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Retour © Passant n°49 [juin 2004 - septembre 2004] par Luc Gwiazdzinski La nuit : nouveau territoire des politiques urbaines ?C’est la nuit qu’il est bon de croire en la lumière Peu à peu, la nuit envahit notre quotidien. Presque de façon clandestine, elle conquiert sa part de lumière Nuits blanches En octobre 2003, Paris, Bruxelles et Rome ont organisé leurs « Nuits blanches », invitant les citadins à la découverte de « l’autre côté de la ville ». En écho à celles de Saint-Pétersbourg, à la « Nuit des Arts » d’Helsinki, à la « Nuit des musées » de Munich, Berlin, Lausanne ou Anvers, à la La fête des Lumières de Lyon ou Turin, les quartiers ont été livrés à l’imagination des artistes. Ailleurs, de Versailles à Furdenheim, les sons et lumières donnent des couleurs à nos nuits. Peu à peu les nuits blanches s’imposent comme un standard des politiques d’animation des métropoles internationales, un outil à part des politiques de marketing territorial. Pour être ville, la nuit ne devrait plus dormir. Stars dans la Nuit Si tu dors, t’es mort, pouvait-on lire sur la brochure publicitaire d’un club de vacances offrant des loisirs 24h/24. D’Ibiza à Vegas en passant par les îles thaïlandaises, des villes et des lieux spécialisés dans la nuit ou l’activité en 24h/7j se développent et des circuits s’organisent. A une échelle plus modeste, randonnées nocturnes, marchés de nuit et autres « Nuits des étoiles » ou « de la chouette » animent nos campagnes alors que dans les salles et sur les écrans cathodiques, les Nuits du « cinéma fantastique », de « l’électronique » ou « des publivores » nous maintiennent éveillés. Autre signe de cette conquête, de « l’Etoile » aux « Bains », les patrons et DJ de boîtes de nuit envahissent les plateaux de télévision et nous expliquent les secrets de leur réussite nocturne. Surenchère de lux Plus près de nous, à Noël, lotissements, immeubles, maisons individuelles ou habitations collectives, résidences de toutes catégories se sont parées de guirlandes, pour un grand show à l’américaine, un délire de lumières, de décorations, de « bonhommes Noël » de toutes tailles et de toutes couleurs scintillant dans la nuit. Contagion d’outre-Atlantique, nouveaux produits, baisse des coûts du matériel, peu importe : la tendance est là. A côté des efforts des collectivités, les particuliers participent désormais à la surenchère de Lux. …et pannes de courant Parallèlement, les conflits se multiplient, parfois impressionnants. Au cours de l’été, une partie des Etats-Unis et du Canada s’était éteinte, victime d’une panne de courant gigantesque comme on n’en verrait jamais en Europe. C’était juré craché, nos spécialistes l’avaient dit. Quelques mois plus tard, vers quatre heures du matin, la nuit blanche virait au noir. Une panne d’électricité plongeait le nord de la Péninsule dans l’obscurité. Soldes de nuit Alors que les soldes sont devenues cause nationale, certains commerçants prennent goût à la nuit et démarrent les soldes le premier jour à minuit. Dans les files qui s’allongent, personne ne prête vraiment attention aux tracts et pancartes des syndicats qui protestent. L’événement est devenu très « people ». Dans cette mouvance, les nouvelles aventures du phénomène commercial Harry Potter sont disponibles chez les libraires à minuit sonnante. Même si l’effet Halloween s’estompe, la France avait bel et bien sombré dans une autre fête nocturne. Si Paris n’est pas encore New York, les habitants de la capitale et les visiteurs ont pu profiter des transports de nuit pour le dernier réveillon de la Saint-Sylvestre. Couvre-feu médiatique En début d’année, une station de radio périphérique se félicitait que les idées françaises fassent école dans certains Länder allemands qui ont décidé d’instaurer un couvre-feu pour les adolescents à l’image de ce qui s’était fait en 2001 dans une quinzaine de villes françaises. On a déjà oublié que les agglomérations de l’hexagone n’avaient fait qu’imiter 280 de leurs homologues d’outre-Atlantique. On attend toujours les résultats concrets de ces politiques sécuritaires qui s’appuient désormais sur tout un arsenal d’outils technologiques : des caméras infra-rouge 24h/24 aux radars automatiques. Lumière, événements, transports, travail de nuit, ne sont que quelques exemples épars et apparemment sans lien entre eux d’un mouvement plus général de conquête de la nuit urbaine qui devrait finir par intéresser nos élus. Une colonisation progressive Petit à petit, les activités humaines colonisent la nuit qui cristallise les besoins et les tensions d’une société en pleine mutation. Chacun veut tout, partout et à toute heure… du jour et de la nuit. Mais à quel prix ? Transports nocturnes Partout, la tendance est à une augmentation de la périodicité, de l’amplitude et de la fréquence des transports. Comme New York où le métro fonctionne en continu, Londres, Berlin, Katowice, Genève ou Francfort ont leur réseau de nuit. Après le succès des Noctambus, la RATP envisagerait l’ouverture nocturne de certaines rames alors que la SNCF développe les TGV de nuit. De nombreuses activités et commerces décalent leurs horaires en soirée et les nocturnes connaissent une grande affluence. Aux Etats-Unis, supermarchés, magasins d’habillements, salles de gymnastique, librairies, crèches… et même cours de justice fonctionnent souvent jour et nuit. En France, le secteur des loisirs nocturnes en expansion pèse déjà près de 2 milliards d’euros. Dans les kiosques, signe des temps, un Routard consacré à Paris la nuit s’est glissé entre les « guides officiels » qui se battent pour organiser nos soirées. Distributeurs et magasins automatiques s’implantent dans nos villes, autorisant une consommation permanente sans surcoût. Entre Before et After, les soirées festives démarrent de plus en plus tard. Même nos rythmes biologiques sont bouleversés : animaux diurnes, nous dormons une heure de moins que nos grands-parents et nous nous endormons deux heures plus tard… Des tensions et des conflits Les pressions s’accentuent sur la nuit qui cristallise des enjeux économiques, politiques et sociaux fondamentaux. Dans l’ombre, les maîtres du monde s’activent à supprimer la nuit. Le temps en continu de l’économie et des réseaux s’oppose au rythme circadien de nos corps et de nos villes. Le temps mondial se heurte au temps local. Les conflits se multiplient entre individus, groupes et quartiers. La presse se fait régulièrement l’écho des tensions qui s’exacerbent entre « la ville qui dort, la ville qui travaille et la ville qui s’amuse ». On s’insurge contre la pollution lumineuse qui a tué la magie de nos nuits, nous privant du spectacle gratuit des étoiles, et on se divise sur la loi qui légalise la chasse de nuit. Seul le débat sur le travail de nuit des femmes n’a pas eu le retentissement espéré. Dans les centres-villes, des conflits apparaissent entre des habitants soucieux de leur tranquillité et des consommateurs des lieux de nuit, symboles de l’émergence d’un espace public nocturne. Ailleurs, les résidents s’opposent à la prostitution qui prospère. Dans les quartiers périphériques, les incendies de véhicules ont Des enjeux La société redéfinit en profondeur ses nycthémères et la ville s’en ressent. Face à ces évolutions, la nuit urbaine ne doit plus être perçue comme un repoussoir, un territoire livré aux représentations et aux fantasmes, mais comme un espace de projets, une dernière frontière. Il est temps d’anti-ciper le développement prévisible des activités nocturnes pour réfléchir à un aménagement global de la ville 24h/24. Chercheurs, pouvoirs publics et citoyens doivent investir cet espace-temps afin d’anticiper les conflits entre individus, groupes ou quartiers et imaginer ensemble les contours d’une nouvelle urbanité. Il nous faut dépasser le simple aspect festif de la nuit. Des événements comme l’ouverture des soldes de nuit doivent être l’occasion d’initier un débat plus large sur la ville la nuit. Souhaitons-nous conserver nos rythmes traditionnels ou basculer dans une société en continu, une ville à la carte 24h/24, 7j/7, synonyme de confort pour les uns et d’enfer pour les autres ? En occultant ces questions ou en renvoyant ces arbitrages à la sphère privée, nous laissons l’économie dicter seule ses lois et prenons le risque de voir un ensemble de décisions isolées générer de nouveaux conflits et de nouvelles inégalités. Ensemble, faisons de la nuit le nouveau territoire des politiques urbaines.
Luc Gwiazdzinski est professeur associé à l’Université de technologie de Belfort-Montbéliard. Géographe et chercheur au laboratoire « Image et ville » (UMR ULP/CNRS), directeur de la Maison du temps et de la mobilité de Belfort-Montbéliard, membre de groupe de prospective « Temps et Territoires » de la DATAR, il dirige plusieurs programmes de recherche nationaux et européens sur les approches temporelles et les mobilités. Il a publié La ville 24 heure sur 24 aux Editions de l’Aube en 2003. A paraître en 2004 La Nuit, dernière frontière aux éditions Anthropos. Il assure la direction du colloque « La nuit en questions » à Cerisy-la-Salle en juillet 2004. Il organise deux autres colloques internationaux en 2004 en rapport avec les thématiques de la nuit, du temps et de la mobilité : la première « Biennale internationale des temps » à Besançon les 18 et 19 juin 2004 et le premier « Forum international des mobilités nocturnes » à Rome les 23 et 24 avril 2004. Contacts : Luc.g@noos.fr www.nuitsurbaines.net www.maisondutemps.asso.fr www.u-night.org |
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