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Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
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© Passant n°47 [octobre 2003 - décembre 2003]
par Naomi Klein
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La Guerre des neiges


L’enthousiasme des promoteurs des Jeux Olympiques d’hiver 2010 est en train de faiblir face à la résistance des peuples indigènes de Colombie britannique, dont certains rejettent la création de grands centres touristiques sur leurs terres et appellent les athlètes et touristes à ne pas s’y rendre.



Dans le sport, comme dans la vie, la « sécurité » l’emporte sur la paix. C’est ce qui s’est vérifié, en tout cas, lorsque le Comité Olympique International a eu à choisir entre Pyongchang en Corée du Sud et Vancouver au Canada, pour y organiser les Jeux d’hiver de 2010. La Corée du Sud se présenta com-me le candidat de la paix : dans le désordre mondial, il s’agissait de déplacer les Jeux

jusqu’aux frontières de l’« axe du mal » de G.W. Bush et de tenter ainsi un geste de réconciliation. Vancouver se fit le candidat de la sécurité : dans le désordre mondial, les Jeux devaient se tenir en un lieu où l’on pouvait être quasiment certain que rien de fâcheux n’arriverait. Le comité pour la promotion de Vancouver-Whistler présenta la Colombie britannique comme un modèle

de coexistence harmonieuse et durable entre

les peuples – indigènes et non-indigènes, ruraux et citadins, riches et pauvres. Avant le vote, Jacques Rogge, président du CIO, avait dévoilé clairement ses intentions en déclarant que le thème de la paix en Corée était « secondaire » et que sa vraie priorité était de pouvoir compter sur une sécurité maximale.



Mais deux semaines après l’euphorie des célébrations, le vernis promotionnel new

age de la métropole canadienne commença à se craqueler. « Je vais les arrêter », m’a confié Rosalin Sam de la Nation Lil’wat. « Je me mettrai en travers de la route des bulldozers, si cela est nécessaire. Je dois protéger notre terre ». Sam fait référence au projet de construction du complexe touristique Cayoosh Ski Resort, sur le Mont Currie, à 30 minutes en voiture de Whistler, cœur du dispositif olympique. Actuellement, le Mont Currie est une étendue vierge où foisonnent les ours,

les cerfs et les chèvres des Montagnes Rocheuses. Les onze peuples indiens qui le revendiquent comme leur territoire l’utilisent comme terrain de chasse traditionnelle et de cueillette (thé, baies et plantes médicinales). « Certains vont à l’église, nous, nous allons à la montagne » poursuit Sam.

Son opposition ne vise pas les jeux olympiques en tant que tels, mais le rôle qu’ils commencent à jouer dans la transformation économique de la province. Avec la crise des industries de la pêche et du bois, les Jeux

sont l’occasion rêvée – grâce à leur retransmission télévisée pendant 17 jours sur

toutes les chaînes du globe – de promouvoir la nouvelle industrie de la région : le tourisme hivernal. La province offre quelques-unes des plus belles pistes de ski au monde, et c’est déjà une destination touristique importante. Mais les forces économiques et politiques derrière l’organisation des jeux olympiques ont d’autres ambitions : la création de gigantesques pistes de ski, de nouvelles stations au cœur de sites inviolés et, bien entendu, la construction d’hôtels et de routes pour s’y rendre. Il n’est pas question ici d’écotourisme, mais de vacances organisées à l’échelle industrielle. Et c’est bien là

le problème : la majeure partie du projet d’expansion concerne des terres dont les Premières Nations de Colombie britan-nique revendiquent la propriété – propriété qui n’a été cédée à l’issue d’aucun traité et dont la revendication fut légalement reconnue lors de l’arrêt historique « Delgamuukw » rendu par la Cour Suprême du Canada en 1997. Selon Taiaiake Alfred, directeur du programme de gouvernement indigène de l’Université de Victoria, « le tourisme peut être aussi nocif que l’exploitation forestière ou l’industrie minière ». Les montagnes

sont rasées pour y construire des pistes de ski, la faune est chassée de son habitat et les villes sont transformées en gigantesques

parkings agrémentés de sushi bars. « Mais

les véritables profits », selon Alfred, « sont du côté de la spéculation immobilière ». A Whistler, les agences se targuent de ce que l’immobilier a augmenté de 15% par an au cours des quinze dernières années.

Pour toutes ces raisons, les stations de ski sont devenues un des enjeux politiques les plus explosifs en Colombie britannique. Lorsqu’il y a trois ans, la Nation Lil’wat

organisa un référendum sur la construction de la station de ski Cayoosh, 85 % de la

population vota « Non ». Pour empêcher la construction de ce complexe, les Indiens installèrent un protest camp dans la montagne avec l’appui des onze Chefs du Territoire St’at’imc. Le projet d’augmenter la capacité du complexe Sun Peaks de 4 000 à 24 000 lits a rencontré une opposition encore plus violente. Les manifestations et barrages routiers organisés par le mouvement indigène Juvenil ont fait l’objet de représailles policières particulièrement brutales, avec l’incarcération de plusieurs des meneurs et la destruction répétée des habitations et des sweat lodges1.

Maintenant que Vancouver a été choisi par le Comité International Olympique (CIO), les guerres des neiges ne feront que s’amplifier. Bien que Cayoosh et Sun Peaks ne fassent pas partie de l’infrastructure officielle, tous deux sont sur le pied de guerre pour tirer profit de la manne de touristes. Et tout se passe en famille. L’ancienne skieuse olympique Nancy Greene, membre important du bureau du Comité de soutien à la candidature de Vancouver pour l’organisation des Jeux, est également directrice de la station

Sun Peaks, et sa société, NGR Resort Consul-tant, n’est autre que le promoteur du complexe de Cayoosh.

Selon Arthur Manuel, ancien président

du Conseil Tribal de la Nation Shuswap et ancien Chef de la bande Neskonlith, un immense fossé est en train de se creuser entre les communautés des Premières Nations. D’un côté, il y a les chefs et les promoteurs qui voient dans les olympiades une aubaine qui leur permettrait de créer un nouveau centre communautaire à Squamish, de construire des habitations bon marché, et de pouvoir vendre des objets d’art Haida. De l’autre côté, on assiste à une mobilisation grandissante de gens attachés à leurs racines, qui continuent de vivre de la chasse et de la pêche et qui voient dans le développement de l’industrie touristique une menace à leur survie. « Les Indiens constituent la catégorie la plus pauvre des pauvres. Les familles

vivent avec 165 dollars canadiens par mois », déclare Manuel en se référant au pourcentage élevé d’indigènes qui dépendent de l’aide sociale du gouvernement pour survivre. « Ce sont eux – et non les chefs – qui dépendent de la chasse. Un accroissement du tourisme les privera tout simplement de nourriture et ils finiront à Hastings [le cœur du quartier de la drogue à Vancouver] parce que c’est ce qui arrive quand on contraint les Indiens à quitter leurs terres. »

Ce genre de questions « sécuritaires » semble avoir totalement échappé au CIO. Au lieu de consulter toutes les bandes dont l’existence sera directement affectée par les jeux, le comité pour la promotion de Vancouver-Whistler a pris soin de choisir quelques chefs favorables au développement et ont ignoré les autres. Les pétitions de quelques groupes d’indigènes opposés aux Jeux n’ont reçu aucune réponse de la part du CIO. « Le CIO n’a pas respecté le protocole, il devait organiser une réunion avec les onze chefs pour que ceux-ci, à leur tour, puissent consulter les gens. C’est ainsi que l’on fonctionne depuis des centaines d’années », explique Mme Sam.

Il y a peu, Mme Sam et M. Manuel, en

tant que représentants des opposants à Cayoosh et Sun Peaks, ont hissé la lutte à un autre niveau : proclamant que « quiconque encourage les Jeux de 2010 à Vancouver-Whistler viole les droits reconnus internationalement du peuple indien », ils ont lancé un appel par voie de presse invitant « la communauté internationale, y compris les athlètes et les touristes, à respecter nos droits et notre statut, et à rester à l’écart des Jeux de 2010 ». Le comité pour la promotion de Vancouver avait anticipé ce type de réaction et attiré l’attention dans ses documents internes sur la nécessité d’obtenir l’appui d’au moins quelques-uns des chefs des Premières Nations. « Si les Premières Nations s’aperçoivent que leurs droits ne sont plus reconnus et respectés en Colombie britannique, ils peuvent recourir à la presse, mener des actions directes ou engager un procès. Ceci aurait un impact négatif sur la candidature ».

Il n’est donc pas surprenant que le Comité souhaite démarrer sa vente de lancement avec une cérémonie de bénédiction traditionnelle des Premières Nations. Préparez-vous à voir un nombre de plus en plus im-portant de manifestations de ce type voulant démontrer le respect que les autorités de Colombie britannique vouent aux cultures indigènes. Le summun sera atteint lors des grandioses cérémonies d’inauguration et de clôture des olympiades (cf. Sydney et Salt Lake City) : elles seront bénies par les tambours indigènes et les effluves de plantes sacrées.

Mais n’allez surtout pas voir dans ces cérémonies de bénédiction le signe d’un véritable consensus politique.

Ces jeux sont loin d’être considérés comme bénis des dieux.


Journaliste indépendante canadienne auteur de No logo : La Tyrannie des marques (Ed. Actes Sud, 2002) et Journal d’une combattante, nouvelles du front de la mondialisation (Ed. Actes Sud, 2003).

(1) Huttes à transpirer utilisées dans le rituel de purification (N.D.L.R.).
Naomi Klein

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