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Sortie du DVD de Notre Monde

Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
Rassemblant plus de 35 intervenants, philosophes, sociologues, économistes, magistrats, médecins, universitaires et écrivains, Notre Monde propose un espace d’expression pour travailler, comme nous y enjoint Jean–Luc Nancy à « une pensée commune ». Plus encore qu’un libre espace de parole, Notre Monde s’appuie sur un ensemble foisonnant de propositions concrètes pour agir comme un rappel essentiel, individuel et collectif : « faites de la politique » et de préférence autrement.
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© Passant n°44 [avril 2003 - mai 2003]
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Votez Juppé !


Vu l’état actuel de la gau-che, et malgré le retour tonitruant de Jospin sur la scène publique1, tout porte à croire que l’événement politique majeur des prochaines années sera le duel Juppé-Sarkozy. La machine de guerre UMP est déjà prête au combat, reste à connaître qui mènera les troupes : le Juppé des Landes ou le Judas de Neuilly. Refuser de prendre parti serait faire le jeu du pire, nier la réalité de la démocratie, mettre nos institutions en danger. Qui donc pourrait refuser de prendre parti ! Nous nous sentons donc très, très concernés.

Et comment ne pas choisir notre ancien Premier ministre… quand ces deux-là sont prêts à tout pour se faire la peau (surtout Sarkozy). Face aux manipulations populistes du ministre de l’Intérieur, la maladresse hautaine de Juppé ne devient-elle pas sympathique ? Face aux expéditions lancées par le premier dans les marécages sécuritaires, l’allure d’engoncé dans sa moustiquaire n’évoque-t-elle pas chez le second un reste de prudence presque rassurante ? Face à l’absence totale de scrupules d’un arriviste revendiqué, la camisole mentale d’un énarque normalien n’apparaît-elle pas comme un garde-fou ?

Amis de gauche, vous aurez peut-être du mal à l’admettre – ça gratouille ou ça chatouille ? – mais si nous voulons lutter contre l’architecte de la pénalisation de la mendicité, du harcèlement des prostituées2, de la répression de jeunes en cage d’escalier, de la chasse aux sans (papiers, logis, etc.)…, si nous voulons pouvoir continuer à fusiller l’uniforme du regard (le cas échéant) et cracher sur le drapeau (un peu tout le temps), « droit dans ses bottes » est notre allié objectif !

Il serait trop facile de lui reprocher son passé parisien sous les lambris dorés de la République et dans les appartements spacieux. Pardonnons ces vétilles et attachons-nous plutôt à sa vie bordelaise. Regardez, par exemple, l’affaire des Bulgares. Juppé promettait le soir au Journal de 20 heures qu’il améliorerait, dès le lendemain, les conditions sanitaires de survie dans le putride hangar des quais. Sarkozy s’en pourlécha les babines, tant qu’il en bava sur le parquet de la place Beauvau : il ne pouvait rater une si belle occasion de ridiculiser son meilleur ennemi. Il commanda donc une rafle pour le lever du jour. L’affaire fut si rondement menée qu’elle se déroula en parfaite illégalité et que la plupart des poursuites entamées furent cassées par la Cour d’appel.

Vous nous direz que Juppé est quand même celui qui est parvenu à faire basculer la majorité de la Communauté Urbaine de Bordeaux de gauche à droite grâce à des marchandages obscurs avec quelques élus cupides. Le projet de réforme des scrutins régional et européen voulu par l’UMP qu’il préside et adopté au forceps du 49-3 n’est pas non plus à mettre à son crédit démocratique. L’énarque au regard d’aigle sait aussi parfois abandonner la politique des cimes pour un simple grenouillage. Mais cela prouve au moins qu’il sait faire preuve d’une certaine souplesse dans l’application des principes, et qu’il n’est donc pas si psychorigide que l’on croit.

Vous nous direz que les hautes fonctions diplomatiques qu’il occupa en tant que ministre le dotent d’une hauteur de vue internationale qui lui permet de faire venir… le très « digne » Poutine jusqu’à Bordeaux3 ! Les intérêts pétroliers communs de la France et de la Russie en Irak4 justifient amplement les fiançailles d’Hiro-Chirac et de PeacePoutine ; et les jours de fête, il serait malséant de parler des tchétchènes qui fâchent. Cela prouve, en tout cas, que nous avons affaire à un homme qui sait voir le bon côté des choses, et qu’il n’est donc pas si froid que l’on croit.

Vous nous direz également qu’il a tenté de subventionner un concert unique de Johnny sous le prétexte fallacieux d’un prix de place modéré pour les plus démunis des admirateurs de la rock’n roll star – le producteur de Johnny est vraiment très généreux… avec l’argent du contribuable –, mais cela fit grand bruit grâce à l’opposition farouche des créateurs bordelais et autres militants infatigables qui l’ont contraint à reculer – sans que le concert soit annulé pour autant ! Cela prouve en tout cas qu’il est capable de bonnes intentions : abandonner les canons de la culture bourgeoise pour promouvoir la culture populaire (culture populaire = Johnny ; il l’a appris à l’ENA).

Vous nous direz enfin que Juppé a cédé, contre l’avis de l’Evêché, une église aux catholiques intégristes les plus extrémistes et promulgué un arrêt anti-mendicité des plus iniques. Il a dû finalement faire le dos rond – presque soulagé, semble-t-il, en ce qui concerne l’église livrée aux fous de Dieu, pas forcément résigné en ce qui concerne la chasse aux mendiants – suite à l’annulation de ces deux arrêtés par le Conseil d’Etat ? Nul doute n’est permis, Juppé, bien plus que Sarkozy, est du côté du droit (du moins dès qu’on le lui rappelle assez fort : « respecte le droit ou gare à tes fesses ! »).

C’était pour sauver l’Etat de droit qu’on a voté Chirac, alors jetons les vielles rancunes à la rivière, faisons fi des scrupules et fixons dans les yeux d’un regard direct, franc et déterminé, l’intérêt général. Laissons la digne raison dominer les basses émotions et préparons nous tous à déposer d’une main tout aussi ferme que fière, un bulletin Juppé dans l’Urne.

Nous voulons sauver notre démocratie, alors cessons de voter en traînant les bottes, votons droit dans nos bottes ! Jusqu’à ce que ça finisse par tellement nous gratter les pieds qu’il n’y ait plus qu’à envoyer un grand coup de pompe dans tout ce putain de bordel.

* Vient de paraître Où en est la théorie critique ? (éd. La Découverte, 2003), sous la dir. d’Emmanuel Renault et d’Yves Sintomer.
(1) Ce retour, sous la forme d’une double page du Monde modestement intitulé « Etre utile », était annoncé en première page, et faisait l’objet de l’éditorial du même journal le lendemain encore. A la lecture de tout ce papier gâché, on ne s’étonne guère des progrès fulgurants de la déforestation en Amazonie.
(2) On raconte même qu’à Lyon, une technique de lutte policière contre les prostituées consiste à saisir la recette de la soirée en cas de racolage avéré, et de la donner au client présent ! Mais personne ne pourrait croire que la police puisse se laisser aller à ce genre de crapuleries. De tels ragots montrent bien à quel point le sarcosy obscurcit l’esprit ! Toujours est-il qu’elles furent contraintes de quitter le centre-ville pour des zones moins fréquentées et plus dangereuses pour elles, d’où une nette augmentation de leurs agressions. Pourquoi lutter contre les réseaux de prostitution puisqu’il suffit de lutter contre les prostituées ?
(3) Espérons qu’il n’a pas bousillé les chiottes de l’Hôtel de ville en se livrant à la chasse au Tchétchène.
(4) Le Monde, 13/02/2002, p. 16.

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