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© Passant n°40-41 [mai 2002 - septembre 2002]
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Impunité journalistique

Ce fut la ruée journalistique, la curée médiatique dans la fange des peurs,

à gerber son guide de la rédaction et le code de déontologie.

Après le journalisme de révérence / connivence cher à Serge Halimi, sommes-nous entrés dans l’ère du journalisme d’inconscience ? A part quelques journalistes de France 2, je n’ai, à ma connaissance, guère entendu de doctes plumes s’interroger sur le suivisme honteux dont ils ont fait preuve quand l’élection s’est jouée essentiellement sur le thème de l’insécurité.

Depuis longtemps pourtant, Le Monde diplomatique et quelques autres médias ont alerté le chaland sur la manipulation des statistiques de la délinquance et la dangerosité idéologique du concept de « tolérance zéro ». Mais rien n’a fait. En 2001, une fois de plus, on nous a servi du bon gros chiffre qui tue, de la délinquance exponentielle, du sensationnel à porter à la une, et ce fut la ruée journalistique, la curée médiatique dans la fange des peurs, à gerber son guide de la rédaction et le code de déontologie.

Dernièrement, le magazine Médias tirait encore la sonnette d’alarme sur « le malaise des chiffres »1. Pascale Krieff y pointait notamment que « l’année 2001 a correspondu à l’ouverture de postes de police de proximité supplémentaires, à la simplification des procédures de dépôt de plainte, à l’amélioration de l’îlotage, qui constituent autant d’incitations pour les victimes à se manifester. La multiplication de coups de filet est aussi susceptible d’avoir fait augmenter ces chiffres, tout activisme policier entraînant mécaniquement un enregistrement des faits. » Cette tendance s’inscrivant dans un mouvement plus général depuis le début des années 80 de dépôt de plaintes et d’enregistrement de celles-ci par les autorités concernées. La parole s’est libérée : « ce qui a démultiplié le nombre apparent de faits sans pour autant signifier qu’ils sont réellement plus nombreux » poursuit-elle.

Pascale Krieff donne également un chiffre qui peut avoir induit là encore mécaniquement une augmentation des chiffres de la délinquance : avec un képi pour 243 habitants, la France est devenue l’un des pays d’Europe où le nombre de policiers est le plus élevé, loin devant l’Allemagne (un pour 300) et l’Angleterre (un pour 380).

Tous les chiffres, quels qu’ils soient, sont à manier avec grande précaution. Les journalistes ont oublié ce postulat de base, et l’effet de contagion dont ils ont été les victimes pour le moins consentantes – pour ne pas dire les zélateurs – n’est guère à porter à leur crédit. Le journalisme est un métier de terrain et non une profession pied de grue aux portes du ministère de l’Intérieur. La « naïveté » de Jospin n’a d’égal que leur aveuglement, à suivre notamment les sondages comme un missel. Tout raccourci est toujours le plus long chemin vers la réalité.

Leur responsabilité est lourde dans la montée du sentiment d’insécurité, lequel a presque toujours été décliné « sous l’angle de la violence de rue, presque jamais sous ceux de la précarité, de l’éducation, des salaires »2. Ce comportement pose la question de la responsabilité des journalistes dans les résultats des élections présidentielles.

Et un peu d’autocritique ne nuirait pas ! Les analystes politiques, toujours aussi prompts à donner de grandes leçons finement ciselées, devraient parfois se flageller la croupe avec la même ardeur qu’ils mettent à asséner leurs vérités vraies. Ils devraient également descendre de ce piédestal dont ils n’ont pas su voir venir Jeanne d’Arc pour aller comprendre comment et pourquoi nous en sommes arrivés là ?

(1) In « Insécurité : le malaise des chiffres » de Pascale Krieff, Médias, avril/mai 2002,
p. 46 et 47.
(2) In « Sur quelques contes sécuritaires venus d’Amérique » de Loïc Wacquant,
Le Monde diplomatique, mai 2002, p. 6 et 7.
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