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Préface
En forme de rencontre
Pendant des années, je me suis couché tard.
J'ai fait la connaissance de Raymond. D. Venturi Le 28 mai 1986, très exactement entre 3h32 et 3h33 du matin. Je venais, à l'instant, de consulter ma montre ; d'où la précision.
J'avais débuté la soirée par un soigneux travail de signalisation : je m'étais essayé à baliser mon périple ; à la craie ; à chaque coin de rue ; une croix, un os, auxquels j'ajoutais mes initiales…
Un vrai Petit Poucet.
J'espérais dans ma naïve et pathétique songerie, que, par ce piètre dispositif, Nathalie (Elle révélait déjà des traits inquiétants de personnalité : pour faire court, une authentique et inapprivoisable mégère… qui se prendrait, par la suite, pour quelque " Guide suprême "…), transformée en " Jeannette " pour jeux de piste, parviendrait, de cafés en bistros, de bars en brasseries, à suivre mes brisées, transfigurée par quelque révélation soudaine d'un irréfragable amour…
Le coup de foudre, comme on dit. Mais avant même d'avoir quelque réalité électrique, il annonçait, surtout, bien des orages à venir…
Vers onze heures du soir, bouillon bu, je perdais espoir ; et de plus en plus l'équilibre. Par dérision, je continuai cependant à flécher la dérive. Vers une heure du matin, il me fallut envisager un dénouement à ce chemin de croix et autre ossuaire virtuel… J'arrivais ainsi à la dernière station : une soirée, plus ou moins d'anniversaire (de qui ? Pour quoi ?), chez des amis secondaires. Un prétexte, en fait, pour finir de m'enivrer à moindre frais et tenter d'oublier les amours impossibles et autres déboires entêtants qui amplifient par trop l'écoulement des fluides.
Au milieu des convives, je repérai Léna, une étudiante à Sciences po ; une Slave, splendide, oeil myosotis, cheveu blond moussant… Je l'avais mentalement cochée lors d'une précédente soirée chez ces mêmes connaissances du Bordeaux des Chartrons. Quoique fort mince, elle se présentait comme un très joli lot de consolation. J'attendais donc le tirage de bourriche, un verre à pied en main. Incidemment, j'accompagnais d'un déhanchement approximatif le reggae de Peter Tosh qui mitonnait sur platine…
Tout à coup, il y eut ce type au milieu des danseurs : il avait suivi croix, os, entendu musique… Il désirait, insistait-il, faire la connaissance du voltigeur qui taggait Avant-garde.
J'étais partagé : surtout ne pas perdre de temps. La soirée s'avançait, et il devenait urgent de conclure mon levage amoureux avant que l'aube (venant de l'est, elle aussi), ne disposât l'éclairage trop cru de sa poursuite.
La suite des événements précipita tout autrement. Je fus fasciné par ce prolo sous tension, mèche blanche fanion, dont les mains nerveuses s'agitaient dans mon verre. Nous trinquâmes ; une première fois, une seconde fois ; puis pour la troisième fois…
Au petit matin, Léna et Nathalie étaient passées à la trappe de l'ivresse commune. Vers midi, plein soleil, nous trinquions toujours, insouciants de la migraine à venir…
Nous ne nous sommes plus quittés. Copains comme cochons, croix de bois, os de fer ; le premier à partir, finirait en enfer !
Dix ans de différence…
Raymond fut le grand frère rêvé. Mon aîné, le " vrai ", était décédé durant l'été 1962. Je ne pouvais donc qu'en photo l'encadrer. Electrocuté par un réfrigérateur lors de son service militaire en Algérie ; juste avant les accords d'Evian. Une mort plate. Né vingt ans après lui, cordon enroulé autour du cou, et, comme fait exprès, ou court-circuit secondaire, l'année de sa disparition, je fus un petit bleu, obligé de monter en ligne, dès la naissance…
J'eus beaucoup de mal à gagner une mère ; et, durant l'adolescence, il me fallut encore plus de courage pour ne pas descendre le père…
En juin 1988, je me mariai pour la première fois, terminai mes études à l'I.U.T de journalisme de Bordeaux et débutai aussitôt une carrière journalistique au supplément du quotidien local. J'y tins, un temps, la rubrique tauromachique (Raymond m'avait initié à l'aficion et me donnait un bon coup de main).
A force d'insister, de pousser de la corne, je suis devenu reporter ; puis, grand reporter. J'ai même écrit quelques essais appréciés. J'ai bien sur accompli moult tours du monde et témoigné des misères rencontrées. J'ai fini par comprendre ce que proférait Raymond : " Mon Pierrot, ici ça tempête, là ça moussonne … Partout, le ciel tombe sur les têtes. Il te faudra endurer le sourire du chat crevé ! "
Il m'a beaucoup appris.
Je vis à Paris depuis le milieu des années quatre vingt dix ; et exerce actuellement la fonction de rédacteur en chef d'une revue d'actualités. Judith, ma seconde épouse, s'occupe d'éditions. Enfin, il y a ma chère Marie, l'enfant miraculeusement épargnée de mon premier mariage avec… la susnommée Nathalie !
Lors de ses passages à Paris, Raymond ne manquait point de me contacter. Nous échangions nos plannings, nos occasions de rendez-vous. Mais Judith, excédée, a jugé que je buvais beaucoup trop en sa compagnie. D'emblée, elle l'a surtout tenu pour un vulgaire macho. D'où des discussions, des bouderies à n'en plus finir…
J'avais entendu, au sujet de Raymond, des reproches bien pires de la part de Nathalie, ce qui me fit un peu peur. Nous nous sommes moins vus ; au point de ne plus se voir du tout. Raymond a fini, peu à peu, par faire partie du passé ; et je me suis changé en couche-tôt abstinent, au grand soulagement de Judith.
L'amour des femmes est exigeant. Ont-elles toujours raison pour autant ?
Un jour, j'ai appris l'affaire. Comme cela concernait mon vieux camarade, je me suis renseigné. Profitant de relations, j'ai visité les lieux, enquêté, recueilli différents témoignages. Je voulais comprendre.
Je suis resté longtemps sans nouvelle. Je supposais Raymond en probable cavale.
Un matin d'hiver, entre deux averses froides, j'ai reçu le premier colis. Il était posté de Montevideo. Raymond indiquait une poste restante. Il ajoutait qu'il m'enverrait d'autres enregistrements. Il demandait "à ce que j'en fasse quelque chose… Pourquoi pas une sorte de récit ? Voire un best-seller… Vu la crise en Uruguay, ça ne serait pas de refus…"
J'ai réfléchi, repris les différentes interviews, parcouru les divers rapports de gendarmerie, coupures de presse, etc. J'ai surtout écouté les cassettes.
En retour, j'ai proposé ce projet d'écriture.
"La vie est un songe…", se plaisait-il à citer quand nous étions plus jeunes. " Et, si ça rapporte un peu d'argent, pourquoi pas ? " Raymond en a assez de survivre grâce à l'exportation de pièces automobiles pour collectionneurs. (L'Uruguay, comme Cuba, est en effet une mine pour le tacot exceptionnel ou la pièce américaine automobile introuvable…)
J'ai proposé de reprendre ses propos, d'en dérouler le fil à la troisième personne. Mais cela nous est apparu trop convenu. Nous avons donc opté pour cette forme polytonale, afin de rapporter la courte éphéméride des péripéties rencontrées.
" Les voix corses ! " comme il dit…
Nous avons respecté une chronologie aussi précise que possible. L'affaire s'est, en effet, déroulée dans un laps de temps très court. Et Raymond souhaite que le récit traduise au mieux l'absurdité des situations traversées.
Il s'est finalement pris au jeu : " L'atelier d'écriture ! ", rigole-t-il, en léger différé, depuis qu'il est équipé en webcam, …
Enfin, sachez que les citations mentionnées ont toutes été choisies par ses soins.
Si tout va bien, nous devrions bientôt nous retrouver à Porto Alegre…
Pierre-Constant Sabaté.
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