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Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
Rassemblant plus de 35 intervenants, philosophes, sociologues, économistes, magistrats, médecins, universitaires et écrivains, Notre Monde propose un espace d’expression pour travailler, comme nous y enjoint Jean–Luc Nancy à « une pensée commune ». Plus encore qu’un libre espace de parole, Notre Monde s’appuie sur un ensemble foisonnant de propositions concrètes pour agir comme un rappel essentiel, individuel et collectif : « faites de la politique » et de préférence autrement.
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© Passant n°45-46 [juin 2003 - septembre 2003]
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Lettre à un/e militant/e antiguerre passablement déprimé/e


Chèr/e ami/e



La déception que tu as manifestée en apprenant les nouvelles de l’effondrement du régime irakien ne me semble pas justifiée. Je peux, certes, la comprendre : ce qui t’attristait surtout, c’est le fait que cet effondrement a permis aux rapaces de Washington et de Londres de pavoiser. Une guerre quasi-coloniale, menée par le tandem Bush-Blair (appelons-les « B2 », ça leur sied bien : c’est le nom d’un bombardier !) contre la volonté manifeste de la grande majorité de l’opinion publique mondiale, a pu être présentée ainsi comme une « guerre de libération », animée par des motivations démocratiques. C’est, en effet, enrageant ! Mais souviens-toi des prévisions que nous avions formulées depuis des mois et des mois. Elles tenaient en quelques propositions :

1) le plus simple pour B2 sera le renversement du régime de Saddam Hussein, qu’ils n’auront pas grand mal à abattre ; les véritables difficultés commenceront ensuite ;

2) ils se permettent de défier les opinions publiques, parce qu’ils tablent sur le spectacle de foules irakiennes réjouies d’avoir été débarrassées de Saddam Hussein, afin de retourner les opinions ; ce spectacle, il faut s’y préparer : il est inévitable, tant la dictature bassiste est abhorrée – à juste titre ;

3) B2 sont des aventuristes, des joueurs qui s’engagent dans une guerre sur la base d’un pari sur le meilleur scénario : ils misent sur la récupération de l’essentiel de l’appareil d’État irakien, l’armée en particulier, ils misent sur son retournement contre Saddam Hussein et sur la possibilité pour eux de l’utiliser pour le contrôle du pays sous leur supervision ; or, le plus probable, c’est que leur intervention – qui commencera par la tentative de liquider Saddam Hussein et l’occupation des champs de pétrole irakiens – entraînera l’écroulement de l’appareil d’État et débouchera sur un immense chaos, marqué par des règlements de compte sanglants.



Toutes ces propositions ont été confirmées. Rien de ce qui s’est passé, quant au fond, n’aurait dû te surprendre : tout était prévisible.

Considérons les événements de ces derniers jours.



La « victoire »



D’un côté, une « coalition » entre la principale puissance militaire du monde, qui absorbe à elle seule plus de 40% des dépenses militaires mondiales, et une grande puissance vassale ; de l’autre, un État du tiers-monde dont les forces armées ont été détruites aux 2/3 en 1991, le dernier tiers ayant subi l’érosion du temps, sous un embargo empêchant l’entretien de son matériel, le tout aggravé par plusieurs années de désarmement sous l’égide des Nations unies. Comment s’étonner, dès lors, de la déroute du régime irakien ?

Ce même régime avait déjà subi une défaite écrasante en 1991, avec l’effondrement du dispositif irakien au Koweït et dans le Sud de l’Irak. Il est vrai que, cette fois-ci, l’objectif de Washington était de prendre les villes et d’occuper la totalité du territoire : un objectif plus difficile à réaliser, certes. Mais en même temps, c’est un pays exsangue, épuisé par plus de vingt ans de guerres, de bombardements et d’embargo que Washington s’est fixé pour tâche de conquérir. Et hier comme aujourd’hui, c’est un régime bassiste abhorré par une grande majorité de la population irakienne, qui était aux commandes à Bagdad : comment s’attendre à une mobilisation populaire dans de telles conditions !

En réalité, ce n’est pas la victoire rapide des troupes anglo-états-uniennes qui fut surprenante, mais bien la résistance que les forces du régime leur opposèrent au cours des premiers jours de l’offensive. Rappelle-toi : les commentaires fusèrent ces jours-là, pour se gausser de la promesse d’une victoire rapide. Beaucoup crurent que l’embourbement prévu en 1991 allait enfin se réaliser. C’était se méprendre sur les raisons de la résistance des premiers jours. Elles tenaient au fait que l’offensive terrestre fut lancée en même temps que la campagne aérienne intensive, alors qu’en 1991 Washington avait soumis l’armée irakienne à plus de cinq semaines de bombardement démentiel avant d’engager les troupes au sol. De ce fait, les forces du régime étaient encore disposées à combattre au moment où l’offensive terrestre a commencé – bien plus qu’en 1991, lorsque ceux qui avaient survécu aux bombardements étaient épuisés et hébétés, et se rendirent en masse aux troupes de la coalition.

Les forces du régime, sans plus ! Confondre ce qui s’est passé en Irak avec une véritable résistance populaire, confondre la défense de Bagdad par les forces du régime avec la défense populaire de Beyrouth assiégée par l’armée israélienne en 1982, c’était se méprendre lourdement, tant sur les perspectives de la guerre que sur la nature du rapport de la population irakienne au régime tyrannique de Saddam Hussein. La principale faille dans le plan du Pentagone fut d’ailleurs le fait que les bombardements « d’opportunité » du premier jour de l’offensive ratèrent leur cible : Saddam Hussein. Et il est probable que l’effondrement accéléré de la défense de Bagdad ait été directement provoqué par la fin du commandement de Saddam Hussein, qu’il ait été tué sous les bombes ou qu’il se soit volontairement éclipsé. Dans une dictature aussi centralisée et personnalisée, il suffit d’éliminer le dictateur pour que le régime s’écroule, lorsqu’il est soumis à forte pression.



La réaction de la population



Comment s’étonner du soulagement et de la joie de la population irakienne à l’annonce de la chute de la dictature ? Moi-même, bien que n’ayant jamais partagé le sort de la population irakienne, j’ai ressenti un véritable soulagement à l’annonce de la fin du régime. La dictature baasiste irakienne est arrivée au pouvoir en juillet 1968, alors que j’étais en pleine radicalisation, comme une bonne partie de ma génération dans les diverses régions du monde. La première priorité du nouveau régime fut l’écrasement de l’expression irakienne de cette radicalisation, dont le catalyseur régional avait été la défaite des régimes arabes face à l’agression israélienne de juin 1967.

Le foyer de guérilla inauguré dans le Sud irakien par le guévariste Khaled Ahmed Zaki, ainsi que la scission de gauche du parti communiste irakien, furent impitoyablement écrasés par le régime de terreur qui fut instauré à Bagdad. Très vite, les nouveaux putschistes gagnèrent la réputation d’être le plus féroce des régimes de la région : les militants irakiens savaient qu’il était préférable de mourir en affrontant les forces du régime, armes en main, plutôt que de se faire arrêter et de mourir sous une torture insurpassable en atrocité. Le régime baasiste écrasa, dans le sang et l’horreur, la gauche irakienne, la plus importante composante de la gauche arabe. Il contribua ainsi, à sa manière, à préparer le terrain à l’hégémonie de l’intégrisme islamique dans la contestation populaire régionale. 35 années que j’attendais et espérais la chute de ce régime exécrable ! Je fus donc soulagé d’apprendre sa chute. Comme des millions d’Irakiens et d’Irakiennes. Cela dit, le soulagement de la population irakienne ne fut pas surprenant, non plus ; il était également tout à fait prévisible. Ce qui fut surprenant, du moins pour Washington et Londres, c’est la tiédeur, souvent empreinte d’hostilité, de l’accueil qui fut réservé à leurs troupes par la population arabe irakienne – y compris dans ce Sud chiite qu’ils pensaient leur être acquis.

Cela aussi n’est pas difficile à comprendre. Ce que Washington et Londres n’avaient pas saisi, c’est que cette population qui a tant de raisons de haïr Saddam Hussein en a encore plus de les haïr : les Irakiens se souviennent de la façon dont la coalition les a livrés à Saddam Hussein en 1991 ; ils subissent encore les conséquences de douze années d’embargo génocidaire imposé par Washington et Londres, avec la complicité de leurs partenaires au Conseil de sécurité de l’ONU ; et ils ne sauraient accueillir en libérateurs les États-Unis, principal oppresseur de la région et sponsor de l’État d’Israël, accompagnés du colonisateur britannique de la veille qui a laissé un souvenir exécrable.

Ce fait a même considérablement inhibé les manifestations de joie de la population irakienne, et Washington a dû avoir recours aux artifices de la propagande pour donner l’impression que les troupes de la coalition anglo-états-unienne étaient accueillies en « libératrices » par la population. Si elles l’ont été, c’est surtout par les pilleurs, ceux qui avaient le plus de raisons de trouver « Bush very good » avec leur butin sous les bras, ces pilleurs dont les troupes d’occupation ont à dessein « libéré » les instincts sur ordre d’un commandement qui croyait ainsi se prémunir contre l’hostilité populaire et qui a fini par l’accroître bien plus encore (le seul bâtiment public fortement gardé à Bagdad fut le ministère du pétrole, de la même façon que les seules zones « sécurisées » de l’Irak furent ses champs pétroliers). La nouvelle invasion s’est rendue responsable d’un saccage de Bagdad qui restera dans la mémoire historique comme un équivalent moderne du sac de Bagdad au XIIIe siècle, lors de l’invasion mongole.

La seule fraction de la population de l’Irak à s’être alliée aux troupes d’occupation et à avoir manifesté massivement sa joie à leur présence est la population kurde. Myopie sempiternelle des directions du Kurdistan irakien qui, l’une ou l’autre, ont si souvent misé sur de très mauvais alliés : Israël, le Chah d’Iran, le pouvoir turc, les mollahs iraniens et même Saddam Hussein ! Elles n’ont pas eu l’intelligence d’éviter de se compromettre avec une force d’occupation vouée à devenir l’objet du ressentiment de la population arabe irakienne, seule alliée qui compte vraiment pour l’avenir du Kurdistan irakien. Il serait désastreux pour cet avenir que les directions kurdes confirment leur image de partenaires dévoués des puissances occupantes. Celles-ci n’ont aucune intention de défendre le droit du peuple kurde à l’autodétermination, et n’hésiteront pas à sacrifier les Kurdes d’Irak, si elles en éprouvaient le besoin, afin d’affermir leur contrôle sur le pays.



Contrôle de l’Irak

et domination mondiale



Les petits pilleurs des villes irakiennes ont d’ores et déjà singulièrement compliqué la tâche des grands pilleurs des puissances occupantes. Chaque jour qui passe confirme à quel point il sera difficile aux B2 de contrôler l’Irak, face à une population qui les déteste cordialement. Et ce n’est pas l’escroc Ahmed Chalabi et ses quelques mercenaires que les troupes des États-Unis ont ramenés dans leurs fourgons, qui changeront cette donne.

Le problème des États-Unis, c’est que – bien plus que dans l’Allemagne ou le Japon de l’après-1945, où ils ont mis à contribution des pans entiers de l’appareil d’État de l’ancien régime (voire l’empereur lui-même, au Japon) – ils ne trouveront comme instruments fiables en Irak que les rescapés de l’appareil de Saddam Hussein. Seuls les responsables de l’ancien régime ont, en grand nombre, la bassesse morale requise pour se mettre avec dévotion au service de l’occupation. Eux seuls seront disposés à servir les nouveaux maîtres du pays avec une ardeur d’autant plus grande qu’ils sauveront ainsi leur peau, tout en assouvissant leur soif de pouvoir. Cela rendra l’occupation encore plus détestable aux yeux de la grande masse du peuple irakien.

En étendant de plus en plus leur présence dans la région arabe, les États-Unis « surexposent » leurs troupes. La haine qu’ils suscitent dans l’ensemble des pays du Moyen-Orient et, au-delà, dans l’ensemble du monde musulman, leur a déjà explosé à la figure à plusieurs reprises – le 11 septembre 2001 n’étant que la manifestation la plus spectaculaire et la plus meurtrière de cette haine, à ce jour. L’occupation de l’Irak aura pour effet d’exacerber à l’extrême le ressentiment général : elle accélèrera le pourrissement de l’ordre régional entretenu par Washington. Il n’y aura pas de pax americana, mais plutôt un pas de plus dans la descente vers la barbarie, la barbarie majeure de Washington et de ses alliés entretenant la contre-barbarie du fanatisme religieux – et cela, tant que n’émergeront pas de nouvelles forces progressistes dans cette partie du monde.

Le projet de construire un empire mondial dominé par les États-Unis au moyen de la force brute est voué inexorablement à l’échec. À cet égard, Washington a d’ores et déjà subi de lourds revers politiques, contrairement à l’impression que peut laisser provisoirement sa victoire militaire en Irak.

Jamais, depuis la fin de la guerre froide, l’hégémonie des États-Unis n’a été aussi contestée dans le monde, jamais le consensus autour de cette hégémonie n’a été aussi déficient. C’est le cas au niveau des relations interétatiques : la grogne et la fronde d’États considérés comme des alliés fiables par Washington n’ont jamais été aussi grandes. Même le pouvoir turc a refusé le passage des troupes états-uniennes sur son territoire.

Washington n’a pas réussi à l’acheter, pas plus qu’il n’a réussi à acheter assez de membres du Conseil de sécurité de l’ONU pour obtenir neuf voix pour sa guerre contre l’Irak !

Certes, les États existants ne sont pas des alliés fiables du mouvement antiguerre, ni même des alliés tout court – surtout lorsqu’à l’instar de la France et de la Russie, ils se conduisent eux-mêmes, dans leur propre domaine impérial, de manière tout aussi brutale et détestable que les États-Unis. Mais cette cacophonie dans le système des États associés au grand empire dominé par Washington, a reflété à sa manière l’autre grand revers subi par le projet impérial. Il s’agit, bien sûr, de l’émergence de cette autre superpuissance qu’est l’opinion publique mondiale, comme l’a bien relevé le New York Times au lendemain des manifestations du 15 février 2003, principale journée mondiale de mobilisation populaire de toute l’histoire. L’opinion publique mondiale – ou plutôt le mouvement réel qu’est le mouvement antiguerre, car les sondages ne manifestent pas.

Durant les années 1990, on a pu croire ce mouvement condamné à ne plus dépasser un seuil de faiblesse insigne. On a pu croire que l’acquis des années Vietnam était bel et bien enterré pour l’essentiel, notamment au vu du fait que Washington en avait tiré les principales leçons et les appliquait dans ses nouvelles guerres, depuis celle du Panama (1989). Or à partir de l’automne 2002, nous avons assisté à la montée impétueuse d’un nouveau mouvement antiguerre, qui a vite dépassé les records historiques dans plusieurs pays et qui a même englobé les États-Unis. Ce fait est tout à fait capital, car la mobilisation la plus décisive est, bien évidemment, celle qui se déroule aux États-Unis mêmes : le mouvement antiguerre n’y a pas encore atteint le niveau de son apogée des années Vietnam, mais il a déjà le mérite considérable d’avoir atteint une échelle de masse, en dépit du traumatisme du 11 septembre et de son exploitation par l’administration Bush.

Les images bien sélectionnées de la soi-disant « libération » de l’Irak, les mises en scène du Pentagone, ont impressionné beaucoup d’opposant/es à la guerre. Mais chaque jour qui passe montre à quel point le mouvement antiguerre avait raison. Les morts innombrables, les destructions massives, le pillage des richesses nationales, représentent un énorme tribut que l’on a imposé au peuple irakien pour une « libération », qui débouche sur une occupation étrangère. L’embour-bement de Washington – dans un pays que l’on ne saurait cacher aux regards du monde, comme on cache aujourd’hui l’Afghanistan plus chaotique que jamais – permettra au mouvement antiguerre de rebondir vers de nouveaux sommets.

La croissance spectaculaire de ce mouvement n’a été elle-même possible que parce qu’elle s’appuyait sur trois années de croissance du mouvement mondial contre la mondialisation néolibérale, né à Seattle. Ces deux dimensions continueront à s’alimenter mutuellement et à renforcer la conscience du fait que le néolibéralisme et la guerre sont les deux faces d’un même système de domination – à renverser.

* Enseignant chercheur à Paris VIII en sciences politiques, auteur du Choc des barbaries, éditions Complexe, Bruxelles, 2002, et de L’Orient incandescent, à paraître en septembre 2003 aux éditions Page deux, Lausanne.

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