J'ai reçu, il y a quelques semaines, une seconde cassette. Il me semble que les propos de Raymond sont devenus plus romanesques. Il désire que cette partie du récit ressemble à un polar classique. Il doit, sans doute, rêver Best-seller…
Nous sommes donc convenus de retracer la journée du samedi comme un récit classique à la troisième personne.
Lecteur : sois indulgent ! C'est son premier roman…
"La soif de l'or - auri sacra fames - est devenue tellement impérieuse au jour d'aujourd'hui, que beaucoup de gens n'hésitent pas, pour se procurer des sommes, à employer le meurtre, la félonie, parfois même l'indélicatesse."
Alphonse Allais
1h 30,
Route de Lalande belvédère.
Médoc.
Raymond frissonne. La nuit a englouti la Mercedes. Le monde qui défile bascule dans un trou noir. Son ordonnance devient de plus en plus floue. La chaussée, avalée par les phares, seul indice d'une réalité extérieure, ajoute à la sensation d'un monde qui se replie sur lui-même…
Ils fonçent vers la propriété de Teeny. Le compte-tours indique cinq mille. Ils traçent à plus de 180 kilomètres/h sur la route départementale qui mène vers le nord Médoc. Teeny, à l'arrière, reste en état de choc. Noé lui maintient la tête. On dirait qu'il berçe le tzigane. De temps à autre il donne une indication sur la route à suivre. Ne serait-ce le souci de ses passagers, de ramener Teeny au plus vite vers un lieu de soins, Raymond pourrait laisser la voiture filer dans l'obscurité ; droit devant ; percuter la barrière qui sépare les vivants des morts.
Il est épuisé. Combien précaire se révèle la réalité. C'est quelque chose qu'il a déjà éprouvé : les coups de feu déchargés dans sa vie, plus particulièrement ceux qu'il a tirés (de manière complètement saugrenue et débile, lui semble-t-il à présent) sur sa femme et son amant, l'ont réveillé d'une irrésistible torpeur. Tout comme ce soir : nulle part pour se planquer ! Le monde vous traverse et vous traversez le monde. A jamais ballotté dans le flux. Pour bonheur il y a quelquefois cet autre que vous allez croiser…
Raymond fait un violent effort pour sortir de ses pensées : " Noé ? Teeny risque d'y rester si nous n'agissons pas rapidement ! "
Noé venait d'appeller Macha une seconde fois sur son mobile : il avait transmis un tableau clinique sommaire. Cela permettrait à un médecin d'établir un possible diagnostic.
- Ne vous en faites pas ! Madame Macha a du veiller à tout, répliqua Noé, laconique.
- Pour mademoiselle Caroline, pensez-vous obtenir un hébergement ?
- sans problème ! J'ai expliqué la situation… répondit Noé, toujours aussi laconique.
Raymond avait soif. Il rêvait de quelque chose de chaud : Un truc genre Kub ou Liebig ! Est-ce que ça existait encore ? Il n'en avait pas bu depuis des siècles. Régression, quand tu nous tiens. Soudain son portable grinça dans la poche de parka, produisant son horrible bruit de crécelle électronique. Il fit une violente embardée, repris de justesse le contrôle du véhicule. Ca crispait vos nerfs cette saloperie de sonnerie. Il porta le téléphone à l'oreille. Son bras était secoué de spasmes musculaires : la fatigue. Tétanos imparfait…
- Allô ? Rrraymond ?
Macha.
L'accent était toujours aussi charmant : il roulait au creux de l'oreille comme de l'eau vive au milieu de galets. Raymond revit Macha, avec ses robes légères, sa peau faite pour l'été. Une timide recoloration du monde s'opérait.
- Tout est prrrêt… Teeny perrrdu beaucoup de sang ? Peut parrler ?
Il ressentit l'immensité du désarroi.
- Négatif. Je viens le plus vite possible. Noé prend soin de lui. Mais faut quelqu'un de compétent ; un vrai chirurgien. J'espère que ce sera le cas. J'espère aussi que tu me pardonnes pour ce qui s'est passé… Sans mes histoires…
- Pauvre grrrain de sable… Sans toi, sans nous, Teeny ne serrrait pas Teeny… Fais vite, Il y a ici ce qu'il faut…
- Mon amie n'est pas bien non plus. Pourras-tu faire quelque chose pour elle ?
- Je m'occuperrrai d'elle aussi. A tout de suite. Sois prrudent ! Que Dieu te garrde !
Raymond resta un instant dans le blanc de la communication interrompue. Dieu ? Manquait plus que lui… Il conservait l'appareil prés de l'oreille, comme si la conversation se prolongeait. Un peu plus tard, il ferma le portable, surveilla les instruments de bord : le compte-tours était redescendu à trois mille, vitesse de croisière : 130 kilomètres/h
Nettement plus raisonnable…
Quelques minutes après, Noé a désigné l'entrée d'une allée qui s'enfonçait dans les bois. Ils l'empruntèrent rapidement. Raymond se retrouve ainsi devant un imposant portail à deux battants. Un haut mur de pierres clôture la propriété.
Avec délicatesse, Noé dépose, à présent, la tête de Teeny sur le siège arrière. Il sort du véhicule pour rejoindre un interphone installé prés du portail. Peu après, les larges battants s'écartent, dévoilant dans la lumière des phares une allée de gravier décorée de larges vasques blanches emplies de fleurs. Commande à distance. Noé remonte dans la voiture. Il reprend la tête du Tzigane sur les genoux…
La vitesse automatique enclenchée sur drive, Raymond lève le pied du frein. La voiture glisse à l'intérieur de la propriété. Plus loin, l'allée dessine une courbe bordée de platanes. Elle se prolonge au-delà de la portée des phares. Ils parcourent ainsi environ trois cents mètres. Devant lui, Raymond devine la masse sombre d'une imposante demeure.
Descendu d'un large perron, un groupe d'individus s'avançèrent vers le véhicule. Des Tziganes… Ils se disposèrent pour transporter Teeny à l'intérieur de la maison. De temps en temps, l'un d'entre eux ponctuait son action de remarques incompréhensibles. L'opération ne prit qu'une minute ou deux.
En pénétrant dans la batisse, le dessin du parquet attira de suite l'attention de Raymond : Style Arenberg. Du chêne et un bois exotique. Il n'arrivait pas à déterminer lequel… Peu après, la troupe s'engagea dans un escalier dont le couronnement de l'imposante rampe représentait un globe terrestre. Un truc pas vraiment discret. Les marches grinçaient à peine sous le poids de la troupe. Du bel ouvrage ; soigné.… Apparemment, l'escalier desservait deux étages et un dernier niveau de chambres certainement mansardées.
Raymond atteignit à son tour le palier du premier. Intrigué, il observait le mobilier et la décoration. Il aperçut un vitrail dix-neuvième. Sa facture et sa composition lui parurent sans grand intérêt. Une sorte de fac-similé grossier de gothique français… Une console, dix-neuvième, contre le mur des chambres, ne relevait pas le lot. Trop tarabiscotée. Tout comme l'horloge Napoléon III qui y était disposée. Cependant une bergère et un cabriolet, deux sièges charmants, à un siècle apparent de distance, venaient contrebalancer le mouvement de mauvais goût induit par les autres éléments d'ameublement.
Teeny avait du faire un max de vide-greniers dans la région…
On étendit Teeny sur une couche étroite. Un ensemble d'ustensiles hospitaliers étaient disposés près de la tête du lit : perfusions, bouteilles d'oxygène, moniteur, etc. Une banale commode anglaise de type coloniale, surmontée d'un miroir, et un guéridon banal composaient le restant du mobilier. De nombreuses photos recouvraient le mur autour de la fenêtre en façade : des clichés ordinaires, des images de magazines, des posters… Un parement de vitrage, par la couleur or de son drapé, réchauffait le bleu dur des trois autres cloisons. Cela ne faisait pas du tout nouveau riche, ni même rococo. C'était autre chose. Plutôt un monde en transition. Une forme nouvelle de barbarie d'où sortirait d'ici peu quelque civilisation inattendue.
Avec de l'ancien, ces gens faisaient du nouveau ; sans vergogne. La récup, la bricole, le collage inespéré. Peut être la rencontre tant souhaitée par Isidore Ducasse, comte de Lautréamont : celle de la machine à coudre et du parapluie…
Raymond avait toujours gardé de ses séjours en Afrique le goût des mélanges joyeux et puissants.
Un petit homme rejoignit Teeny. Il portait d'épaisses lunettes. De véritables culs de bouteille sertis dans une grosse monture d'écaille. Il s'était revêtu d'une sorte de tablier de chirurgien. L'homme ouvrit un sac d'allure désuète, une sorte de Glasgow, et le posa sur un guéridon. Il demanda à l'assemblée de sortir. L'accent était indéfinissable. Il fit signe à Noé de rester avec lui. Macha aussi demeura avec eux. Elle tenait dans les mains des linges empilés ; sans doute de possibles champs opératoires. Elle se préparait manifestement à servir d'assistante.
En sortant, Raymond aperçut Noé qui se lavait soigneusement les mains à la brosse. Il enregistra une autre scène : Macha disposait une serviette sur la commode, et le petit binoclard commençait à choisir des instruments. Il tendit à Noé une seringue à défaire de son emballage. Macha regarda tristement Raymond, puis lui fit signe de rejoindre les autres au rez-de-chaussée…
Raymond descendit rapidement. Une vieille femme, le visage sillonné de rides profondes, lui proposa de s'alimenter. Il la suivit dans une grande cuisine traversée d'une longue table de ferme. Le plateau devait bien atteindre le quintal, soupesa Raymond… En bon brocanteur, il pesait tout dans sa tête ; il savait combien cela comptait à la fin d'une journée de chine…
Raymond accepta avec empressement l'en-cas offert. Il engloutit du jambon, du poulet froid, le tout généreusement accompagné de vin blanc et de gros pain de campagne. Ca le ravigota. Il but un bon litre de blanc mais ne ressentit aucune ivresse. Il avait eu soif. Très, très soif. Il fit signe à la vieille qu'il était rassasié et la remercia. La mémé de cuivre n'avait pas une conversation folichonne. Il sentit qu'il la gênerait s'il restait plus longtemps…
Raymond gagna ensuite une sorte de salon où se tenaient un groupe d'hommes installés sur des canapés : un Chesterfield de bonne facture et un grand sofa contemporain (Roche Bobois ?). Selon toute apparence, ils suivaient une émission télé. La langue de la chaine était inconnue de Raymond. Il restait apparemment de la place derrière eux ; sur une méridienne. Raymond s'écroula. Il alluma une cigarette, et répondit d'un hochement de tête à ceux qui se retournaient pour observer le nouvel arrivant…
Que faisaient donc Enver et Murat ? Ils tardaient. Et Caroline: où elle en était ? Leur minable camionnette était bien capable de tomber en panne. Malgré son souci, il sentit la fatigue l'envahir. Pour résister à la torpeur, Raymond se leva de la méridienne pour se diriger vers l'entrée.
Il fumerait dehors en attendant.
Il descendit les marches imposantes du perron. Il était décidé à faire quelques pas dans le parc alentour. Raymond contempla la longue allée qu'ils avaient prise. Il eut envie d'une promenade le long de la façade. Il parvint au coin du bâtiment. Il se décida à en faire le tour. Une occupation comme une autre. Soudain, un projecteur l'éblouit. Un court instant, il fut désorienté. O.K ! O.K. ! Allumage par détection de mouvement ! Il découvrit, stupéfait, un immense golf miniature : un pont des soupirs, un château fort minuscule, le Taj Mahal en réduction, une petite grande roue, etc.
Le golf frisait l'hectare. Une folie ! Les miniatures s'étalaient à perte de vue ! Un monde pour farfadets et enfants ! Enfoirés de Manouches ! Ils n'en avaient rien à foutre de la mesure ! Jubila Raymond. Les gosses ne devaient pas souvent s'emmerder dans cet univers ! Un véritable petit coin de paradis ! Bon ! Cela ne devait pas faciliter l'insertion. Sûr ! Mais qu'est-ce qu'ils en avaient à foutre ?
Peu de temps après cette découverte, Raymond aperçut une lueur qui fourrageait entre les arbres. Il reconnut le bruit caractéristique du diesel. Le véhicule ralentissait. Il ne réentendit le moteur que lorsqu'il tourna au ralenti devant le portail au bout de l'allée. Le véhicule klaxonna plusieurs fois. Raymond vit le portail s'entrebâiller dans la lumière grandissante des phares, et un homme sortit sur le perron.
Il se rendit avec lui au devant des nouveaux arrivants.
Des femmes s'étaient promptement occupées de Caroline. Elle reposait, à présent, dans une des chambres mansardées. Le toubib avait décidé de lui administrer un sédatif. Raymond, auparavant, avait essayé de la rassurer. Même si la jeune femme ne répondait rien, il eut l'impression d'inquiéter davantage. Il faudrait du temps pour qu'elle se remette de toutes ces horreurs… Le mental avait du prendre une sacrée secousse. Raymond essaya de ne pas penser plus loin. Il fixa son inquiétude sur le physique de sa maîtresse : d'après lui, elle avait assez de don esthétique pour se reconfectionner un look, même à partir des avatars subis. Les cheveux une fois tous rasés, elle ressemblerait à une Sinead O'Connor trash, (Jamaïque, Irlande, même insularité…).
Le mieux, sans doute, serait qu'elle puisse rester un bon mois tranquille. Ici, chez Teeny, par exemple. Si les choses, entretemps, ne s'envenimaient pas trop… Raymond allait s'occuper de l'arrêt maladie. Il connaissait un médecin qui adorait la littérature : un type sachant faire la part des choses, comme on dit. Quant à la patronne de Caro, Raymond passerait la voir : la bonne femme n'était pas une mauvaise carne. Il lui trouverait quelqu'une pour faire la soudure pendant l'absence de Caro. Sans doute, ne posséderait-elle pas autant de conscience professionnelle que Caroline (Celle-ci était une perle pour le patronat) mais serait suffisamment motivée pour supporter l'humeur labile de Chantal, la patronne.
Bonus quand même pour la réussite de l'arrangement, Chantal n'était pas tout à fait indifférente au " charme " de monsieur Venturi…
Bon. Tout ça, si l'enquête des tuniques bleus n'avançait pas au galop, comme le montant dans la baie du mont St Michel…
Raymond s'était réinstallé sur la méridienne. A présent, il désirait par-dessus tout se reposer. Les autres n'avaient pas l'air fatigué : ils parlaient à tue-tête. Rien à comprendre, pourtant. Raymond sombra, peu à peu, dans un sommeil sans rêves. Il se réveilla, hébété, secoué gentiment par Noé. Le petit africain se tenait au-dessus de lui et faisait signe de le suivre.
- Teeny est sorti du coma. Il voudrait vous voir.
- Comment va-t-il ?
- Certainement pas au mieux. Mais il a des choses importantes à vous dire…
Macha rejoignit les deux hommes. Elle avait les yeux rouges et gonflés.
- Rraymond ! Il faut venirrr ! Teeny demande à toi d'aller dans sa chambrre…
Raymond ressentit un vertige passager ; il monta l'escalier quatre à quatre, aperçut le toubib qui sortait de la chambre de Teeny. L'homme tenait ses lunettes à la main, il s'essuyait les yeux comme une personne qui aurait abusé de lecture. Il posa un regard vide sur Raymond et continua son chemin.
Raymond fut tenter de frapper. Il se ravisa. Il fit jouer doucement la poignée.
Il s'avançait dans une chambre d'hôpital. Un peu bizarre, certes, mais une chambre d'hôpital quand même. Un appareil grésillait. Des chiffres rouges défilaient sur un petit écran. A coté, un autre appareillage, de type monitoring, exposait une courbe sinusoïdale de couleur verte. Après les feux d'artifice, les jeux de lumière… Des perfusions rejoignaient les bras trocardés de Teeny. Une sorte de drain était fiché dans sa poitrine. Il geignait, un respirateur dans les narines. Un appareil de surveillance médicale résonnait dans le local : on aurait dit un appareil de détection ; une sorte de sonar en action pour la lutte anti-sous-marine.
Raymond s'approcha du lit. Teeny ouvrit les yeux, fit un faible et vague signe de la main gauche. Raymond se pencha vers son visage. Teeny fit une autre mimique. Raymond crut comprendre : il approcha son oreille au plus près de la bouche du blessé …
- Ray, j'ai besoin de toi… souffla le Tsigane.
La voix était presque inaudible.
- J'ai besoin de toi, pooouuf… réitéra-t-il. Tu vas aller négocier… A ma place.
- Quoi ? Quand ? Raymond, surpris, fut tenté d'ajouter : qui, que, dont, où ?
- Une affaire… Importante. Des armes… Pour le " Peuple des Promeneurs "…
Raymond crut mal comprendre : il fit répéter Teeny, malgré sa fatigue.
- Pour les Voyageurs, si tu préfères… Mes frères Roms… On veut les massacrer… Là-bas, dans les Balkans. Sont coincés… Serbes, Albanais, Croates… Pooouuuf ! Pooouuf ! Les Tchèques, les Hongrois, les Slovènes s'y sont déjà mis… maintenant les Bulgares. Poouuff ! Ce qui s'est passé au Kosovo n'arrange pas la situation… Pooouf. Après la Bosnie et le reste… C'est le peuple de Satan pour ces cons… La lie de la terre… Certes, tous ne sont pas bons… Pooouf ! Pooouuuff. Certains ont fait des saloperies pendant la didacture de Caucescu… Ils sont menteurs, chapardeurs, mal élevés… Ce ne sont que des hommes, de pauvres hères… Mais le massacre peut recommencer…. Comme avec les nazis. Poouf ! Poooouf ! Mon père est mort de faim à Treblinka, avant de finir en fumée… mon grand-oncle s'est fait abattre d'une balle dans la tête lors d'une chasse à courre organisée par des Oustachis… Ils préféraient, ces fumiers, traquer du gibier humain… Raymond, il ne faut pas laisser faire… Il ne faut pas que cela recommence… Je compte sur toi… Poooouuuuffff.
Teeny n'en pouvait plus après cette dernière tirade. Il geignit et tourna la tête vers la fenêtre.
Raymond restait sidéré : Sur le cul qu'il était ! Le Tsigane le prenait pour Batman ! Aussi simple que ça. Sur qu'il était fait pour sauver le monde. Et entier encore ! Un bon début : voila qu'il devenait le Sauveur des Tsiganes. De rhum en Rom… Une destinée !
- Teeny, je ne vois pas trop de quoi tu me parles… Et puis, tu sais, je ne veux pas dire… Mais je ne suis qu'un petit soldat qui attend les permissions… un planqué, qui a trop bu, qui s'expose par manque d'imagination… La Légion, faut pas croire…
- Ray, je sens les qualités. Tes qualités ! Justement, tu n'es qu'un homme… Rien que ça… mais c'est beaucoup… Ca devient rare… Pooouf ! Pooouf ! Pooouf ! Je compte sur toi… T'apprends vite.
- Tu m'vois quoi faire, Teeny ? Interrogea, stupide, Raymond.
- Apprécier, négocier, agir, s'il faut. Petit Raymond, je compte sur toi. Noé t'expliquera. A vous deux, vous réussirez… Je te sens … Pooouuufff.
Devant l'air embarrassé et inquiet de Raymond il ajouta, l'œil vitreux mais matois :
- Et puis je n'ai que toi sous la main… Les frères, ici, ne savent pas bien négocier. Quant à un nègre, ça choque encore… Ce ne sont pas des fins ni des tendres à qui tu auras à faire… Des enculés nécessaires… Pires que ton Paul, sans doute.
- Bordel ! Teeny ! J'ai ma claque de ce bastringue ! S'exaspéra Raymond.
- Je suis si fatigué… Pooouuuf. Je sais que vous allez assurer tous les deux, Noé et toi…
Puis il se laissa glisser.
Macha vint doucement derrière Raymond, alors qu'il s'apprêtait, toujours interloqué, à prendre l'escalier pour rejoindre le rez-de-chaussée. Elle l'entoura de ses bras, le serra affectueusement contre elle. Raymond sentit la poitrine ferme de Macha contre lui.
- Rraymond, chuchota Macha. Fais-le pourr lui, pourr moi. En tant que femme, je sens aussi… Je te sens bien.
Ils le sentaient tous. Raymond se demanda si Macha ressentait son sexe contre sa hanche. Le regard de Macha laissait planer peu de doute à ce sujet. Elle lui prit les mains dans les siennes, passa une main dans ses cheveux et l'embrassa tendrement sur la joue ; juste au coin de la bouche.
- Mais, mais… balbutia Raymond.
- Teeny dit que tu es comme un frrèrre. Un homme vrrai. Lui, le Bohémien, il sent des choses que les autrres ne sentent pas. J'aime Teeny. Fais-le pour lui ! Pour moi ! C'était écrit dans le Destin…
Macha embrassa la main gauche de Raymond. La main du cœur. Il se sentit gêné. Il ne put qu'acquiescer de la tête. Si c'était écrit….
Elle le laissa planté, là, à l'entrée de l'escalier. Elle partit à l'étage au-dessus. Sans doute allait-elle s'occuper de Caro.
Eh bien voilà ! Ca y était ! Il n'était plus vraiment question de dire non. Il se retrouvait au milieu d'hommes qui n'avaient pas peur de puer des aisselles, de tremper dans la vie jusqu'à ce que la mort les imprègne de rouge, de noir, de crasse… Et Macha qui achevait de le convaincre. Des souvenirs, des sensations lui revinrent, comme des aigreurs remontant d'un temps de difficiles digestions. Putain ! La quantité de liquides ravageurs qu'il avait du s'enfiler pour supporter… Comme les autres, il avait chipoté la vie pour survivre dans le vivier à truites, pour attraper la mie de pain, pour ne pas crever de trop vouloir vivre !
Pas mieux.
Raymond réalisa, dans l'après-coup, qu'il ne savait pas grand chose. De quoi s'agissait-il ? Il laissa le Tsigane reposer et descendit rejoindre Noé afin d'en savoir plus. Il le chercha parmi les hommes dans le salon du bas. Il n'était pas parmi eux. Il s'adressa à la vieille femme qu'il venait de croiser. Elle lui indiqua l'office. A son tour, Noé se restaurait. Il brisait son pain avec lenteur. Il le sauçait ensuite dans son assiette avec gravité.
- Noé, je viens d'avoir une discussion avec Teeny. Assez hermétique. Il m'a laissé entendre que vous deviez être au courant…
- Monsieur Venturi, vous avez sans doute accepté la proposition de monsieur Winterstein. J'en suis satisfait. Vous êtes l'homme qu'il faut pour cette mission…
- Pas si vite ! Pas si vite ! Je voudrais des détails supplémentaires, un semblant de données. Histoire de pouvoir déterminer le bien fondé de ma participation… Certes, je me sens particulièrement engagé après ce qui est survenu à Teeny… Mais je ne tiens pas du tout à faire échouer une action - d'importance - par précipitation ou ignorance.
- Je vais donc tout vous expliquer… En details… By the rules and the numbers ! (Comme il se doit, selon le règlement !)
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