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Retour © Passant n°49 [juin 2004 - septembre 2004] par Noam Chomsky Comment les Etats-Unis différencient leurs amis de leurs ennemisN’importe quel président américain qui se respecte a une doctrine qui porte son nom. Le cœur de la doctrine Bush II se résume au devoir qu’ont les Etats-Unis d’éradiquer le mal sur la planète, selon les termes employés par le président à la suite du 11 septembre. Les Etats-Unis ont longtemps été un sanctuaire pour toute une foule de voyous dont les actions les définissent comme des terroristes, et dont la présence compromet et complique les déclarations de principes américains. Afin de comprendre cette affaire, qui a soulevé un tollé international, il suffit d’examiner l’histoire sordide des relations américano-cubaines (sans même évoquer l’embargo féroce imposé par les Américains depuis des décennies). En 1989, le président Bush père a gracié Orlando Bosch, un terroriste anti-castriste notoire, accusé d’avoir organisé l’attentat à la bombe perpétré contre un avion de ligne cubain en 1976. Bush a fait annuler la décision du Département de la Justice, qui avait refusé la demande d’asile de Bosch, prétextant que « la sécurité de ce pays (les E.-U.) dépend de sa capacité à exiger des autres Etats légitimes qu’ils refusent toute aide et accueil aux terroristes, dont nous sommes trop souvent devenus la cible. » Comprenant que les Etats-Unis allaient accueillir des terroristes anti-castristes, des agents cubains ont alors infiltré ces réseaux. En 1998, des officiels haut placés du FBI ont été envoyés à La Havane, où on leur a remis des milliers de pages de documentation et des centaines d’heures de film sur les actions terroristes organisées par des cellules basées en Floride. La liste des terroristes résidant aux Etats-Unis inclut Emmanuel Constant, alias Toto, originaire d’Haïti et ancien chef para-militaire de l’époque Duvalier. Constant est le fondateur du FRAPH (Front pour l’Avancement et le Progrès d’Haïti), groupe paramilitaire largement responsable du climat de terreur qui régnait sur l’île au début des années 90, sous le régime de la junte militaire qui avait renversé le président Jean-Bertrand Aristide. Les gangsters à la tête du coup d’Etat actuel en Haïti comptent parmi leurs rangs des dirigeants du FRAPH. Le Venezuela pose désormais un problème similaire. Un récent article à la une du Wall Street Journal déclarait que « Fidel Castro avait trouvé en la personne du président vénézuélien Hugo Chavez un bienfaiteur clé et un héritier naturel pour lui succéder dans le combat qu’il mène pour faire dérailler le programme américain en Amérique Latine. » Il est important de noter que le gouvernement vénézuélien a respecté la décision de sa cour suprême d’interdire toute poursuite judiciaire à l’encontre des chefs du coup d’Etat. Les deux officiers ont plus tard été impliqués dans un attentat à la bombe et se sont envolés pour Miami. Grâce à la lutte pour l’indépendance d’Haïti en 1804, nullement soutenue mais presque universellement dénoncée, la France ne fut bientôt plus en mesure de défier les Etats-Unis. Pourtant, aujourd’hui comme hier, les principes majeurs de l’indignation américaine face à toute résistance perdurent et permettent de faire la distinction entre ami et ennemi.
Noam Chomsky, né en 1928 à Philadelphie, se fait connaître dès 1955 en posant, dans sa thèse soutenue à l’Université de Pennsylvanie, les principes de la « grammaire générative » qui constitue, pour la linguistique au vingtième siècle, une deuxième révolution après celle provoquée par les travaux de Ferdinand de Saussure. Il rejoint, cette année-là, le MIT (Massachusetts Institute of Technology) où il enseigne aujourd’hui encore, notamment la théorie de la linguistique et la philosophie du langage. Universitaire mondialement reconnu, Noam Chomsky s’est aussi illustré par ses engagements militants, dès la guerre du Vietnam. Son premier ouvrage de critique de la politique américaine, American Power and the New Mandarins, en 1969, témoigne de cette implication. Son dernier ouvrage « politique », à côté d’une production scientifique considérable, The American Empire Project, paru l’année dernière aux Etats-Unis, sera publié cette année par les éditions Fayard. L’article ici présenté donne un aperçu de la thèse qui y est développée. |
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