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Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
Rassemblant plus de 35 intervenants, philosophes, sociologues, économistes, magistrats, médecins, universitaires et écrivains, Notre Monde propose un espace d’expression pour travailler, comme nous y enjoint Jean–Luc Nancy à « une pensée commune ». Plus encore qu’un libre espace de parole, Notre Monde s’appuie sur un ensemble foisonnant de propositions concrètes pour agir comme un rappel essentiel, individuel et collectif : « faites de la politique » et de préférence autrement.
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© Passant n°40-41 [mai 2002 - septembre 2002]
par Pierre Khalfa
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Où en est le mouvement de lutte contre la mondialisation libérale ?


Il est maintenant à peu près admis que le milieu des années 90 a constitué un tournant dans le renouveau des mobilisations contre le libéralisme : 1994 au Chiapas, décembre 95 en France, manifestation contre la dette à Birmingham en 98, manifestations européennes contre le chômage, victoire sur l’AMI, etc. Ce tournant s’est spectaculairement concrétisé à Seattle où se sont combiné trois facteurs pour bloquer l’ouverture du « cycle du millénium » : le processus de mobilisation citoyenne, les inquiétudes des opinions publiques, la division des gouvernements.



De Seattle à Barcelone,

un mouvement en pleine expansion



Ces trois facteurs sont caractéristiques de la phase nouvelle ouverte à Seattle et allaient continuer à être à l’œuvre jusqu’au 11 septembre 2001. Le tournant dans les mobilisations, marqué par leur caractère de plus en plus massif, s’est accompagné d’un tournant dans les opinions publiques. Les thèmes portés par le mouvement ont réussi à s’imposer dans le débat public, alors que celui-ci était dominé, il y a peu, par les idées libérales, et sont rentrés en résonance avec les désarrois de plus en plus important des populations. Le mouvement n’a pas réussi à peser réellement sur les orientations des gouvernements et des institutions internationales, mais il a changé la donne idéologique en battant fortement en brèche les dogmes libéraux, mettant ainsi la pensée dominante sur la défensive. Ce début de reconquête des esprits, pour fragile qu’il soit, est d’une importance considérable pour l’avenir. Il est la base du développement du mouvement, de son enracinement, de son caractère durable et de la possibilité de créer des rapports de force qui permettent de peser sur le réel. Il donne toute son importance au travail « d’éducation populaire ».

Le lien du mouvement avec les opinions publiques est certes le produit d’une prise de conscience des apories du libéralisme (les politiques menées ont aggravé considérablement le sort des neuf dixièmes de l’humanité), mais il a été facilité par ses caractéristiques propres. Mouvement d’emblée mondial, il répondait ainsi directement au processus de globalisation. Mouvement non doctrinal, il a su illustrer concrètement ses propos. Mouvement hétérogène, il a su intégrer en son sein les préoccupations les plus diverses autour de deux axes : le refus de la transformation de toutes les activités humaines et de la vie elle-même en marchandise et l’exigence de démocratie face « au pouvoir des marchés ». C’est ainsi constitué un mouvement social global capable d’intégrer en son sein les points d’entrée distincts, les priorités différentes de ses diverses composantes.

Ce rapport nouveau à l’opinion a permis de mettre en échec les tentatives de criminalisation qui ont eu lieu après Göteborg et surtout à Gênes, et ce malgré un débat difficile sur la question de la violence. L’impact du mouvement a entraîné une division des gouvernements sur les réponses à y apporter. D’un côté, une orientation portée par Bush et Blair qui vise à ne rien changer. De l’autre, celle de Jospin et Schröder qui, dans un double mouvement de récupération et de prise en compte, essaie d’avancer des réponses qui, tout en préservant l’essentiel à leurs yeux, la mondialisation libérale, vise à en corriger les aspects les plus choquants. Enfin, les institutions internationales ne sont pas sorties indemnes de cette situation avec une crise profonde de légitimité tant des orientations menées que de leur mode de fonctionnement, prises en tenaille à la fois par le mouvement social et les ultra libéraux hostiles à toute régulation, même libérale.



Où en est-on aujourd’hui ?



Le mouvement de lutte contre la mondialisation libérale a d’abord échappé à l’assimilation de son action avec le terrorisme. Malgré le choc des attentats du 11 septembre, cette tentative s’est révélée caduque en raison de son caractère grossier et aussi parce que ces actes ont été dénoncés rapidement et sans la moindre ambiguïté par toutes les composantes du mouvement.

Les différentes échéances de mobilisation ont démontré que le mouvement n’avait pas été durablement entamé après le 11 septembre et que son ascension, un moment questionnée, perdurait bel et bien. Le succès de Porto Alegre, qui n’est pas fondamentalement dû au contenu des discussions qui s’y sont déroulées, ni aux propositions, somme toute peu nouvelles qui y sont apparues, mais à la tenue de l’événement lui-même, à la diversité et au nombre des acteurs qui y ont été présents, en a été la preuve la plus éclatante.

Néanmoins, les attentats du 11 septembre ont créé une nouvelle situation. Ils ont permis aux Etats-Unis d’accentuer leur hégémonie. Il est, de ce point de vue, intéressant de remarquer les différences avec la guerre du Golfe. Alors que dans ce dernier cas, les Etats-Unis avaient dû mettre sur pied une large coalition tant sur le plan politique que militaire en s’appuyant sur l’ONU, ils ont mené tout seuls (avec le soutien du satellite britannique) l’intervention en Afghanistan, sans même s’encombrer d’un mandat de l’ONU qu’ils n’auraient par ailleurs eu aucun mal à obtenir. Au nom de la lutte contre le terrorisme, dont la définition extensible dépend du bon vouloir de l’administration américaine, c’est leur politique unilatérale que les Etats-Unis veulent voir légitimée et entérinée, entraînant par sa brutalité même un début de réaction de l’Union européenne qui avait pourtant fait preuve jusque-là d’un suivisme total par rapport à eux.

Ce renforcement de l’imperium américain se fait au détriment du droit et des institutions internationales. Cet effacement du rôle de l’ONU, quoi que l’on puisse penser de cette institution, cette mise à l’écart du droit international au profit de la seule volonté politique américaine constituent un revers politique pour tous les mouvements démocratiques. La lutte pour que les textes fondateurs de l’ONU servent de fondement au droit international, s’imposent aux Etats et que soient réellement appliqués les droits économiques, sociaux et politiques qui y sont contenus, vient de buter une fois de plus sur la politique américaine.

Les thèmes portés par le mouvement, illustrés quotidiennement par l’actualité, de l’Argentine à la crise boursière en passant par Enron, sont toujours présents dans les opinions publiques. La perception de nouvelles menaces suite au 11 septembre tend cependant à en relativiser la portée, du moins dans les pays du Nord. A la peur des conséquences de la mondialisation libérale se rajoutent maintenant les dangers réels ou fantasmés liés à la sécurité. La montée inquiétante des thèmes sécuritaires, où se mélangent allégrement terrorisme, petite délinquance et grand banditisme en est l’illustration, favorisant l’adoption par les Etats de mesures liberticides. Si l’impact du 11 septembre s’atténue progressivement, à l’exception des Etats-Unis, de nouveaux attentats, qu’il n’est pas possible a priori d’exclure, renforceraient encore plus cette tendance avec un vrai risque d’affaiblissement du mouvement dans les pays du Nord.

Le succès d’un certain nombre d’initiatives depuis le 11 septembre ne doit pas nous cacher un certain nombre de problèmes. Les mobilisations lors du sommet de Doha, bien qu’elles aient touché un plus grand nombre de pays qu’au moment de Seattle, n’ont pas eu, à de rares exceptions, de caractère massif. En France, les mobilisations ont été plus faibles qu’en 1999. Le 11 septembre a, dans ce cas, pesé probablement très fortement. Il a été consciemment utilisé par les Etats-Unis et plus globalement par les pays du Nord pour arracher un accord à Doha permettant ainsi l’ouverture d’un nouveau cycle de libéralisation du commerce mondial. Cet échec change, en partie du moins, les conditions du combat contre l’OMC.

Au-delà, il faut s’interroger sur la situation aux Etats-Unis où prédomine un climat proche du maccarthysme. La faiblesse des manifestations à New York contre le World economic forum a été certes compensée par la présence d’une forte délégation américaine à Porto Alegre et s’explique en partie par le choix d’un profil bas à cette occasion par la majorité du mouvement. De plus, les liens avec le mouvement syndical américain n’ont pas été rompus. Les prochaines échéances seront à scruter avec attention. Une partie de l’impact du mouvement venait de l’existence, au cœur de la puissance impériale, d’un fort mouvement de remise en cause de la mondialisation libérale. Son affaiblissement durable ne serait pas sans conséquence sur le rapport de forces global.

Si on ne peut que se féliciter de la présence à Porto Alegre des confédérations syndicales mondiales, la question du lien avec le mouvement syndical est loin d’être résolue. Ainsi, « la déclaration syndicale » des confédérations syndicales mondiales a non seulement un contenu faible, mais met sur le même pied les forums de Porto Alegre et New York.



Quelles orientations ?



Le succès du mouvement lui donne de nouvelles responsabilités. Elles adviennent dans une situation incertaine marquée par les conséquences du 11 septembre et dans un cadre où un certain nombre de gouvernements commencent à avancer leurs propres réponses, au moins sous forme de pistes, aux problèmes posés par la mondialisation libérale.

Le mouvement a commencé à élargir son champ d’intervention aux questions liées à la sécurité collective et à la paix. Cette orientation doit être pérennisée. Il ne s’agit pas de transformer un mouvement de lutte contre la mondialisation libérale en un « mouvement de la paix », mais de prendre durablement en compte les conséquences du 11 septembre. Dans ce cadre, il s’agit moins d’une « lutte contre la guerre », que d’un refus de l’hégémonie américaine qui peut à certains moments prendre un visage militaire.

Le mouvement est en permanence menacé par des tentatives de criminalisation, ce d’autant plus que le 11 septembre a permis aux gouvernements, notamment aux

Etats-Unis et dans l’Union européenne, d’adopter des mesures propres à cet effet. La lutte pour les droits

et libertés démocratiques prend donc de ce fait une importance nouvelle.

Mais c’est avant tout de sa capacité à apporter des réponses aux problèmes qu’il a soulevés que le mouvement sera jugé. Nous nous heurtons là à deux difficultés. La première tient à l’hétérogénéité du mouvement. Sa force vient en partie de sa diversité. Toute

tentative d’homogénéisa-

tion politique en vue de construire un projet politique qui soit une alternative globale est non seulement vouée à l’échec, mais sera un facteur d’éclatement et donc d’affaiblissement. La seconde tient à la nature d’une alternative possible. Celle-ci ne peut être simplement le produit de débats ou de confron-tations à l’intérieur du

mouvement. Pour qu’elle prenne vie, il faut qu’elle soit le produit de l’activité de forces sociales importantes, qu’elle soit créée, au moins en partie, par elles. C’est à cette condition que pourront être dépassés les clivages actuels. Il est donc illusoire de croire que pourra naître dans le

court terme une alternative

globale et cohérente au

système.

Cette absence d’alternative globale ne doit pas être dramatisée car le mouvement est par contre uni sur les lignes de force, les principes suivant lesquels le monde devrait fonctionner. Ils découlent de ce qui est à la racine du mouvement actuel, le refus de la marchandisation du monde et l’aspiration à une démocratie réelle : nouvelle hiérarchie des normes dans laquelle les droits collectifs des êtres humains l’emportent sur le droit au commerce, la libre concurrence et plus globalement sur la loi du profit ; exigence de biens publics mondiaux, biens communs de l’humanité, ce qui implique la lutte pour le développement des services publics ; exigence d’un développement soutenable pour les générations futures ; participation effective, à tous les niveaux, des citoyens aux décisions qui les concernent. Ces principes peuvent se décliner en autant de propositions ponctuelles visant à transformer concrètement la situation : taxe Tobin, annulation de la dette, suppression des paradis fiscaux, etc.

Face à la montée en force du mouvement et à la difficulté de laisser simplement les choses en l’état, nous allons probablement être confrontés à des réponses d’un certain nombre de gouvernements. Pour eux, il s’agit de faire coup double : d’une part, montrer que l’on a pris conscience de la situation et que l’on agit en conséquence ; d’autre part, essayer de diviser le mouvement entre gens raisonnables avec qui on peut discuter et extrémistes légitimement voués à la répression. La capacité du mouvement à ne pas se diviser face aux propositions gouvernementales constitue un enjeu majeur. Pour ce faire, nous devons les juger en suivant deux critères qui renvoient à la raison d’être même du mouvement : les mesures proposées freinent-elles la marchandisation du monde et favorisent-elles un meilleur exercice de la démocratie ?

Au-delà du contenu précis des propositions qui s’esquissent, le débat de fond va porter sur la nature de la régulation. Faut-il accepter une régulation sociale-libérale qui vise à adapter nos sociétés aux exigences du capitalisme financiarisé, tout en préservant un minimum de cohésion sociale en prenant quelques mesures pour en atténuer les effets les plus visibles ? Ou au contraire, faut-il contrecarrer le mode de fonctionnement actuel du capitalisme en lui imposant des règles, droits sociaux, normes environnementales, qui lui sont a priori étrangers, ébauchant ainsi les contours d’une société différente ? Les propositions du mouvement s’inscrivent clairement dans cette dernière perspective.

Ces propositions ne pourront voir le jour sans que soit créé un rapport de force durable à l’échelle internationale. Nous devons être capables de faire régulièrement la démonstration du caractère massif de nos initiatives et éviter tout ce qui peut contribuer à l’amalgame entre le mouvement contre la mondialisation libérale et le terrorisme. Plus que jamais, nous devons donc réaffirmer notre choix pour la non-violence. Cependant, sauf à nous étioler, cette volonté de non-violence doit s’accompagner de formes d’action qui n’acceptent pas a priori le cadre étriqué dans lequel veulent nous enfermer les gouvernements. Le mouvement ne peut, de plus, se contenter de grands rendez-vous internationaux, aussi importants soient-ils. L’enracinement dans les combats nationaux est d’une importance cruciale pour ancrer le refus de la mondialisation libérale dans le quotidien des peuples. De ce point de vue, l’organisation de forums sociaux continentaux devrait marquer une étape importante dans cette voie. En particulier, le Forum social européen représente un enjeu politique majeur dans notre combat contre l’Europe libérale.

Membre d’Attac et secrétaire fédéral de SUD-PTT.
Pierre Khalfa

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