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Sortie du DVD de Notre Monde

Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
Rassemblant plus de 35 intervenants, philosophes, sociologues, économistes, magistrats, médecins, universitaires et écrivains, Notre Monde propose un espace d’expression pour travailler, comme nous y enjoint Jean–Luc Nancy à « une pensée commune ». Plus encore qu’un libre espace de parole, Notre Monde s’appuie sur un ensemble foisonnant de propositions concrètes pour agir comme un rappel essentiel, individuel et collectif : « faites de la politique » et de préférence autrement.
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© Passant n°42 [septembre 2002 - octobre 2002]
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L’échappée belle


En souvenir de Dominique Barbier, Editeur du Laquet,

ce début de roman qui peut-être verra le jour, peut-être pas.



L’histoire que je vais vous raconter est celle de mon frère ainé, Albert, de sa vie entre juin et septembre 2002, de sa brusque disparition du centre commercial de Mériadeck dans le centre de Bordeaux et de son long retour vers les hommes. Albert, à trente-deux ans, est un grand gaillard d’un mètre quatre-vingt-dix, qui vit pour la musique, qui joue quand il peut et mène une existence aussi réglée qu’un violoncelle désarticulé. Mon frère est pianiste. Depuis peu, il a été embauché par le centre commercial de Meriadek pour faire de l’animation le samedi, le mercredi et en fin de journée, aux heures de pointe comme ils disent. Cela se trouve au second étage, au centre de la galerie marchande. Il y a un piano, ce n’est pas un Steinway mais enfin c’est un beau piano à queue et des sièges confortables tout autour disposés comme dans un salon de musique, formant un cercle avec le piano. C’est là que mon frère joue des airs de jazz connus, des chansons de Claidermann, La petite sonate de nuit. Des vieilles personnes écoutent, sans savoir pourquoi, ou des jeunes gamins pour se marrer et passer une heure ou deux, ou des hommes seuls perdus dans leurs pensées. J’ai toujours pensé que c’était du gâchis d’en être arrivé là, jouer dans des courants d’air, pour dégonfler les caddys et redonner du sens au bordel ambiant, mais bon il faut bien vivre, et mon frère n’est pas vraiment doué pour l’arnaque à la petite semaine ou la station assise dans un bureau climatisé, envahi par le papier et la poussière. Je me suis toujours senti d’une nature plus faible et moins athlétique, au tempérament rongé par les rêveries de circonstance et les élans de cœur invisibles. Mais deux frères peuvent-ils vraiment nommer ce qui les sépare sans tomber dans une syncope passagère, sans laisser filer des murmures communs qui se perdent dans les vents ?

Moi qui aime Albert comme seul un frère peut aimer son frère, je suis de son côté aujourd’hui. Ayant recueilli ses confidences, ayant interrogé des témoins, parlé avec sa fille, sa femme et tous ceux qui l’ont rencontré, j’ai reconstitué des morceaux de puzzle suffisamment nombreux pour me donner une idée de l’ensemble et ainsi raconter, de mon point de vue, ce qui a réellement eu lieu cet été là. D’ailleurs ce qui s’est passé pendant ces trois mois ne m’étonne plus. Le plus remarquable après tout, c’est qu’aussi peu d’hommes et de femmes ne prennent le même chemin que mon frère. Moi même je suis resté dans le lycée où je travaille jusqu’à la fin de l’année. C’est un point qui me semble acquis, même si le mystère de l’adhésion demeure, que gagner sa vie c’est la perdre en partie. Il est vrai que la vie de mon frère a pris un tour si singulier cet été que les choses ne seront jamais plus comme avant. Ni pour lui, ni pour sa femme ou sa fille, ni même pour moi. Tout a volé en éclats sous le soleil du sud, sur des routes de moins en moins fréquentées, le long ders chemins de fer d’Aquitaine et d’ailleurs, au point que lui seul pourrait raconter vraiment, lui ou sa fille, mais à quatre ans le monde n’est plus tout à fait plat et n’a pas encore la forme d’une boule qui tourne dans l’univers. Comment savoir ce qui s’est passé, comment ne pas être trahi par ses propres voix, ce narrateur fragile qui chuchote dans le creux de l’oreille, au gré de sa fantaisie et de ses caprices ? Je me suis contenté de mettre des mots les uns à côté des autres pour retrouver sa trace et filer vers lui, sans état d’âme apparent, profondément affecté par sa folie passagère, au point de m’être égaré en route moi aussi. En quel cas j’aurais écrit cette histoire pour moi et non pour lui, pour en finir avec les fantômes de l’enfance et toutes les fureurs du monde. Comment croire que ma fiction ne m’a pas éloigné davantage encore de mon frère, raconter est-ce seulement un bon moyen pour retrouver quelqu’un ? Nous sommes-nous d’ailleurs vraiment perdus tout au long de ces années alors que nous vivions chacun dans nos coins, isolés sur des terres aussi différentes qu’un chat d’un chien, sans autre attache que le téléphone pour nous parler et les virées chez les uns, chez les autres, pour rompre le silence et partager le pain? Même séparés, nous avons continué à vieillir l’un à côté de l’autre, aussi rassurés que deux pigeons sur un cable de haute tension, cherchant à picorer dans le vide. Nous sommes peut-être sur le même fil, séparés par des centaines de kilomètres, nourris de la même électricité. Souvent un souvenir traverse mon esprit, je le vois s’ébrouer dans un coin du cerveau et s’intercaler de manière subtile ou violente entre mes yeux et le bout de monde où je me trouve, sans que je puisse jamais dire que ce n’est pas d’Albert mais bien de moi qu’il s’agit. Moi qui aime tant Albert, j’ai longtemps vécu dans son ombre, sans oser raconter mes propres histoires. Aujourd’hui encore c’est de lui que je parle même si, en fait, rien ne nous sépare. Même si en fait toutes les illusions que je construis dans ma cathédrale sont aussi stupides qu’un champ de bettreraves en plein désert. Je suppose seulement qu’il y a une eau qui coule dans ces mensonges dont je m’abreuve jusqu’à plus soif, qui peu à peu remonte le lit de la rivière qui me sépare de mon frère.

Il est parti vers l’océan, la belle échappée, une femme l’a trouvé dans une galerie marchande, prostré devant les escaliers automatiques, au premier étage du centre commercial, à deux pas du labo photo où elle travaille. Il aurait pu ne jamais être remarqué s’il avait eu une autre taille. Au bout d’un long moment il a croisé son regard et il s’est dit, c’est elle, et c’était elle en effet, jolie femme brune d’allure orientale, aux yeux aussi noirs que la pire des nuits sans étoiles et de cette nuit une vie est née, Frances, en l’honneur de l’actrice américaine Frances Farmer dont mon frère avait fait son idole, aussi belle que fragile, rendue folle par la machine des industries du cinéma, par cette forêt sans lumière qu’est Hollywood, Frances, trois kilos cinq, cinquante centimètres, un joli petit bout de pomme pas plus gros dans ses bras qu’une buche dans le feu ou une chatte endormie sur un coussin, attendant les caresses pour ronronner encore plus fort.

C’est l’histoire de mon frère Albert, de sa femme Rachel et de leur fille Frances. Quand je le vois endormi dans ce bunker du bord de la mer, coincé dans son vieux sac de couchage, avec ce toit de béton qui file au-dessus de sa tête, ces odeurs d’urine et de sel qui picotent les lèvres et donnent envie de vomir, je pense à notre mère qui nous a mis au monde coup sur coup, je pense à son visage de jeune femme songeant à l’avenir de ses deux enfants, rêvant à leur place, parlant tout haut pour écarter les démons, je pense à toutes ces heures de la nuit profonde ou des petites matins où elle nous a veillés, endormis, bercés. Quand je vois Albert aujourdf’hui, dans une couverture à carreaux marrons et jaunes, je vois les grands yeux bleus de maman qui le regardent encore et les yeux noirs de notre père aussi, et tous ces regards qui un jour, par hasard ou par connivence, sont venus frappés à notre porte et nous ont accompagnés, et nous accompagnent encore.

La nuit n’en finit pas de finir, il est là, prés de moi, endormi, un poing sous le menton. Pour le moment je reste immobile, attendant que le jour se lève, que la mer s’éloigne, que nous partions enfin dans la citroën gris-métal que j’ai depuis cinq ans. Pour aller où, c’est une autre histoire. Pour fuir ou pour mettre fin à ces fausses vacances, c’est une autre histoire. Je l’ai promis à Rachel, je ferai tout pour le ramener, pour l’enlever aux ennemis qui peuplent son port intérieur, pour jeter du sable sur la braise et ainsi refaire le voyage en sens inverse. Je me lève et sors du bunker. La mer monte vers moi, par assauts successifs, j’entends les grosses vagues qui explosent dans la nuit violette. Les fantômes marins semblent partir dans tous les sens. Aucune cohérence ne ramène le filet du jour. C’est à croire que tout est sauvage et qu’il n’y a plus de tracé. Le sable est froid et humide. Je remonte vers les dunes. De loin on dirait des chameaux géants couchés dans le désert, attendant le lever du jour. Nous avons quitté la maison au même moment mon frère et moi, laissant nos parents seuls et désarmés, en plein cœur d’une campagne sauvage, habitée par les renards et les sangliers, dont on pouvait deviner les passages la nuit, sous les barbelés, non loin du groupe de maisons qui formait notre village. C’était il y a cinq ans. Mes études se terminaient, les siennes n’avaient jamais vraiment commencé. Il errait de bar en bar, on lui offrait un piano un soir pour amuser le menu monde, ou on ne lui offrait rien mais il restait quand même, perdu dans ses pensées, il prenait un boulot dans une station essence, au bord de la nationale ou il déchargeait les caisses des gros camions pour Leclerc ou un autre, à cinq heures du matin en plein été ou tard le soir, quand les lumières de la ville clignotaient enfin, pour retarder le moment où la nuit serait totale et où il faudrait se coucher. Il finissait toujours à la maison, dans sa chambre d’enfant, à attendre que le jour se lève, que les premiers rayons frappent le haut de la vallée, éclairent les premiers arbres. Alors il repartait sur son solex que tous les soirs il bricolait, ou bien il venait me voir à Toulouse, et l’on passait la soirée ensemble, avant qu’il ne reparte aussi vite qu’il était venu, en jetant un dernier coup d’œil, alors que la porte était presque franchie, sur les livres d’histoire posés sur le bureau, sur le sol, trainant sous le lit, non loin d’une tasse de thé. Il ne me parlait jamais de mes études, il se contentait de regarder ma chambre et je ne parvenais jamais à savoir ce qu’il ressentait alors. Ou bien il allait plus loin encore et il n’en parlait à personne, pas même à papa et à maman qui un jour le voyaient revenir, à pied ou en solex, et n’osaient pas l’interroger de peur de s’avouer qu’ils ne comprenaient plus rien à sa vie.

Il allait et venait sans jamais se poser. Finalement il choisit les allées et venues au bord de la mer, les ressacs, les baïnes, l’estuaire, la couleur bordeaux, le jour même où j’ai été nommé dans un lycée du fond des terres, en Vendée, sous le ciel gris pâle, pour parler de notre siècle et des siècles précédents à des adolescents qui préféraient le jour qui passe et poussaient la chanson entre les cours ou le soir au bistrot. Nous étions sortis de notre enfance, c’était tout. Le ciel bas de Vendée n’est pas le ciel bleu du Lot qui plombe les Causses jusque tard les jours d’été, dégringole dans les vallées, étire les paysages. Je me souviens de notre premier bain dans le Célé à Brengues. C’était pour nos yeux d’enfants une rivière immense, sauvage comme le Mississipi. En réalité c’est une petite rivière de rien du tout, coulant de manière subtile et douce sous les ponts en pierre, comme un ruisseau perdu dans la caillasse, se donnant parfois les allures d’un petit torrent de montagne. Devant nous s’étiraient des falaises ocres, noyées sous le soleil et l’ombre des arbres, qui nous faisaient penser aux premiers Tarzan. L’eau remuait et charriait ses maigres branchages, une terre brune qui s’évadait vers le lit de la rivière, jonché de galets et de vase noire qui recouvrait nos pieds, parfois nos jambes, et nous faisait croire à la beauté de notre expédition, à la férocité des mondes qui s’ouvraient sous nos yeux. En Vendée, la terre est aussi plate qu’un galet de rivière. Pas moyen de le pousser, de l’envoyer plus loin, il faut prendre des routes droites qui retrécissent à l’horizon, se garer dans un parking, après la voie ferrée, et au-delà il n’y a plus rien, seulement des vaches qui paissent dans des prés, seulement la verdure engordée du gris des nuages. C’est ma vie aujourd’hui, bourrée de petits brailleurs, de taciturnes ou de dragueurs, débarqués en septembre, repartis en juin, aussi rapidement qu’une volée de moineaux. C’est ma vie, entre quatre champs, près d’une grosse bourgade endormie, dans un grand rectangle en métal et en verre qui sonne les heures et brille sous le soleil.

Une vie, une enfance, la nôtre a pris corps sous un chapiteau de ciel bleu-sud, dans un village du Lot, dans la vallée du Célé, à Espagnac Saint-Eulalie, à la limite des mondes, entre chien et loup, dans une salle d’eau vétuste d’où l’on perçoit, en se penchant par la fenêtre, les falaises qui tombent dans l’eau. Sur les murs en carreau brun, séparés par un miroir circulaire, derrière la porte en bois rongée par les vers, l’on devine, dans la pénombre, deux photographies anciennes qui sont toujours là, format A4, scotchées hâtivement, représentant des bateaux à vapeur qui mouillent dans une eau bleue entourée de collines et de parois rocheuses. Des lettres jaunes se détachent sur la première, « Société générale de transports maritimes à vapeur, Algérie, Tunisie, Brésil Plata, Canaries, Sénégal, Paris, 8 rue des Ménars, Marseille, 3 rue des templiers ». Une dizaine de bateaux sont posés sur une nappe bleue, aucun pli dans l’eau, seul un paquebot troue la droite du poster de sa lourde charpente métallique, laisse échapper une fumée grise qui s’en va vers l’arrière, formant une trainée de plus en plus incertaine, aussi inconsistante qu’un vol de pigeons l’hiver. La réclame, sur la seconde photographie, est écrite en haut et en bas de l’affiche, en noir et en rouge, à équidistance de deux navires prétentieux sortis de nulle part, machine silencieuse, en papier, sans mot pour rire, héron démesuré, rouge-gorge plus gros qu’un bœuf. « Les messageries maritimes font le tour du monde ». Dans l’eau du bain déjà froide, une enfance, la nôtre, des voix pluvieuses au rez-de-chaussée, la tourbe de l’univers qui voltige dans les quatre coins de la pièce, dehors aussi, plus loin encore, les grondements du tonnerre, les silhouettes des petits monts dans le clair obscur de la nuit arrondi par la lune, la mitraille du jour partie dans la vallée, les vociférations de la vieille centenaire d’à côté qui jure, sales couilles, sales couilles, à l’on ne sait trop qui, ses anciens amants ou le monde tout entier, le plateau désertique surplombant la rivière, peuplé de moutons et de fantômes, noyé dans une brume qui, avec la nuit, rend indistincts les ocres et les verts des champs, la blondeur des pierres, les bruns des arbres au pied des falaises rouges comme des songes d’été.


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