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© Passant n°43 [février 2003 - mars 2003]
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L’europe n’est pas un « chez nous »

Il faut à la femme et à l’homme un lieu pour vivre. Pour se situer. Sans doute. Il faut aussi et surtout que ces lieux n’assignent pas à résidence des habitants, que des horizons – si lointains soient-ils – ne bornent pas les vues, que l’invention soit vive, que des mondes qui n’existeront peut-être jamais soient pressentis (Jean Duvignaud), présents dans nos regards, ou bien l’on ne voit plus que le visible et l’observable, et l’on ne demeure plus vraiment, mais l’on devient demeuré… Les lieux ne sont humains que par les usages qui s’en font. Usages non programmables, c’est-à-dire qu’aucun mode d’emploi de l’existence, qui supposerait la bonne orientation et la signification définitive, ne peut guider ou téléguider. Usages qui font advenir du non-lieu dans les lieux et qui font du monde autre chose que l’espace d’une entente convenue.

Je me méfie des lieux, des localisations spécifiques, des précisions fonctionnelles de nos activités par repérages d’espace, jeux de frontières et bornages de territoire. « Etre d’ici », être « du coin », m’a toujours semblé douteux. Avoir ici ses racines… L’effroyable racisme commence ainsi : l’étranger, celui qui fait advenir notre singularité (Georg Simmel), serait celui qui n’est pas de « chez nous ». Ainsi est-il renvoyé à sa sauvagerie, à son exotisme, ou à sa différence. On dira pour montrer sa « tolérance » – (son « ouverture d’esprit » ?) – qu’il faut accepter « sa » différence. Violence terrible de la condescendance qui tolère les gens « d’ailleurs » du moment qu’ils ne contamineraient pas. Or la culture est métisse et métissage. Nous sommes toutes et tous d’origine étrangère.

Emmanuel Lévinas disait que la modernité tient de « l’impossibilité à demeurer chez soi ». Il ne s’agit pas ici de gens qui auraient la bougeotte ou de la particularité de ceux qui seraient destinés à vivre en roulotte. Le voyage peut être immobile. L’essentiel est le mouvement qui traverse le territoire, au lieu d’être ce morceau de terre où l’on devrait se fixer. L’essentiel est aussi l’événement non pas comme élément d’une histoire poursuivie, mais comme ce qui en dérange la continuité. L’événement ? Précisément, l’impossibilité de demeurer dans la permanence à soi-même, de s’identifier à sa propre coïncidence, dans le contentement de soi et de l’identité que l’on se donne.

L’Europe dont on nous parle, tient-elle de cette ouverture ? A l’évidence, elle vaut stratégie dans le monopoly planétaire. L’addition des Etats vient cautionner l’idéologie du consommateur « libre », qui ne buterait plus sur les cultures et leurs freins à la pleine expansion des marchandises. Elle peut signifier internationalisation rationnelle et suffisante, c’est-à-dire irréalisme d’une internationale quand il s’agirait de mondialiser sur un mode réaliste. L’argument d’une incontournable avancée économique et du progrès nécessaire peut aussi bien justifier le repli sécuritaire et la manœuvre des peurs. Des maffias, explique-t-on, sont derrière les miséreux : c’est pourquoi il faudrait les renvoyer chez eux.

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