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Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
Rassemblant plus de 35 intervenants, philosophes, sociologues, économistes, magistrats, médecins, universitaires et écrivains, Notre Monde propose un espace d’expression pour travailler, comme nous y enjoint Jean–Luc Nancy à « une pensée commune ». Plus encore qu’un libre espace de parole, Notre Monde s’appuie sur un ensemble foisonnant de propositions concrètes pour agir comme un rappel essentiel, individuel et collectif : « faites de la politique » et de préférence autrement.
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© Passant n°42 [septembre 2002 - octobre 2002]
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Le malade imaginaire ?


« Pourquoi le capitalisme est malade » titrait Le Monde du 19 juillet 2002. « Pourquoi le capitalisme doit changer » titrait Alternatives économiques de septembre 2002. A remarquer que ces deux titres ne comprenaient pas de point d’interrogation. Cette éminente presse savait et allait tout nous expliquer. Et pourquoi tant d’étrangetés au mètre carré économiste et au centimètre carré journalistique ? (Là, le point d’interrogation figure car il faut bien reconnaître notre perplexité).



Le chaud et le froid



Après nous avoir, pendant vingt-cinq ans, vanté les mérites du libéralisme économique, après avoir applaudi à tous les renoncements du social-libéralisme, après être tombée en pâmoison devant la dite nouvelle économie et ses promesses de prospérité éternelle, après avoir frissonné de plaisir devant la montée boursière, la presse bien-pensante s’est retrouvée bien perplexe. Hier, elle soufflait le chaud, aujourd’hui le froid.

Et, compatissante devant les malheurs de la nouvelle économie, affolée par l’effondrement de la bulle spéculative, un brin moralisatrice face aux scandales et malversations comptables d’Enron, WorlCom, Vivendi Universal et compagnies, elle convoque au chevet du malade les meilleurs médecins. Qui sont les bons docteurs pour soigner le capitalisme ? Des capitalistes. Evidemment, il suffisait d’y penser. On n’est jamais si bien soigné que par soi-même. Inutile de fournir la liste des noms des douze patrons1 consultés par Le Monde, un seul suffira : Denis Kessler, Président de la Fédération française des sociétés d’assurances, l’intellectuel du MEDEF. Voici son docte diagnostic : « Le discrédit jeté sur l’ensemble des entreprises est totalement infondé. Tout marché repose sur la confiance et la loyauté. A la marge, il y aura malheureusement toujours des entreprises qui commettront des errements. » On se demande bien pourquoi on fait cas de petites égratignures sur la peau du pachyderme. N’est-ce pas un signe de performance et de vitalité que de voir les PDG des grandes sociétés gagner 200, 500, 1000, 10 000 fois le salaire de base et le gouvernement français décider d’une hausse de 70% du salaire des ministres tandis que le SMIC stagne ? Le reste n’est qu’un ensemble de dommages collatéraux : salariés licenciés, retraités ruinés, Argentins transformés en miséreux par la finance mondiale et Africains affamés par l’austérité doublée de la sécheresse.

Pour faire bonne mesure, un treizième docteur fut appelé : Emilio Gabaglio, Secrétaire de la Confédération européenne des syndicats. « Nous ne sommes pas contre les fonds de pension pour obtenir des retraites complémentaires. Mais il faut prendre garde à trouver un bon équili-

bre entre la performance et la sécurité

des placements. » C’était le treizième homme…2

Bref, à les en croire, le capitalisme n’est malade que des escrocs qui entachent sa bonne réputation. Il suffit donc d’éliminer les brebis galeuses ou celles qui sont incontrôlables, comme Lay ou Messier. Et ensuite, il faut réformer le capitalisme pour mieux le réguler.



Le capitalisme responsable,

mais pas coupable



C’est alors, devant l’incurie des médecins de l’ordre (libéral), qu’entrent en scène les docteurs humanitaires de l’économie pour stigmatiser « la crise du capitalisme patrimonial »3. Vous avez bien lu : le capitalisme patrimonial, pas le capitalisme lui-même. Car, vous ne le saviez sans doute pas : « Les avantages en termes de liquidité et de dispersion des risques qui résultent du développement des marchés financiers, pour tous les acteurs, financiers ou non, sont trop importants. »4 Donc, « l’heure de la réforme »5 est venue : il faut renforcer le contrôle des actionnaires, des salariés, des fournisseurs, des collectivités locales sur le big business6. Mais attention, « il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain »7 nous assure un professeur de libéralisme, chroniqueur régulier de la revue savante Alternatives économiques. Nous voilà rassurés, l’Europe financière sera préservée : « L’approfondissement du marché unique dans ses différentes dimensions est nécessaire – mais pas suffisant – pour faire émerger ce capitalisme plus équilibré et plus responsable. »8

A la racine de toutes ces fadaises9, il y a la croyance que les marchés financiers sont utiles dans l’absolu, alors qu’ils ne sont utiles qu’au capital. « Les Bourses brident la croissance »10 se lamente un bon docteur humanitaire. Rien que dans ce titre, il y a deux bêtises. La première est d’inverser la causalité : ce n’est pas parce que la Bourse a chuté que la croissance s’est cassée, c’est parce que les capitalistes ne vendent pas leurs marchandises aussi bien qu’ils l’espéraient que la bulle boursière a fini par éclater. La deuxième est de s’apitoyer une nouvelle fois sur la croissance économique sans s’interroger sur son contenu11.

Ou bien on considère que le capitalisme est atteint d’une maladie passagère et somme toute bénigne car ne touchant pas au ressort de son dynamisme bienfaisant pour l’humanité, et alors il faut se pencher sur son cas et le surveiller par une meilleure régulation, comme on le ferait d’un enfant turbulent qui a grandi trop vite. Ou bien on juge qu’il n’est absolument pas malade mais que son comportement exploiteur, prédateur, spéculatif, chaotique est intrinsèquement lié à la recherche du profit, et alors il faut construire patiemment autre chose. Cette deuxième voie est plus réaliste parce que le capitalisme pousse sa logique jusqu’au bout : tout marchandiser ; et, dès lors, il devient sénile car il n’a plus de projet humain pour l’humanité.

Les remèdes des Diafoirus de l’économie sont pitoyables. A la mesure de leur cécité. Que ne va-t-on pas entendre à propos de la dégringolade de France Telecom consécutive à la faillite d’une stratégie financière basée sur la mythique nouvelle économie ? Introduite en Bourse en octobre 1997 au prix de 27,50 euros, l’action France Telecom a caracolé jusqu’à 219 euros en mars 2000, puis s’est effilochée jusqu’à 10 euros à peine aujourd’hui. Et l’on nous ressort le sempiternel refrain sur la richesse « partie en fumée »12. Le nouveau St Paul de l’économie, Jean-Marc Sylvestre, converti aux bienfaits de la Sécu, se plaint de « la valeur détruite chez Vivendi ou de celle qui s’est évaporée à France Telecom »13. Alors qu’aucune richesse ne s’est évanouie puisque la capitalisation boursière n’est globalement qu’une fiction. Certains ont-ils perdu leur chemise ? Tant mieux ! D’autres (ou les mêmes) n’avaient gagné pendant la longue période d’euphorie que parce que, simultanément, la précarité du travail avait progressé.

Il y a les mauvais diagnostics et puis il y a les perles. En voici deux, prises au hasard d’un été économique pourri. La première : « Le Royaume-Uni […] n’a pas de dette cachée, ses retraites n’étant pas financées par répartition. »14 Comme si les contrats privés de retraites proposés par les fonds de pension n’étaient pas eux aussi des promesses sur la richesse qui sera produite par les générations futures. La seconde : le journal dit de référence français a annoncé que la Corée du Nord avait dévalué sa monnaie de près de 7000% par rapport au dollar15. Mais, bon sang, que d’énormités !..

A suivre…

(1) Pour les curieux, voir Le Monde, 19 juillet 2002.
(2) Pour comprendre la question des retraites, voir le site http://harribey.montesquieu.u-bordeaux.fr/travaux/
(3) P. Frémeaux, Alternatives économiques, n° 206, septembre 2002.
(4) G. Duval, Alternatives économiques, n° 206, septembre 2002.
(5) G. Duval, op. cit.
(6) G. Duval, op. cit.
(7) C. de Boissieu, Alternatives économiques, n° 206,septembre 2002.
(8) C. de Boissieu, op. cit.
(9) Pour une critique complète, voir J.-M. Harribey,
La démence sénile du capital, Fragments d’économie critique, Ed. du Passant, 2002.
(10) C. Chavagneux, Alternatives économiques, n° 206, septembre 2002.
(11) Voir dans ce numéro du Passant, J.-M. Harribey, « Le seul développement soutenable sera celui qui ne sera pas durable ».
(12) Par exemple, J. Morio, « Après Eurotunnel, France Telecom ? », Le Monde, 15 et 16 septembre 2002. Chaque semaine, dans le supplément Le Monde Argent, il ouvre le Bureau des pleurs des petits actionnaires. A lui qui nous conseille les meilleurs placements, nous conseillons de relire ce que disait Keynes dans la Théorie générale sur l’euthanasie des rentiers ou, plus modestement, de lire La démence sénile du capital.
(13) J.-M. Sylvestre, « Le prix d’un été à l’hôpital », Les Echos, 25 septembre 2002.
(14) A. Leparmentier, « Nouvelle polémique sur les critères du pacte de stabilité », Le Monde, 17 septembre 2002.
(15) B. Pedroletti, « La Corée du Nord procède à une dévaluation massive de sa monnaie », Le Monde, 15 août 2002. Ce commentateur confond le taux de réévaluation du dollar par rapport au won coréen avec l’inverse, le taux de dévaluation du won par rapport au dollar qui est approximativement de 98,6%, ce qui est beaucoup mais pas impossible, alors qu’une baisse de plus de 100% est impossible.

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