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Retour © Passant n°49 [juin 2004 - septembre 2004] par Patrick Baudry Baisse un peu l’abat-jourSi un texte n’est pas « immédiatement » compréhensible – ah pas de médiation entre les papiers imprimés et mes yeux, s’il vous plaît – c’est parce que c’est pas clair, pas net, pas limpide, pas lumineux. Telle est la croyance, tel est le système. Si ta pensée n’est pas « au point », fais la rewriter : elle deviendra plus efficace, plus productive. Telle est la folie de l’éclairage. Tout devrait être transparent. Même la nuit. Dans la même journée (comme on dit dans la même foulée), il faudrait que les corps soient des images qui tamponnent directement l’œil, façon cover de magazine, ou bien l’image serait ratée parce qu’elle ne fonctionnerait pas. « Concentrez-vous sur vous-même. Faites le point. Chassez les mauvais fluides. Captez les bonnes sources. Ressourcez votre potentiel. Gérez votre capital minceur. » Mais le mince tient aussi de la vie étroite et essoufflée. Ce mince mouvement de soi vers soi comme on dit « mince alors ». C’est ton rire quand tu vieillis dans ton visage et que ta vieillesse qui vient donne envie de te toucher l’épaule. Mais comment oser ? Alors les mains ouvertes montrent quelque chose d’autre. Et l’épaule se recule. Les yeux avancent. En face le menton tourne. Et puis il y a tellement de monde autour. L’épaule revient. En souriant. Mais rien de tout cela n’est bien certain. Peut-être aurions-nous voulu dormir ensemble. Oh tout cela, dira-t-on, est affaire de demi-soir. Quand vient la nuit, les choses sérieuses peuvent s’amorcer. Point n’est besoin de tourner autour du pot. Les mouvements de cils ne sauraient suffire. Il faut mettre du cul dans les interactions, ou bien on ne saurait pas alors pourquoi l’on est venu s’entasser sur la banquette. Oui. Mais c’était quand ? D’ailleurs hier, j’étais où ? Ou bien ces images étaient-elles dans un album ? D’où viennent les images ? Il est curieux de voir que, par la fente de l’objectif, l’intime le plus impénétrable prend les contours les plus nets et à la fois s’enfuit dans cette précision de papier qui isole du monde. Compliqué tout ça… Pourtant, devant les images, deux camps aux idées très claires se répartissent aisément. Présentons en premier lieu les fanatiques du Grand Bananier et de la Déesse Abricot. Pour ces amateurs du Tutti Frutti, il est bon de baigner dans l’hyperéclairage du porno-shop quand l’accouplement frénétique ou impassible, la démonstration pro du coït ininterruptus et toutes les variétés d’entrechats tiennent le gouvernail navigateur. La liberté enfin venue et l’évasion hors sol ne tiendraient au fond qu’à un geste simple et principal : celui d’envoyer en l’air caleçons et culottes. Inutile de s’embarrasser avec des préséances érotiques. Il faut aller au vif du sujet. Des esprits chagrins diront qu’il y a de la perversité dans ces voluptés soyeuses où il ne faut plus s’attacher à rencontrer quelqu’un1. Mais quoi ? Pourquoi faire du sexe toute une histoire d’amour ? Pourquoi voudriez-vous être discret ? Oui, l’indiscrétion permanente, ou son jeu, légitime la transgression, brouille les frontières du pudique et de l’impudique. Mais où est le problème ? Ce choix, que nos pentes les plus naturelles orientent, est aujourd’hui porté par des évolutions culturelles irréversibles. Et si Freud se trouve gêné par ses malaises dans la civilisation, eh bien qu’il aille se rhabiller. Maurice Merleau-Ponty parlait de cette « brume individuelle à partir de laquelle nous percevons le monde ». Il écrivait aussi : « De la région corporelle qu’elle habite plus spécialement, la sexualité rayonne comme une odeur ou comme un son. »3. Il disait encore que la sexualité est une « atmosphère ambiguë », « coextensive à la vie »4. Et puis aussi qu’« il n’y a pas de dépassement de la sexualité, comme il n’y a pas de sexualité fermée sur elle-même »5. Emmanuel Lévinas, parlant de la volupté comme profanation, disait qu’elle « découvre le caché en tant que caché ». Il précisait : « le découvert ne perd pas dans la découverte son mystère, le caché ne se dévoile pas, la nuit ne se disperse pas »6.
(1) Le pervers est notamment celui qui instrumentalise l’autre et ne le rencontre pas. (2) Voir Patrick Baudry, Violences invisibles, Bègles, Editions du Passant, 2004, p. 152 et suivantes. (3) Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard, 1945, p. 196. (4) Idem, p. 197. (5) Ibidem, p. 199. (6) Emmanuel Lévinas, Totalité et infini, Paris, Le Livre de Poche, 1990, p. 291. |
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