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Edito du Passant n°49 - La nuit
[juin 2004 - septembre 2004]

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La nuit…

A l’hyperéclairage d’une vie sociale contrôlée, normée, succèdent le clair-obscur, l’indécis, l’indéfini. Moins voir, pour mieux regarder : la façade de la maison devient tout à coup fantastique, les images sortent du cadre, cessent d’être sages et lisses.

Mutation possible, altération pressentie : je devien-t un autre… Dérive des sexes et des visages. Ici se balade ailleurs, prend les chemins de traverse. Mais la nuit est également le monde des solitudes, des souffrances, des déroutes, de la misère qui peut enfin se montrer subrepticement, entre deux gris, deux tâches sombres, dans le flou du point aveugle de nos rétines compatissantes. Elle est aussi le moment où la violence sociale, moins visible dans la journée, est mise en lumière : les dominations et les inégalités trop criantes pour être dissimulées s’y exposent.

La nuit est encore ce qu’un système de performance et de « rationalisation » s’efforce de supprimer. Ça tourne. Vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Sept jours sur sept. Il n’y a pas que les étoiles qui sont braquées par les lumières de la ville. Le monde policier ne dort jamais. De nuit comme de jour, l’individu, sujet traçable, doit être vu, traqué par les caméras, observé dans ses activités, contraint à la productivité, à la poursuite de la consommation. Le sommeil lui-même ne serait qu’une « sieste » trop prolongée, un temps perdu qu’il faudrait abréger, abroger, rentabiliser. La nuit est au goût du jour, elle est sa surexposition. La société de contrôle et de surveillance impose ainsi un ordre du jour de la nuit. Investissons alors la nuit au grand jour. Faisons venir la nuit dans le jour même.

La nuit peut bien être suréclairée, reste l’inquiétude de ce qui nous hante et nous fait rêver. Et ce n’est pas seulement quand elle tombe, comme un rideau, que l’affaire commence. La nuit est étrange, fantomatique, revenante. Le Passant Ordinaire trouve, dans l’interrogation de la nuit, la possibilité de former d’autres mots pour penser autrement.
Inventer, vivre et raconter différemment.
Voilà l’urgence.
Et en plein soleil… noir.

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