mort de la singularité écrabouillée sous le fardeau du machin transmis, empaqueté certes comme un cadeau, mais destiné à lui écraser le destin. Transmettre, c’est fondamentalement faire place à l’autre. Un autre qui ne saurait être le même ou le suivant. Le simple reproducteur des tâches. Celui qui continuera de taper à la machine par exemple, et donc allez ! Je lui refile mon logiciel. Transmettre c’est ne pas savoir le destinataire : rien à voir avec le geste qui consiste à transmettre un colis, à le poster à la bonne adresse, celle qu’on écrit depuis son propre agenda. Transmettre ce n’est donc pas obliger au souvenir de soi. Léguer de sa personne ; obliger que s’arrangent ceux qui restent avec les restes qu’on viendrait leur octroyer. Transmettre c’est donc composer avec de l’invisible et de l’imprévisible.
Il faut donc se demander ce que vaut cette affirmation : « On ne vous oubliera jamais ». Comme si la mémoire ne devait jamais composer avec l’oubli. À propos du devoir de se souvenir du défunt comme si cela signifiait son respect ou comme si cela devait garantir un bon travail « de » deuil, une bonne gestion/digestion de ceux qui n’auraient plus rien à voir avec nous, comment ne pas se demander ce que signifie ce forcing ? Que s’agit-il de forcer si ce n’est, d’une part, une mémoire, et d’autre part, un oubli, en cherchant à produire le premier et à résorber le second, c’est-à-dire en commençant par délier l’un de l’autre ?2 Comme si la vie vivante devait se figer dans l’attitude ou la rectitude d’une stricte répétition. Comme s’il fallait « stopper » l’histoire, ainsi qu’on parle de stopper un tissu. En forclore l’accroc, le trou, la béance, l’improbable. Mais l’histoire n’est pas un tissu. De même que la société n’est pas un corps, avec l’unité qu’on devrait ainsi lui supposer, l’homogénéité qui serait garante de son « identité ». Ce qui est en jeu dans l’histoire, dans notre histoire, c’est la double dimension du mouvement et du lien. On On fait grand cas du lien, de sa nécessité. Certains sociologues n’essayent-ils pas de faire croire qu’ils sont experts en liens, comme des thérapeutes sont experts en ligaments ou comme il faudrait croire que les « psy » sont experts en « inconscient » (un truc quelque part dans le cerveau). Or le lien (social, donc) a peu à voir avec la fixation ou la fixette. Le lien se joue dans le mouvement, qui en maintient l’ouverture, la possibilité, tout en n’assurant rien d’un « dynamisme positif » qui devrait le préserver. Les gens qui vont mal ne sont pas nécessairement des personnes à qui manqueraient des liens ; à qui ferait défaut un capital légué. C’est plutôt l’emprise d’un monde qui les anticipe, et la relégation où ils se sentent obligés qui désordonnent leur rapport au monde, au point qu’ils ne peuvent de ce monde (le « leur » : « c’est à toi, et ne le confie à personne ») générer aucun rapport qui leur permette de prendre place. La place ? Pas aller s’asseoir là où on vous a cédé une chaise, un fauteuil ou un strapontin. Mais le mouvement contagieux de sa propre incertitude. La transmission renvoie alors au « don du rien » comme en parle magnifiquement Jean Duvignaud3. Ou pour le dire autrement, à la meilleure part de l’homme : sa générosité malgré lui.
(1) Denis Vasse Un parmi d’autres, Paris, Seuil, 1978. (2) Patrick Baudry La Place des morts, Paris, Armand Colin, 1999, p. 173. (3) Jean Duvignaud Le Don du rien, Paris, Stock, 1977. |
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