Roman 
Raymond et les promeneurs 
  Préface
 
VENDREDI
  17 heures 05
  17 heures 45
  18 heures 00
  18 heures 40
  21 heures 30
  23 heures 00
  23 heures 30
  0 heure 10
  0 heure 12
  0 heure 29
  0 heure 54
 
SAMEDI
  1 heure 30
  4 heures 00
  4 heures 18
  7 heures 56
  9 heures 00
  11 heures 45
  13 heures 18
  14 heures 38
  14 heures 45
 
DIMANCHE
  8 heures 00
  10 heures 30
 
  Epilogue
 
4 heures, Villa " les Platanes ", La Lande Belvédère, Médoc.


" Si vous acceptez cette mission impensable et, bien entendu, impensée… "
Bordel à la con ! Raymond s'enfilait à nouveau dans de beaux draps ; tout froids et humides ! Après l'assassinat de petite masse, il tombait dans le trafique d'armes international… " Des Caraïbes en Silésie " ! S'il se faisait choper pour le toutim, il écoperait, vu ses doux antécédents, un minimum de vingt ans ferme ! Et encore : avec énormément de chance, et un très bon avocat véreux qui lui carotterait jusqu'à sa méchante chemise… Noé lui avait effectivement tout expliquer : en long, en large. Même le plus ringard des feuilletonistes n'en aurait pas voulu pour sa production journalière. Parfois, la réalité se révèle une bien mauvaise fiction. Raymond plongeait tout simplement avec l'entonnoir du Destin sur la tête…
Le Destin…
De toute façon, il serait toujours trop tard. Il se rendait à cette fatalité sans condition. C'était sans doute écrit depuis sa naissance.
" Devient ce que tu es " précisait Pendare de Thèbes.
Autant s'y faire de suite ; pour de vrai… Comme si de rien n'était. Un simple petit coup de ronflon de plus. Une péripétie charmante qu'il ne pourrait même pas raconter à des arrières petits enfants.
L'inquiétude l'infiltrait comme la Marabunta. Des fourmis remontaient le long des bras, des jambes… Il ressentit un début d'engourdissement ; des picotements agaçants le taquinaient de partout. Il ressentait aussi le début d'une migraine. Le pollen, pour sûr…
Trop, c'était trop.
Il sortit pisser. Le vin blanc. Sa bite étrécie émit un jet diffus. Il compissa par accident ses godasses, pensa aux dizaines d'insectes, aux millions de bactéries qu'il noyait dans l'urine fumante. C'était une bonne représentation du chaos. Raymond remisa son sexe, après l'avoir égoutté, dans le calbut trempé de mauvaise sueur. Il fit claquer son Zippo, alluma une cigarette. Raymond tremblait comme une feuille de palmier soufflé par l'Harmattan…
Il eut, soudain, une pensée pour son père, Léo, allongé, maintenant, la bouche en coin, dans un lit d'hôpital. Attaque cérébrale en 95. Un Vénitien ; Franc tireur partisan ; un communiste… Mamma Vittoria devait pleurer à son coté, le mouchoir à la main, et essuyer le coin de son bec, quand il bavait de trop.


Dès son arrivée en France, le vieux avait fait trente six métiers : maçon, bien sur, mais aussi pâtissier, glacier, boulanger, cuisinier, aide-soignant, docker, i tutti quanti. Tout ce qui se pointait. Un temps à Lyon, un peu à Marseille, un autre à Besançon. Au milieu des petites brimades et du racisme ordinaire. Jusqu'au maquis. Puis, après la guerre, il avait décroché une place de cuisinier à bord d'un bateau : Marseille, Gènes, Bordeaux (Tiens donc…), Rio, Buenos Aires…
Un chaud lapin, padre Léo : la main leste et précise. Una bella vita : du Pain de sucre de Rio aux megabordels de Santos. Chaque rotation durait un peu plus de quarante jours. Il ramenait à sa femme de jolies vues décoratives confectionnées à partir d'ailes de papillons.
Plus tard, avec mamma Vittoria, il avait misé sur l'ouverture d'un petit restaurant, rue des Granges brûlées, à Besançon. Spécialités : cuisine de l'Italie du nord, propos staliniens et coups de gueule conjugaux.
" Ma femme m'a toujourrs empêchait dé faire cé que je voulais ! ". En fait, il lui fallait une excuse pour supporter son mal de vivre. Mamma en voulait à son mari de l'incessant cocufiage. Leurs différents, devant les clients, étaient devenus légendaires et folklos On venait presque pour ça. Mamma en rajoutait. De fait, elle était fière de son " diable " d'homme, de ses conquêtes, mais n'aurait jamais pu se l'avouer. A sa façon, d'ailleurs, il lui était fidèle…
Cela avait été beaucoup moins marrant pour les enfants. Légèrement éprouvant et déstabilisant sur les bords. De temps en temps, Leo prenait un de ses fils et l'amenait en " bordée " : femmes, alcool… " Prrrends une bière, c'est meilleur que de la grrrenadine ! T'es un homme ou pas ? Il te dit rrrien le cul de cette ragazza ? "
Raymond, après ses sœurs, son frère, avait fini par se tirer chez un copain, enfin chez une copine. Il venait tout juste d'avoir dix-huit ans, et obtint, cette année là - miracle ! - son baccalauréat avec mention " passable ". " L'amoroso " se décida alors pour le grand tourisme, en dépit du chantage au suicide de sa dernière petite amie.
Bella ciao !
Mais, pour le moment, Raymond-Casanova, totalement perdu, proche de la crise d'acétone, errait toujours dans quelque obscure prison des Doges et cherchait à tatons la sortie …


Caroline reposait en position fœtale. Son cœur cognait fort, trop fort, contre ses tempes moites et ses cheveux trempés. Elle grelottait. Les douleurs étaient devenues un peu plus supportables : les antalgiques et calmants faisaient de l'effet. Pourtant cela n'apaisait pas sa panique et les larmes. Elle se sentait humiliée. Elle essayait de donner un sens à tout ce qui s'était passé. Une pensée coupable fut une première tentative d'explication : n'avait-elle pas provoqué l'autre ordure ? D'une façon ou d'une autre ? Il ne pouvait pas avoir agi comme ça (comme il lui avait sadiquement expliqué) que pour se venger de Raymond ? Ce n'était pas possible.
Des fois elle ne se rendait pas compte de ce qu'elle provoquait : il lui était arrivé de se faire draguer avec insistance, à la limite du pelotage forcé ; ou bien d'être railler pour son look de rasta mal noircie. Une ou deux fois, elle s'était retrouvée épinglée pute et allumeuse, prise une ou deux baffes dans la gueule. Mais jamais, jamais, une telle saloperie ! Jamais elle n'aurait pu imaginer… La peur revint, instantanée.
Elle revoyait sans cesse ce visage. Les yeux qui s'enfonçaient en vous, comme deux instruments de fouille. Caroline eut la nausée. Sa pensée redevint confuse. Des images défilèrent : édentée, décharnée, elle s'avançait, nue, titubant au milieu de deux rangées d'hommes : certains la fouettaient avec leurs verges dures et démesurées ; d'autres tiraient sur ses seins au moyen de tenailles, pinçant les tétons, tordant son visage. Ils tentaient de fourrer leurs têtes entre ses jambes. Elle crut reconnaître Raymond parmi eux… Elle se sentait devenir folle. La fièvre reprenait le dessus. Elle s'agitait beaucoup, faisait grincer le lit.
Pour ne pas mourir d'effroi, elle se laissa sombrer dans un sommeil geignard, emportée par la tentation de l'anéantissement complet.


Raymond revint au chevet de Teeny. Macha lui avait fait savoir que Teeny souhaitait le revoir.
Raymond revécut les mêmes sensations. Teeny, tête tournée vers la fenêtre, conservait les yeux mi-clos. Raymond pensa un court instant qu'il était mort. Raymond ne se sentit qu'à moitié rassuré par le son de sa voix :
- Raymond… D'accord ? Teeny continuait à mimer les mots plus qu'il ne les articulait.
- Difficile de te dire non ! Tu t'en doutes. Noé m'a expliqué. Il m'a fait part des détails… Pas de la tarte… Je vais essayer de faire au mieux. Avec la soirée déjà passée, je pressens quelques lourdeurs dans la séquence…
- Tu prendras la Mercedes… Marko et Branko vous suivront… Noé doit les contacter. Ils resteront à distance… Si ça tourne mal, ils pourront vous appuyer… Ils n'ont pas que le lance-flammes… Savent se servir d'armes plus classiques… Pooouuuuff…. Au cas ou tu te sentirais fatigué, vois le toubib : il te passera ce qu'il faut… Poooouf. T'auras besoin d'être clair… Noé t'a donné l'heure et le lieu du rendez-vous ?
- J'ai. Je connais.
- Le camion viendra sur un appel cibi… Il est immatriculé 51… Un Renault. Avec un plateau monte-charge. Noé sait s'en servir. Pppooouufff. Après, vous partez : Le chauffeur et Noé dans le poids lourd ; toi, dans la voiture. Prenez ce qu'il vous faut. Mais quelque chose de pas trop voyant… Poouuf… Schoouuf… Marko et Branko sont là pour ça… Ensuite, direction Lourdes…


Ouais ! Cool, Raoul ! On partait en pèlerinage.


Avant de décarrer, Raymond prit le temps de dire quelques mots à Caroline. Elle eut peu de réactions. Elle somnola durant la visite. Ca ne faisait rien.
Sur le départ, Macha vint le remercier. Elle reprit les mains de Raymond dans les siennes, le regarda quelques instants et l'embrassa tendrement sur les lèvres. Après, comme il cherchait à dire quelque chose, elle posa deux doigts sur sa bouche et lui fit comprendre de se taire.
- Je prrendrai soin de ton amie…
Raymond n'en pouvait plus. La vie devenait une grotesque chromo, un roman photo.


Le doc lui avait refilé des cachetons spéciaux. Raymond, depuis quelques minutes, avait la nette impression d'avoir rajeuni de trente ans. Ses quinquets donnaient le rendement maximum : c'était tout juste s'il n'avait pas la capacité de voir à travers les pins qui défilaient de part et d'autre de la route. Ici, il percevait une chouette qui volait cent mètres plus loin que la portée des phares, là, il saisissait le mouvement furtif d'un animal inconnu, se déplaçant entre les arbres à la périphérie de l'éclairage de la berline… Pas que ça. Avant même qu'il ne les formulât, à haute et intelligible voix, Raymond ressentait les pensées de Noé…
Bordeaux : une plaque tournante du trafique d'armes en Europe ! A 'pas y croire ! Mais en réfléchissant : on était loin de zones de conflits. Commerce agroalimentaire ; gentillettes exportations ; convenables importations…
Comme disait Noé : " La couleuvre et le mamba, vu d'hélicoptère, portent la même robe sur le dos. "
Il y avait aussi toutes ces caisses d'occase qui partaient vers les pays de l'Est : il suffisait de lire les hebdos gratuits. On trouvait des annonces à chaque page… Et puis il y avait ces petites Albanaises qui se plantaient le long des boulevards, à chaque arrêt de bus, minijupe troussée jusqu'à la taille. Mineures, apparemment. Commandées par cheftaine. Et l'équipe de macs qui tournaient, à pied, sans voiture et sans portable, histoire de rester invisible, incolore, inodore… Tijana-Bordeaux par express…
" Sous le lierre joli, les pierres sont lézardées. " s'inventa Raymond, pour imiter le petit sage africain assis à coté de lui.


- Pour rappel : il faut qu'on soit sur le site avant cinq heures trente, prévint Noé.
- Pas de problème…
- Le transfert doit avoir lieu à six heures, zéro, zéro. J'aurais aimé avoir le temps de pratiquer un vrai repérage de la zone. Il y aura bien Branko et Marko qui seront sur place avant nous. Mais j'aurais quand même préféré…
- Bon ! répondit Raymond. Je connais un peu l'endroit. Nous serons près des voies de triage. Là où on dépose les véhicules d'exportation acheminés par chemins de fer… On ira faire le parcours " vita " dans le parc à coté. Teeny m'a expliqué que du camp manouche voisin, on aurait de la diversion, si nécessaire…
- Les camionnettes Mercedes se trouvent stockés sur le parking 4. C'est celui qui est le plus prés des bois, m'a-t-on dit. Je vous rappelle, monsieur Venturi, que les Sprinters qui nous intéressent sont verts et métallisés. Ils seront les cinquième, sixième, septième dans les files deux, trois et quatre. Amortisseurs spéciaux, sans doute, pour dissimuler la différence de garde au sol conséquente au poids du matériel. Nos futurs interlocuteurs, avec la complicité d'un employé, les auront réceptionnées hier au soir. Dés vingt heures. Les fournisseurs nous attendent donc à proximité pour nous guider. A nous d'être vigilants… D'éviter l'entourloupe… Faut être méfiant avec les hommes de main de la mafia russe…
- Nous disposons, d'après Teeny, de cent mille dollars dans la sacoche qui est derrière, révisa à son tour Raymond. On dit bien : trois cents A.K 47, cent A.K 74, 10 R.P.G, munitions, grenades, détonateurs, peut être des explosifs. Pas excessif, vu le prix de vente. Presque donné…
- C'est là le hic. Tout le " question tag " : isn't it, murmura Noé. Il ajouta :
- " La femme qui ne vaut pas plus cher qu'une chèvre a les tétons bouchés ou des dents gâtées ", un proverbe, cette fois-ci, masaï…
L'avertissement pesait. Teeny lui avait expliqué :
- On est obligé d'aller vite : je ne suis pas sur de la filière que tu vas rencontrer… Poouuf ! Poouuf ! A toi de juger sur place…
Et puis il avait serré, autant qu'il avait pu, la main de Raymond.


Ils débouchèrent sur la rocade sud, à hauteur du Bouscat. Ils prirent la direction de la gare de triage qui se trouvait à Bègles, à la limite de Villenave d'Ornon. Pas très loin de chez Panxika. Raymond eut une pensée pour elle. Elle devait l'attendre dans son petit lit douillet : sur son matelas Dunlopillo, commandé à la Camif… Il se trouva subitement ridicule de penser à une connerie pareille ! Son mental dopé n'arrêtait pas de lui fournir diverses phrases. Parfois elles devenaient carrément incongrues. Son cœur cognait comme un marteau-pilon dans la poitrine. Manquerait plus qu'il pense à des futilités de cet acabit quand ils arriveraient…
Noé reprit :
- Pendant la transaction, je reste en retrait ; pas très loin de la voiture. J'aurai le walkie-talkie allumé dans la poche du blazer. Par simple pression je peux communiquer avec Branko. Si nécessaire, il peut lui-même contacter le clan d'à coté qui s'est préparé à cette éventualité…
- Ca t'embêterait Noé, si je t'appelais " Robin " ?
- Pourquoi ? répondit Noé
- Oh. Pour rien. Laisse tomber, rigola Raymond.


Ils atteignirent bientôt Mussonville avec la "Batmobile", observèrent, prudents ; et laissèrent la Mercedes à proximité du parc.
C'était un espace à la fois pour joggeurs hyperactifs et retraités ralentis. Les premiers trissaient jusqu'à l'asphyxie. Quelques fois, leurs compagnes, histoire de résister à la culotte de cheval, s'essayaient à les suivre. En général, elles faisaient trois petits tours, puis rentraient épuisée à la maison, se demandant bien ce qu'elles branlaient avec des connards pareils qui s'endormaient devant la téloche, au lieu de les monter entre poire et fromage.
Les autres, les pépères à béret, brinqueballaient, bonhommes, tirant par la laisse un clébard diabétique devenu maître étalon du temps qui leur restait à séjourner sur terre.


Le parc jouxtait la gare de marchandise où devait se dérouler la transaction. Un bon endroit d'observation et de soutien, si besoin s'en faisait sentir. Valait mieux se méfier. Ils vérifièrent leur arme respective : un revolver discret, calibre 22, pour Raymond ; Noé avait préféré emprunter le pistolet Makarov de Teeny. Mais Raymond avait quand même conservé son A.K 74 dans le coffre de la voiture.
Ils poursuivirent à pied. Leurs silhouettes traversèrent le parc pour rejoindre la parcelle où se trouvait l'estey, le nom qu'on donnait aux guillerets cours d'eau sale dans le coin.
" Dans le grand parc solitaire et glacé,
Deux formes sont tout à l'heure passées. "

Raymond venait de se remémorer ces vers de Verlaine. Pas le temps de musarder : allez, Al, fonce ! Ils avaient bien d'autres " chouettes " à fêter…
Quelle connerie ces pilules !


Ils se trempèrent les pinceaux dans l'herbe humide : leurs godasses glougloutèrent au bout de quelques secondes. Les chaussettes de Raymond faisaient ventouse dans ses mocassins. Droit devant, une eau nauséabonde s'écoulait dans l'obscurité. Les deux hommes enjambèrent le ruisseau, empruntant une étroite passerelle qui longeait les voies ferrées. Il faisait plutôt frisquet. Ce début d'avril restait frais et humide. Pour l'heure, le parc paraissait désert. Ils croisèrent cependant un clochard, au pimpant bonnet rouge, qui titubait, ivre et à moitié délirant, dans le petit matin. Dérangé, l'homme s'était écarté, apeuré, tout en marmonnant des propos inaudibles.
Ils rejoignirent une partie plus sauvage au fond du parc, située en dehors de l'enceinte officielle. Des arbres, aux fûts élevés, encerclaient une minuscule clairière qui avait du servir de décharge sauvage. On distinguait encore des tas de pneus lisses, ainsi que des pièces diverses et variées de carrosserie automobile. Le démontage minute avait du faire flores dans le coin… Un chemin caillouteux, plus ou moins blanc, y parvenait. Il menait, d'après le souvenir de Raymond, à un campement de manouches voisin. Raymond se rappelait avoir promené plusieurs fois, dans ces radieux parages, le youky scrofuleux d'une ancienne maîtresse. Durant des dimanches tristes et réflexifs. La pauvre bête y traînait son pelage blanc sale, moucheté de mercurochrome. Détaché de sa laisse, le cabot déboulait au milieu de la verdure, maladroit, boiteux d'arthrite, la respiration encombrée et ronchonne…
Noé composa un numéro sur son portable.
- On est arrivé. Puis raccrocha.
Un sifflet discret piqua le silence environnant. On aurait pu croire au chant aigu de quelque perruche dérangée. Un type se pointait. Impossible de confondre : du manouche. Du vrai, du gras, du moustachu ; feutre sur la tête, emmitouflé dans une canadienne hors d'âge.
- Nous sommes les amis du Rom Winterstein… Est-ce que tout est prêt ?
- Ouais ! Ouais ! L'famille e' là ! Tout l'clan Meyer… Et s'joint à nous, une aut' famille : l' R'nard ! Pas d'problèm', p'tit noir'… le tout fut énoncé en un paquet, vite ficelé, les mots s'entrechoquant à l'intérieur du " colissimo "…
- Vu quelque chose ? Sur la gare ?
Entraîné par la rythmique, Noé dialoguait en phrases courtes…
- Y a un' caisse qui attend. Deux gadje. Com' vous ! Pas plus ! Une gross' Opel grise… le vigile 'pas là ce matin ; comme par miracl'… Et y a, t'sais, un camion citern' qui est arrivé. Just' là, derrière… Il montra du bras un coté du parc ; à l'opposé de la clôture d'entrée ; prés d'une usine qui sentait le chocolat. L'odeur douceâtre et écœurante les rejoignait, portée par un vent du sud-ouest. Branko et Marko, les duettistes flambeurs, étaient en place. Ils resteraient en couverture tout au long du périple.
- Ceux là sont avec nous, se sentit obligé de dire Raymond, histoire d'exister.
- Bon, on va y aller, termina Noé.
- Nous sommes avec vous s'besoin est, et Dieu aussi, l'gadje ! Gloussa le manouche, un sourire enfantin sur le visage.
Raymond constata au passage l'absence au tableau d'appel d'une prémolaire, d'une canine, et d'au moins deux incisives inférieures…


Noé et Raymond reprirent la grosse mercade. Raymond tourna la clef de contact. Il écarta lentement le véhicule du trottoir. C'était à deux pas de là. Il eut l'impression que la voiture faisait complètement corps avec lui. Le ronron du V8 à bas régime lui donnait un sentiment de puissance…
Con ! Je deviens complet con !
La dope qu'il s'était envoyé provoquait des effets secondaires gênants sur le plan de la représentation de soi. Raymond se mit en veilleuse. Puis tâcha d'arrêter le tempo frénétique qui s'emparait de sa jambe libre…


Raymond aperçut l'Opel grise. Une Omega. La plaque d'immatriculation, couverte de poussière et de boue, n'évoquait rien de significatif, sinon une longue distance parcourue. Peut être qu'elle venait vraiment d'un pays de neige.
"J'ai une putain d'imagination, moi, ce matin !"
Raymond demeura dans l'impossibilité de dire, vu l'angle de vision, si elle correspondait à une immatriculation française ou étrangère. Aucun mouvement, pour l'instant. Le véhicule se tenait bien rangé le long de la chaussée qui desservait la gare. Les vitres couvertes de buée, l'obscurité ambiante, ne permettaient pas de savoir combien d'occupants s'entassaient à l'intérieur.
Deux, d'après le manouche Meyer, cogita Raymond. " S'entassent, s'entassent ", et merde ! J'ai les foies ! Et il y a cette vache de pilule qui me fait flipper en 78 tours ! Et merde de merde, et broc de broc, je remonte le temps, question métaphore… Les pensées de Raymond s'accumulaient au tourniquet. Le disque rayé commençait à répéter.
Le petit train rébus de la télévision de son enfance. "Endlessly" : le titre de la rengaine qui accompagnait chacune de ses traversées de l'écran…
Putain ! Je remets ça !
Ils dépassèrent L'Omega, se rendirent jusqu'au rond point voisin, puis firent demi-tour. Il existait un carrefour entre le rond point et le véhicule en stationnement. Ils en profitèrent pour faire trois courts appels de phares. Le signal convenu.
Une lumière ballottante apparut en face de leur voiture : un cyclo qui venait de s'engager dans le carrefour. Certainement un prolo partant pour le turbin ; un gros casque fêlé de pilote de jet posé sur une doudoune orange crade. Au passage, il fit une tentative de bras d'honneur. Le mobyletteman avait pris les appels de phares dans la gueule. Il n'était pas content. La vision de la luxueuse voiture de Teeny avait fini d'enflammer la mèche de son pétard intérieur.
Tout le malentendu du monde…


L'Opel alluma à son tour ses feux de croisement. Raymond ralentit, se mit presque à l'arrêt. Il attendait de voir ce qui allait se passer. Tout à coup, l'Opel déboîta, s'engagea dans l'avenue, jusqu'à l'entrée de la gare. Là, elle eut l'air d'hésiter, accéléra brusquement, et pénétra à vive allure dans la zone de propriété de la S.N.C.F.
Raymond et Noé suivirent. L'une après l'autre, les deux voitures firent le tour d'un bâtiment, puis se dirigèrent vers les parkings des véhicules en transit.
Raymond suivait le mouvement mais trouvait que le conducteur en rajoutait dans la conduite sportive. Les gars de l'Est nous font le coup de la mise en condition, pensa Raymond. Noé, magique, partit, au même instant d'un petit rire moqueur. On aurait cru qu'il venait de lire dans les pensées de son acolyte. C'est vrai qu'ils en faisaient beaucoup les Chostakovitchs devant.…


L'Opel Omega se gara d'un coup de frein violent contre une file de camionnette : des Sprinters flambant neufs. Puis, plus rien… Fallait attendre. Toute communication par téléphone mobile avait été proscrite à la demande des " fournisseurs ". Ca se comprenait : pour se faire repérer dans un trafique dangereux, y a pas mieux.
Raymond se rangea derrière l'autre berline. A trente mètres environ. Cela laissait suffisamment de distance pour que les mouvements subreptices de Noé, se tenant en retrait, puissent passer quasi inaperçus.
Quand il faut y aller, faut y aller… Raymond se rappela soudain une phrase de Kierkegaard : " Ce n'est pas le chemin qui est difficile, c'est le difficile qui est le chemin. "
Pute de pute ! Il devenait de plus en plus citationniste…


Raymond sortit. Noé dégagea à son tour, la mallette de fric à la main. Il alluma une cigarette. Première fois que Raymond le voyait fumer. Mais c'était pour la bonne cause, et conserver la santé : les cibiches serviraient de signaux en cas de danger…
Raymond s'avança calmement vers l'Omega. Toujours rien. Le moteur tournait. Arrivé presque au cul du véhicule, il entendit soudain la vitre électrique, coté passager, s'abaisser. Il se détourna aussitôt, s'orienta vers la droite. Au passage, il tapota le coffre, histoire de montrer qu'il n'était pas impressionné ; il parvint à hauteur du passager avant. Des effluves de mauvais cigare lui saisirent les narines.
Ils se croyaient où ces paumés ? En train de tourner un film de Sergio Leone ?
Il s'essaya à un " Bonsooiir ! " relax…


Raymond découvrit un obèse, engoncé dans le siège passager. Il offrait à Raymond la vision de son crâne tondu et de ses grosses moustaches sombres.
Le look évadé de Sibérie…
A ses cotés, se tenait un blondinet aux yeux de fouine, deux mains agrippées au volant. Il puait le stress. Comme si quelque chose venait à l'instant de merder…
- Dobri d…Bonjourrr !. Avez vous notrre échange ?
Le gros lardon n'attendit pas la réponse de Raymond. Il prononça une phrase en russe. Raymond comprit le mot : pajalsta ! Un truc comme " s'il te plaît, merci ! ". Raymond avait étudié un peu de tout, durant ses années de travaux forcés…
Surtout ne pas montrer qu'on comprend. Le conducteur coupa le moteur, descendit prestement de la voiture. La bedaine poursuivit :
- Oleg va montrrer prroduit… Corrrect ? Nous voir argent ? De suite.
- O.K pour moi, rétorqua Raymond.
Il fit signe à Noé. Qui montra la mallette à la lumière d'une torche et l'ouvrit. Il saisit une liasse de dollars. Il l'agita l'argent devant le mince rayon de lumière.
Oleg fit signe de le suivre. Ils se rendirent au cul d'un des Sprinters sensés contenir les "produits". Monsieur Oleg ouvrit la porte arrière, agrippa une caisse après avoir dégagé l'emballage qui la recouvrait. Il saisit une clé et ouvrit le cadenas qui retenait le couvercle.


Raymond aperçut des A.K 47. Au premier coup d'œil, il se rendit compte que ces armes avaient déjà pas mal servi.
- Usagées… commenta Raymond.
Blondinet n'avait pas l'air de comprendre.
Raymond reprit, cette fois en anglais :
- Used… Old weapons… Antics ! (Usagées… Vieux flingots… Des pièces de musée !)
- Niet, no ! Good ! Checked ! Revised ! First quality ! (Non ! C'est bon ! Contrôlées ! Révisées !)
Raymond empoigna un fusil d'assaut, l'examina et fit jouer la culasse : très mauvaise came…
- Off regulations… No good stuff ! (Pas dans les normes… Mauvaise qualité !) Raymond n'était pas content. Il comprenait mieux le prix plus que raisonnable.
- Where are the expected A.K seventy-four ? Raymond essayait de changer de conversation. (Où sont les A.K 74 ?)
- Tam ! Not farrr away frrrom here… But these rifles heerrre are good : contrrrolled! Checked twice! (Là-bas ! Pas très loin d'ici… Mais ces armes valent le coup : elles ont été contrôlées ! Plutôt deux fois qu'une !)
Tu parles Karl ! Raymond avait noté l'usure. Il suffisait d'y associer une durée importante de mauvais entretien et on se retrouvait, au mieux, avec des armes qui s'enrayeraient au moindre échauffement, ou pire, avec un accident par chargeur…
- Hope the next stuff's gonna be better… jeta Raymond. If it's not the case, we're gonna move right away! (J'espère que le lot suivant est de meilleure qualité, autrement, on se casse !)
- No prrroblem… Let's see the next one: in this van over therre! (Sans problème… On va aller voir le lot suivant : il est dans la fourgonnette un peu plus loin !)

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© Août 2003