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4 h18,
Gare de Bègles.
Raymond suivit Monsieur Oleg. Arrivé prés de la fourgonnette qui l'intéressait, Oleg désigna le véhicule. Par contre, comme si de rien n'était, à l'aise, Blaise, il balança en russe, mais très vite, comme s'il se parlait à lui-même :
- Ostorojno !. Mui v'miestie… S'dourak'm…
Triple buse !
Raymond se trouva très chanceux d'avoir croisé à la Légion quelques slaves épars : " Attention ! Nous arrivons ensemble avec l'autre bille ! ".
Il y avait quelqu'un à l'intérieur de la camionnette : sûr, à cent pour cent ! Bingo !
Le gentil Monsieur Oleg montra la poignée de la porte arrière, priant Raymond, avec un grand sourire, de l'ouvrir lui-même :
- Open! Open the door yourself! Switch and pull the latch! (Ouvrez ! Ouvrez la porte ! Tournez et tirez la poignée !)
Raymond alluma, négligent, une cigarette, fit comme s'il venait de se rendre compte tout à coup que ce n'était pas forcément le meilleur moment pour fumer, la jeta, et rejoignit monsieur Oleg. C'était un des signaux convenus avec Noé ; au cas où les choses tourneraient mal…
Noé réalisa aussitôt : il pressa gentiment le bouton de son walkie-talkie. Marko et branko entrèrent immédiatement en alerte rouge…
Raymond fit mine d'accepter la proposition de Monsieur Oleg. Il tendit la main droite vers la poignée. Mais, ce que ne pouvait pas deviner Blondinet, c'est que Raymond vivait ambidextre : surtout gaucher, d'ailleurs. Raymond balança un revers plein museau, qu'il compléta d'un direct du droit dans la gorge du rongeur. Là-bas, l'Opel tressauta. Le gros venait de réaliser que cela ne se passait pas comme prévu.
Noé vit la malle arrière se soulevait lentement.
Sniper à tous les étages ! Poupées russes en emboîtage !
Raymond s'avança, accroupi, vers l'avant du Sprinter. Il sentit la douleur du temps dans ses rotules. A cet instant, des ploplops légers se firent entendre. L'entité, dans la malle de l'Opel Omega, venait de déguster du plomb tout chaud, envoyé, direct, par les calibres de Branko et Marko. Pas de faire-part particulier. Une capacité de précision surprenante ! Remarqua un Raymond admiratif et plein de reconnaissance. Ils avaient du utiliser des lunettes infrarouges… Il n'arrivait pas, cependant, à situer les deux tireurs alliés pour les remercier.
Raymond entendit quelqu'un se précipiter au volant de la camionnette qu'on lui avait si sympathiquement demandé de visiter. Le Sprinter tenta de démarrer. Raymond eut ensuite la vision furtive d'un adolescent bondissant d'un buisson à proximité. Il braquait un fusil de chasse sur le conducteur.
Raymond plongea pour éviter au gosse la collision. Il eut juste le temps de le rejeter dans son buisson d'origine avant que le fourgon ne décampe à vive allure. L'engin passa, exactement, à l'endroit où se tenait l'enfant quelques secondes auparavant. Après un bruit claquant de vitre Sécurit explosée, la camionnette ralentit et vint doucement percuter le pare-chocs d'un Unico tout neuf garé dans une file voisine. Encore un bon carton de Marko et Branko…
Merci ! Encore merci !
Raymond se releva pour se trouver nez-à- fut de canon avec l'arme du gamin.
- Du calme, jeunot ! Il ne faut jamais courir devant une voiture comme tu viens de le faire ! On fait pas mieux pour avoir un accident !
Raymond ressentit l'incongruité des propos : Il n'était pas non plus tout à fait logique de voir un gamin armé d'un fusil de chasse, à cinq plombes du mat', en train d'essayer de faire un carton sur un Mercedes de trafiquants internationaux. Mais faut dire que la logique n'était pas au rendez-vous depuis quelques heures…
- Tu t'appelles comment ? demanda Raymond.
- Lemuel ! Lémuel Renard !
Les évangélistes avaient réussi à faire un sacré boulot dans le coin…
Raymond observa un instant monsieur Oleg qui s'étouffait, la trachée artère à moitié écrasée… Il allait avoir du mal à reparler normalement… D'autant plus que son nez penchait significativement. Bien, maintenant, il fallait s'occuper du gros… Revolver au poing, Raymond courut vers l'avant de l'Opel.
Pas de mouvement.
Noé le rejoignait par l'arrière. Au passage, le petit black souleva le couvercle du coffre : un corps recroquevillé et une arbalète de chasse reposaient dans la malle. Ils comptaient leur faire la peau, à la sportive, dans le plus grand silence… Le coffreman s'était ramassé une balle dans l'oreille. Super otite !
Raymond mit en joue le gros lard immobile et le fouilla vite fait. Il trouva un automatique dans un holster sous l'aisselle gauche : une merde bien vacharde de Beretta. Monsieur était un droitier tout plein correct…
L'enflure paraissait bizarre. Il riait ; mais sans faire de bruit. Il levait un peu les bras mais continuait sa mimique enthousiaste…
Un malade, ce gus ! Ne se foutrait-il pas de notre gueule ?
Raymond le sortit en force de l'habitacle. Il lui balança un coup de pompe rageur dans les roustons. Le type était tellement obèse que le pied de Raymond eut du mal à se frayer un chemin jusqu'aux parties sensibles. L'homme fit " Ouhhchh ! " Mais continua à se fendre la poire, la tête penchée sur son ventre.
- Ca t'amuses, salope ! Tu vas souffrir, ogromni ! (L'énorme !)
Raymond lui cingla la gueule avec le canon de son arme. Un bridge sauta dans l'herbe. Du sang coulait de sa bouche. Mais rien n'y faisait : L'obèse continuait à rire silencieusement. Raymond sentit monter en lui l'irrésistible compulsion du lynchage : à mort l'étrange !
Trois Manouches ramenaient Blondinet. Ils le bourraient de petits coups de poings. Il titubait sous les coups au milieu du petit groupe. Derrière, Lemmy Renard suivait, le fusil sous le bras.
Raymond s'énervait de plus en plus. Il allait finir ce gros tas de saindoux. Dans la malle, il prit au cadavre son arbalète ; revint, méchant. Le Russe se fendait toujours la poire.…
- Attendez ! C'était la fouine qui, en nasillant et soufflant, s'adressait à Raymond…
Il parlait, tout à coup, un bon français !
- Mon camarrade Pavel malade : crrise… gélastique. Epilepsie… Prroblème hypothalamus… Pas fairre autrrement… Lui, très méchant, violent, ou rire… Depuis Afghanistan… Blessure… Eclat de mortier…
- Rien à foutre ! S'il continue à se fendre la gueule comme ça, j'arbalète dans le bide ! Ponimaïtie ? (Compris ?)
- Lui : Géorgien… mafia afghane… Vous attaquez gros poisson…
- Oui ! Je sais ! Mer Noire pas loin ! Et vous nous preniez, sans doute, pour un banc de crevettes grises polluées ? Faut rester chez vous, l'ours et la belette, si vous êtes aussi cons ! Eh, le gros ? T'as deux secondes pour retrouver ton assiette… Autrement… ajouta Raymond.
Pavel eut, soudain, le rictus accentué. Son visage devint sévère, enfin douloureux. Il sortait de crise. Raymond le ralluma d'un coup de genoux dans les burnes. Il n'osa pas le coup de melon : il n'avait pas envie de le voir repartir, aussi sec, pour l'extase.
- On joue à quoi, maintenant, messieurs ? Vous allez me dire que j'ai la maladie épileptiforme de Gilles de La Tourette, la quérulence facile, l'emportement à la Malraux ? Hein ? La compulsion d'injurier, le geste violent, désordre ? Non ? Mes bons… Deux morts, du matériel de merde, des truands malades et stupides ? On fait quoi ? On insiste dans l'inflammation ?
- On arrête là… dit l'imposant Pavel.
- Nous, nous n'arrêtons pas ! Explosa Raymond. Vous avez essayé de nous étriller, de nous refaire ! On prend ce que vous avez ; même si c'est de la merde en tube ! Et vous, vous vous démerdez à disparaître avec vos disparus. Question échange : rien ! Vous n'aurez rien ! Sinon un carreau de chasse dans la cantine !
Finie la palabre… Plus le temps. La nuit avait été longue et affligeante.
Ils fourrèrent les Russes, vivants, morts, dans l'Opel et leur souhaitèrent bon voyage. Leur voiture s'éloigna en cahotant. Oleg ne faisait plus du tout le fiérot. Son pif cassé, pointant sur la droite, lui servirait de clignotant au cas où.
La voiture roulait coffre bas et fumait blanc.
Noé et Raymond, aidés par les tribus Meyer et Renard, déchargèrent les vieux A.K 47 et les quelques munitions annexes qu'ils découvrirent dans le premier Sprinter. A part ce lot, il n'y avait rien de valable. Ils continuaient de fouiller, attendant le camion que Noé venait de requérir au walkie-talkie.
Pas de nouvelle, bonne nouvelle, de Branko et de Marko : de vrais pros. Mission accomplie ! Mais ils restaient en couverture. Pas de laisser aller au trophée ou à l'épate spectaculaire. Ils avaient du allumer avec de l'ammo spéciale : du fusil deux coups, équipé sniper, avec visée infrarouge et silencieux. Du testé sans doute à Sarajevo…
Raymond décompta avec Noé une cinquantaine de fusils d'assaut, plus trente chargeurs. Juste de quoi s'emmerder la tête. A revendre à des groupes terroristes… Peut être à l'Armée de libération bretonne ? Pas de quoi faire une guerre ! Un vieux R.P.G, pour la frime, complétait le triste lot. En fouillant bien, Noé repéra une caisse de grenades qui datait, facile, de vingt ans en arrière…
Finito l'inventaire !
Le tout ne dépassait pas 10000 dollars sur le plus cher des marchés d'armes.
Peu après, le petit Lémuel lui apporta une mallette estampillée en cyrillique. Il l'avait dégotée dans le coffre de l'Omega ; à coté du mort. Ca ne faisait pas valise de fric. Ca sonnait creux. Plutôt container de matos, genre médical. Une trousse à pharmacie, peut être ?
Raymond tenta de l'ouvrir ; elle résista. La serrure tenait bon. On verrait après…
Beaucoup de soucis pour rien. O.k ! Il faudrait faire (quand même) quelque chose de ce butin pourrave. Pour Teeny et Macha.
Pendant ce temps là, les manouches s'ingéniaient à récupérer le Sprinter endommagé. Ils le firent démarrer, le dirigèrent vers le fond du parc. Avant le retour du garde et du grand jour, ils auraient peut être le temps de le désosser complet.
Il n'y a pas de petit profit ! Songea Raymond. Le recyclage, y a que ça ! Des agents écolos, les Manouches, quand on y pense bien. Et que l'on dépasse la première impression négative…
Le poids lourd débarqua : pas besoin de Fenwick… La troupe chargea à la main. Plus loin, les premières fenêtres des H.L.M s'éclairaient. Le jour, derrière, pointait rouge. Il allait repleuvoir. Un vent fort se levait.
Le chargement terminé, Noé se hissa dans la cabine du camion. Raymond rejoignit la Mercedes. Il eut la surprise de retrouver le petit Lemuel, toujours armé d'un fusil, assis sur le siège passager. Le manouche qui les avait reçus s'adressa à Raymond :
- Le petit, il veut voyager… Amène le avec toi ! Il peut rendre des services…
- T'es malade ! Qu'est-ce que tu veux que je fasse d'un gosse comme lui ?
- Bah ! Faut bien qu'il apprenn'… Autant qu'il essay' maint'nant, plutôt que d'bouffer du sucr' et d'voler du cuivre, ou dz'engins tout' sa putain d'jeunesse… Il n'aime même pas jouer d'la guitare… Pas d'oreille. Alors ? Tu peux l'éviter l'misère. Et puis un voyage à Lourdes, ça n'peut pas l'faire d'mal. 'Connaît déjà. Il a mendié partout. Connaît comm' s'poche : la basilique et tout l' reste… Peut être utile, t'dis… L'a d'la famille là-bas.
- Bon, je vois… le complot tourne cosmique… On a envie de faire un tour de manège, fiston ? Tonton Meyer est d'accord ? C'est parti, mon kiki ! Mais tu laisses ton flingue ici ! Et ton père, qu'est-ce qu'il en pense ?
- I' pense plus rin ! Foudroya Lémuel.
Pas vraiment canon pour une pub télé, Lémuel : une grosse bouille ronde plantée sur un buste court ; le cheveu gras ; des bras jusqu'aux chevilles et des dents en tas. Mais le regard pétillait. Et on sentait qu'il en voulait. Plein !
Oui, mais de quoi ?
Lemuel grimpa dans la berline. Coté passager. De suite, Il essaya de faire marcher l'autoradio. Il tripotait les touches, compulsif. Raymond lui tapa sur les doigts :
- Pas touche, asticot ! On a d'autres choses à faire qu'à écouter du rap ou de la techno… Tu te tasses ou tu dors ; au moins, tu la fous en veilleuse.
Mais Raymond savait bien que les gosses devaient s'occuper. Il sentit en lui vibrer la fibre paternelle…
Le poids lourd devant, depuis quelques minutes s'était mis à tanguer, gîter, rouler ; un bateau branlé dans de la houle forte. Bon Dieu ! Il te faisait un zef d'enfer ! Le vent se déchaînait. De chaque coté de la route, les pins tournaient, retournaient, courbaient cimes, frottaient écorces. Des boxeurs en plein combat. Ils se tordaient, vrillaient, feintaient, toute en esquive, face aux bourrasques qui se faisaient de plus en plus violentes. Bien plus qu'un coup de frais. Une véritable tempête !
Manquait plus que ça !
- T'as vu, gamin ? La nature s'emmêle. Pouchkine, un grand poète russe, a chanté l'intempérie : " Toumagne ! " " La tempête de neige "…
- Un rappeur ?
- Pas vraiment… Par contre, il s'est fait tué en duel. Y a un bout de temps, quand même…et…
- Tu l'as connu ?
Raymond se fit la remarque que c'était loin d'être gagné… Pourquoi s'emmerder avec ce branleur ?
- Bon, pour commencer, tu vas faire l'effort d'attendre que je finisse mes phrases pour poser tes questions ! Ensuite, tu écoutes la réponse et tu te dis que tu ne vas pas forcément comprendre du premier coup, qu'il te faudra réfléchir… Raymond entendit le gamin marmonner quelque chose comme " vieux con de gadjo ! ". Il eut envie de lui balancer une mandale.
- Reste poli, petit con !
- Alors, arrête de bouffonner ! De te prendre pour un prof ! J'aime pas !
- Toi, t'arrête de ressembler à une pub pour l'exclusion ! Tu dégages loin de la surface lisse et tu te creuses la citrouille ! (Tu ne me fais pas peur ! s'ajouta pour lui-même, Raymond, envahi d'un doute soudain.) T'as trop bouffé et bavé devant des sitcoms, merci maman ! Et tu ne sais même plus pourquoi t'es brun sale avec la peau grasse… comme Pouchkine le rappeur du Tsar ! Et qu'un nomade sédentaire, c'est comme un nègre blanc : ça finit par cracher sur les tombes et faire que boulotter des hamburgers toute la journée ! Même sur la pierre tombale de ses parents ! Et que l'innocence n'est pas une excuse ! C'est un état dangereux…
Lemuel regardait Raymond en biais. Il était partagé. Jamais on ne lui avait autant parlé. En même temps, le vieux le gonflait dur.
Innocent, lui ? Putain, avec tout ce qu'il avait chouravé !
Raymond essayait de trouver France info : pour le bulletin météorologique et le reste… Raymond ne comprenait pas grand chose aux commandes digitales du poste. Il farfouilla un moment, gêné. Le vent, la pluie intense, servirent d'excuse à son incapacité.
Lemuel ne bronchait pas. Il laissait faire papy.
Raymond finit par s'énerver : il tapota la console un moment, puis ne tarda pas à lui refiler des brins. Lemuel intervint en haussant les épaules. Le son explosa dans l'habitacle. De la techno.
- Ca te va ?
Il était ironique, le petit con…
- J'veux la météo !
- Combien ?
- Cent quelque chose… rétorqua Raymond, en se demandant s'il avait bien pigé le sens du " Combien ? "…
Lémuel fit défiler les chiffres. Il passa 104 points et Raymond lui dit : " stop ! " Il avait reconnu le ton. L'info blanche et dramatique ; le ton pro et vicinal.
" Samedi prochain, le critérium des As se déroulera à Maubeuge… "
Raymond partit dans ses pensées : où pouvait-il aller si tout cela tournait trop mal ? L'Amérique du sud ? Seul ?
" … Nous lançons un bulletin d'alerte générale. Aujourd'hui la tempête s'installe sur la moitié sud de la France. Les vents pourraient atteindre cent trente kilomètres/heure. Attention à toute circulation automobile ! Les plus prudents resteront chez eux… "
Tiens, c'est vrai ! Il aurait du rester chez lui depuis lundi. Eviter tous ce pataquès. Il y avait quand même un avantage : il ne fumait presque plus.
" Krioukk ! Krak ! Ce matin, les forces de gendarmerie dans le Médoc, en Gironde, ont fait une macabre découverte : il s'agirait de trois victimes, décédées de mort violente. Certaines abattues, vraisemblablement, à l'arme à feu. Un incendie forestier survenu dans des circonstances mystérieuses vient ajouter à la difficulté de l'enquête et à la collecte des indices. Le parquet de Bordeaux a ouvert un dossier. Les enquêteurs sont à pied d'œuvre pour comprendre le drame qui s'est déroulé. Un témoin clé de l'affaire serait actuellement entendu… "
Qui cela pouvait-il bien être ? Ils avaient dit trois morts… De ce coté là, on était à peu prés tranquille… Peut être le péquenot sur son tracteur ?
Raymond espéra que " Placido+Domingo " s'était débarrassé de leur Studebaker. Trop facile à repérer… Tant pis pour l'esprit collection ! Dans peu de temps ça risquait vraiment chauffer et tourner malsain !
Raymond choisirait peut être le Yemen pour prendre l'air, histoire de brouiller les pistes…
Des traits de pluie cinglaient violemment le pare-brise. L'essuie-glace ultra perfectionné de la Mercedes 450 n'arrivait pas à assurer pleinement sa tâche. Un temps trop tard. Même à plein régime. La pluie gagnait. Technique contre Nature… Le grand combat du siècle à venir ! On pouvait se faire du mouron en portant la comparaison jusqu'aux centrales nucléaires.
Bah ! Faut bien mourir de quelque chose ! Fatalisa Raymond. " L'être pour la mort ", si cher à Heiddeger… Ouais, le mecton du genre profond avait fini par adhérer à l'idéologie nazi ! Des morts, pour ça, y en avaient eu ! Valait mieux se méfier des formules toutes faites, de celles à emporter, ou juste à réchauffer. Surtout les insidieuses, parce qu'elles avaient la couleur, le goût du vrai, un peu comme du Canada dry, mais pas les vertus transcendantes qu'on pouvait en espérer…
Raymond vit tout à coup un arbre venir sur le coté. Malgré l'insonorisation du véhicule, il entendit le grondement. Dans le rétroviseur, il découvrit l'arbre couché en travers de la chaussée. Ca lui fit bizarre. Bordel de bordel de merde, manquait plus que ça ! Ils allaient se faire flinguer sur cette route départementale !
Raymond vit le poids lourd se ramasser une grosse branche sur la carlingue. Le camion fit une embardée. Ca devenait vraiment craignosse. Raymond saisit son portable, réussit à composer d'une main le numéro de Noé.
Raymond fermait le bal :
- Noé, faut se tirer de ce nouveau guêpier ! Tant pis ! Faut qu'on rejoigne l'autoroute…
- Monsieur Venturi, je vous rappelle que nous transportons du matériel criiiic !… Nous pourrions faire quelque rencontre imprévue… Avec une fréquence statistique, d'évidence, plus importante… kroung !
- Tant pis ! La tempête se révèle bien trop forte pour s'amuser à poursuivre dans ces circonstances. On dégage au prochain croisement. Direction Langon, Gironde ; par l'autoroute… Les archers du Roy risquent d'être très occupés par les intempéries en cours… Au pire, nous risquons des déviations et la rencontre secouriste des forces de l'ordre. Un simple contretemps. De toute façon on n'a pas le choix !
La fin de la phrase se perdit dans la transmission qui venait de couper.
Raymond se permit de doubler le poids lourd afin de le guider.
Lémuel fixait Raymond, intense : il trouvait le portable de Raymond ringard ; totalement ringard. Le Sony datait d'au moins un an ! Ca craignait. C'était normal que ça coupe au premier problème rencontré ! A Lourdes il verrait ce qu'il pourrait faire… Un tri bandes, dernier modèle, ça devait se trouver facile avec tous ces touristes cathodiques et infortunés…
Raymond conduisait prudent dans l'ouragan. Le poids lourd se devinait à peine dans le rétroviseur. Tout autour, les arbres s'agitaient, toujours aussi branchés par quelque musique " space "… Un happening écolo, sans Jean Michel Jarre et son megasampler.
Par deux fois, Raymond reçut sur le pare-brise des branches. Les bings et les bongs étaient impressionnants. Il faudrait éviter de se retrouver tête à l'air. Pas bon pour la sinusite chronique et les rhumatismes…
Ils croisaient de rares véhicules qui se carapataient vers leurs destinations. Les gens ne se déplaçaient plus du tout ou qu'exceptionnellement. La radio annonçait une tempête hors du commun. Les vents atteignaient par endroits, selon les experts, plus de cent cinquante kilomètres. Un authentique cyclone. Etonnant dans ces régions tempérées…
La terre se réchauffait-elle pour de bon ? Les hommes allaient-ils devoir compter sur elle pour ramener un peu d'ordre dans le bordel généralisé ? Gaïa, l'orange bleue… Ferait-elle le tri entre victimes, innocents, bourreaux et responsables-irresponsables ? Si l'on en croyait l'Histoire, c'était plutôt mal barré. Le dessein paraissait compliqué : pas vraiment à l'échelle humaine. Il y en avait pourtant qui s'imaginaient conçus à l'image de Dieu. Si le Grandissime avait pensé vraiment à ça : chapeau ! Il avait du cran ou bien se tenait une bonne biture dès le premier jour de la Création !
Il se souvint tout à coup d'une réplique de " the big Lebowsky " des frères Coen : " Des fois tu cognes le bar ; d'autrefois, c'est le bar qui te cogne. "
Raymond avait de nouveau soif. Très soif. La moitié de son cerveau prenait note des dangers alentour ; l'autre hémisphère rêvassait, refaisait le monde. Façon de dire… le produit se faisait nettement moins sentir. Raymond espéra qu'il n'allait pas terminer avec une superbe déprime : le monde redeviendrait vert-de-gris uniforme. Et la conscience, que ce monde exigeait de vous, visitait chacun de vos nerfs, tendons, synapses.
Ereinté…. Maboule complet…
Raymond était agacé par le bourdonnement persistant dans ses oreilles : Vl'a les acouphènes à présent… Il redescendait. Il imagina, dégageant une brume légère, une bouteille de vodka glacée enfournée dans la boite à gants. Il finit par allumer une clope.
Lemuel le regardait. Comme si, d'estime, il prenait la vraie mesure du gonze d'à coté. Raymond ne fut pas du tout rassuré par les pupilles du gosse. Il y avait comme un défaut…Une faille… Eh oui, gamin ! Tralala ! Je ne suis pas uuun héééros… Un simple minable de gadjo de plus, qui prend le monde pleine gueule. Mais, ce n'est pas tout ça… Il va falloir vivre… Toi, moi… Surtout toi… Et plutôt propre sur nous, si possible. Avant de disparaître dans la gueule de lamproie du néant. Comme Charlot à la fin de ses films. Les pieds en canard, la canne tournera trop vite ; et il y aura le mot " Fin " et le grand désert blanc de l'écran. Après, le film, cliqueti-claque, bobine dévidée, tournera dans le vide.…
Raymond, tout à coup, vit surgir deux motocyclettes dans le rétroviseur. Des courageux, bordel ! Chacune des motos transportait un duo. Raymond tenta de repérer les types de bécanes. Elles étaient carénées. Ballepeau pour l'observation ! Les casques intégraux des pilotes et des passagers présentaient la même visière teintée : dans le brun noir. On ne distinguait pas les visages. Le reste était couvert de cuir ou d'une toile sombre huilée. Le club des Chevaliers teutoniques, en Barbour and Schott, tout droit sortis d'un film d'Einsenstein colorisé et sonorisé en numérique…
Un clignotant dans son cerveau s'alluma : danger ! Danger immédiat !
Raymond comprit mais un peu tard. Ils avaient été certainement filés depuis Bègles. A peine eut-il terminé sa supputation éclair, qu'il retrouva à sa hauteur le casque du passager du premier tandem motorisé. Il braquait un gros calibre. Pas du petit ! Un vrai flingue à faire de méchants trous. Du fusil à pompe, crosse sciée, enfoiré !
Raymond s'enfonça dans le siège ; il se pencha sur le coté, braqua vers la moto. Le pilote, fortiche, évita le carton. Raymond pensa à coucher Lémuel, mais le gosse avait déjà glissé parterre. Il se tenait à croupetons devant le siège du passager avant, dos à la route. Il se protégeait la tête de ses mains croisées sur la nuque…
Heureusement que ce n'était pas le genre à mettre une ceinture de sécurité !
La déflagration retentit en même temps que la vitre latérale et le pare-brise explosaient. Raymond fit une violente embardée. Depuis quelques secondes il ne cherchait plus du tout à voir la route. Il tenait le volant d'une main qui saignait. Le reste de sa personne demeurait ramassée dans un noman's land infernal, entre bec et ongle, vie et mort, tout prés de la commande électrique du lève-vitre rendue tout à fait caduque à présent. Son cœur faisait pleins de boums désordonnés dans sa poitrine…
Putain de putain ! Bordel de bordel ! Bordel de Dieu !
Raymond sentit des morceaux de verre lui pénétrer la gueule, le crâne. La colère démarra. L'adrénaline montait plein pot des glandes surrénales. Une deuxième déflagration retentit. Il vit l'habillage de la porte se soulever et, bizarrement, un gros plomb de chevrotine tomba dans l'habitacle, comme vomi par le revêtement de porte cossu qui n'en pouvait plus. Raymond accéléra un court instant, pris de panique. Il réalisa soudain son erreur :
Un truc à déguster ; de partout… Donc on s'arrête… On prend le temps de se battre… Armes en pogne… Où alors, ça se discute !
Raymond leva le pied, la tête toujours planquée sous le tableau de bord. En pilotage sans visibilité, il posa la Benz sur le bas coté, évitant par miracle de la balancer dans le fossé. La voiture s'arrêta, comme une bécasse blessée qui n'attend plus que la gueule du chien… Un peu avant, il enregistra une scène tout aussi primale : le deuxième motard et son passager braquait le camion avec une arme automatique. Peut être un Uzzi…
Raymond crevait de trouille. Du sérieux…
Le poids lourd, à son tour, s'arrêta, creusant le bas-côté de son dérapage. Il s'immobilisa à quelques mètres derrière la berline en piteux état.
Les cantonniers auraient du mal à redonner de la tenue au bord de route…
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