|
9h 00,
entre Bazas et Captieux,
Gironde.
Raymond atteignit l'étang. Il se demanderait longtemps comment il avait réussi à y parvenir. Il lui avait fallu pratiquer un slalom géant entre les arbres couchés tout au long du chemin d'accès. Il s'était ensablé plusieurs fois en essayant de passer par coté. Les pneus dégonflés et des tapis de branchages glissés sous les roues motrices l'avaient sorti d'affaire.
La tempête se calmait légèrement. Il s'était pris entre-temps toute la forêt sur la caboche : il ne comptait plus les chocs contre la carrosserie de la berline.
Affalé sur le siège passager, Lémuel s'était endormi, en dépit des éléments déchaînés tout autour et de l'air et de l'eau qui pénétrait par l'avant du véhicule.
Une voiture fonctionne comme une véritable cage de Faraday… Isolation parfaite et mobile… se remémora Raymond. En effet, le gamin dormait comme un bienheureux ; l'âme tranquille… Raymond pensa que la jeunesse était bien le temps de l'insouciance.…
En fait, l'adulte, aux idées toutes refaites, avait oublié ses anciennes douleurs de môme et les façons simples que l'on utilise, à cette époque de la vie, pour s'en débarrasser…
Lemmy, le dur, roupillait dans la quiétude la plus complète. Totalement relâché. Peut être qu'avec un peu de chance, moins de malentendus, il aurait pu saisir un peu du pourquoi, beaucoup mieux du comment… Simple question d'habitude de penser ; ou bien manque de vocabulaire.… A ce jour, Lémuel ne possédait pas plus de cinq cents mots de français pour s'exprimer. Mots qu'il ne savait pas ou à peine écrire… A peine moins d'argot tribal d'adolescent. Certes, il lui restait du rom. Pas beaucoup plus ; mais plus consistant : des mots d'amour et de chaleur ; des mots qui chantaient le giron maternel, la fusion ; des mots qui disaient le huis clos des minorités ; des prolétaires ; de ceux qui ne posséderaient jamais le monde, la richesse ou la liberté ; sinon, à se déplacer sans cesse ; là aussi, d'un point virgule en trois petits points… D'un malheur, l'autre… D'arrachements en haines ; de vexations en oublis. Bien entendu, des mots, de tous genres, Lémuel en ressentait dix fois plus. D'où un certain déséquilibre qui vous pousse à l'injure, ou pire, à taper la gueule de votre voisin et à lui piquer ses tomates dés que la haute tension s'empare de vos méninges bien trop irriguées de sang.
Mais le gamin se sentait apaisé à cet instant : le mec à coté l'avait séché ; c'était un fait. Ce vieil enculé de fils de pute ! Mais il ne l'avait pas tué ou abandonné ; même pas abusé. Il pouvait dormir maintenant. Même dans l'ouragan. Et, enculé de sa race ! Il lui avait parlé. Un peu ; beaucoup pour lui. Comme s'ils existaient tous les deux…
Raymond eut le doute : Béa ? A tous les coups, elle n'allait pas pouvoir passer. La merde de merde ! Et le mobile ne passait plus sur réseau, lui aussi ! Au milieu de tous ces pins !
Il grimaça, eut envie de rire, quand il découvrit, au tournant du chemin, la voiture de sa maîtresse.
" Bravo la Twingo ! "
Sacrée bonne femme ! L'idée de la tringle l'avait transportée. Dans son genre, c'était une furie pire que les éléments. Raymond eut le sentiment vague que quelque chose lui échappait… Comme s'il faisait une grossière erreur sur le sens des choses. Quelque soit la façon dont il tentait d'aborder son existence, ses relations aux autres. Son existence…
Ta ! Ta ! Tan ! La pleine déconne !
La tonne de chasse, au bord de l'étang, s'était écroulée. Implosée ! On apercevait des canards en plastiques qui flottaient en désordre sur l'eau. D'autres, plus loin, reposaient tête en bas, cul en l'air, ou bien couchés sur le coté dans les hautes herbes de la berge opposée. Cela avait bien soufflé. Ils s'étaient tous égayaient dans la nature… Comme des vrais.
Béatrice se tenait, debout, au milieu d'un amas de brande; les restes de la tonne. Elle s'était habillée d'un élégant imperméable noir plastifié. Les bras croisés, elle gardait la pose, tête légèrement penchée vers le coté droit, dans une attitude, pour le moins, provocante. Une cigarette se consumait au bout de ses longs ongles carmin. Le sourire vicieux promettait. Les cheveux humides, bouclés, voletaient, emmêlés, affolés, par les rafales de vent, la pluie, la venue de Raymond et la nuit agitée de solitude… Ils formaient une crinière désordre dont le coloris rouge cinglant renforçait le caractère agressif.
Une terrible ! Se répéta Raymond.
Il eut une pensée émue pour ses tendres et fragiles roupettes. Il allait falloir assurer, aller de suite au charbon, peut être jusqu'au sang, quelle que soit l'envie… Il y avait une voiture de prêt à la clé.
A peine la portière entrouverte, Béatrice passa à un autre genre de mimique, plus lascive, balayant de la langue ses lèvres pulpeuses. Elle roulait des yeux, enfin ouvrit largement son imper : Raymond contemplait un corps mieux que nu, toujours aussi superbe de rondeurs, revêtu pour le combat à venir d'un soutien gorge éhonté. Les jolis tétons pointaient au milieu de leurs sombres aréoles. Un slip minuscule couvrait avec peine une pilosité sombre et fournie. Son épicentre s'ornait d'une étoile dorée sur fond pourpre. Elle fit demi-tour sur elle-même, jouant de son vêtement imperméabilisé comme d'une cape de torero.
Raymond comprit aussitôt : Olé ! Toro ! Béatrice s'était aperçue de la présence de Lémuel… Salace, la Béa, mais, faut le dire, parfois capable de surprenante pudeur ; et très maternelle avec les enfants. Elle aurait été presque parfaite sans ces étranges fixations que représentaient le besoin d'uniforme porté par un mari, sa provocation défiante et insatiable dans la lubricité, et ses cris d'animaux qui vous crevaient les tympans… Raymond pensa qu'il lui faudrait -un jour où il n'aurait pas trop d'activités dérangeantes- relire Wittgenstein, le philosophe, histoire de se mettre à jour sur la part de folie impliquée dans tous rapports sociaux, aussi bien publics que privés.
Lémuel se permit un :
- Pas mal, pas mal du tout ! "
Raymond le fusilla du regard.
- Maintenant, toi, tu vas faire mumuse avec les touches de la radio de bord. Tu vas vérifier si elle marche encore ! Autrement tu dégages un bout de temps et tu vas voir, par exemple, s'il n'est pas survenu une pousse de giroles inopinée…
- Raymond, suis-moi ! Ordonna Béa, le tout accompagné d'un regard de désapprobation en direction de Lémuel. Ca pouvait se traduire par : tu es dingue, qu'est-ce que tu fous avec ce môme ? Pour un peu, elle aurait pensé qu'il amenait Lémuel pour corser les ébats !
Mais son désir pompait toute pensée embarrassante. Elle balaya, d'un battement de cils, l'incongruité présente. Seul comptait la rencontre des corps qu'elle attendait.
- Je connais une remise, plus loin… J'espère que la tempête ne l'a pas descendue… ajouta-t-elle, pratique.
Lémuel resta assis, du coté passager. Les pieds posaient dans l'herbe. La portière entrouverte le cachait en entier, à l'exception de ses chaussettes en tire-bouchons et de la paire de baskets qui paraissait revenir de quelque lointain voyage intersidéral…
Si un quidam avait pu faire le tour de la portière, il se serait rendu compte que le regard était loin d'être enfantin : l'autre con allait fricoter avec sa pouffiasse et il le laissait là, à se branler contre un pin ou un poteau, pour augmenter la production de sève ou remettre le jus dans le réseau électrique…
Il demeurait vexé. Puis, il se décida à tripoter la radio. Ce n'était pas la première fois qu'il se retrouvait sentinelle : il avait déjà donné. Attendu bien des fois son père devant la porte des bars ; ou épié anxieusement son retour, lors de visites nocturnes sur des chantiers, quand le père partait à la recherche de cuivre et de tout ce qui pourrait se revendre pour continuer à se saouler la gueule. Heureusement, il y avait eu ses oncles… Et, peut être ce type… Qui partait, maintenant, tirer son pet avec sa connasse.
Raymond marchait derrière Béatrice. Il triquait gentillet. Il tenta d'éviter le dévers testiculaire dans son slip devenu subitement trop étroit. Le mouvement des hanches de sa maîtresse lui affermissait le fantasme d'une scène privée et définitivement primitive.
Putain, quel beau cul ! Même sous un chaste imper, luisant de pluie !
Le sentier, qu'ils suivirent, déboucha dans un airial : la clairière gardait les traces de la ferme qui y avait été érigée au début du siècle. Seules demeuraient visibles une vieille remise et deux charrettes. Les tombereaux pourrissaient face à face, bras entrelacés, comme deux gigantesques insectes s'affrontant dans un combat d'une lenteur inimaginable, hors du temps des hommes.
De la ferme elle-même, il ne restait qu'un tas de pierres enfouies sous des ronciers. Quant à l'unique chêne de la clairière, il n'arrivait pas à être vraiment vénérable. Trop souvent frappé par la foudre…
Béatrice se dirigea avec autorité vers la remise délabrée. Raymond suivit. A peine la porte branlante refermée (Béa, de l'épaule, dut la pousser de toutes ses forces), la jeune femme se rua sur la poitrine de Raymond. Elle lui prit les couilles à pleines mains, le malaxa durement. Un palot délirant suivit. Raymond ne sut jamais si sa maîtresse l'avait embrassé, mordu. Ils se retrouvèrent combattant l'un contre l'autre dans une lutte amoureuse que, d'aucuns, sans réelle imagination, décrivent habituellement comme acharnée et torride…
Nous passerons sur ce moment privé et partagé de la vie des deux adversaires. Question de respect et de pudeur. Juste à savoir que la rencontre fut impitoyable. Il n'y eut ni perdant, ni gagnante. Ca hurlait, geignait, tétanisait, repeuplait le monde, sur de vieux sacs de jute poussiéreux et humides. Le missionnaire fut laissé sur la touche ; encore plus humiliant : dans un vestiaire improvisé, avec tous ses effets personnels ! Prosélytisme trop facile…
Les singes de la sagesse n'eurent eux aussi pas la moindre chance de parvenir à se boucher quelque orifice, même ceux qu'ils n'évoquent jamais dans leur célèbre pantomime : l'ensemble fut embrassé, léché, exploré, sucé, pénétré… Les corps entiers se donnaient, intérieur, extérieur confondus. L'étreinte fut répétée, ressassée, transcendée. Même les regards s'accouplaient. Le bras de fer général concerna des muscles insoupçonnés, des synapses stupéfiantes. L'étreinte arracha des chantecris inouïs…
Ils finirent sur le flanc ; sereins : deux pinsons groggy, flagadas, amoureux, s'épouillant tendrement.
Quelle superbe salope ! Vénéra Raymond. Oh, la salooope ! Des comme ça, aussi merveilleuses, toutes en tension vers le ciel, tendue comme un arc, ne se rencontraient pas tous les petits matins tristes du monde ! Il remercia les dieux…
Ereintante, certes. Raymond, le cul à l'air, les mains reposées sur deux fesses fermes et charnues, sentait ses paupières se clorent irrésistiblement. Béatrice, insatiable, prenait à présent son pénis entre ses mains, le portait à sa bouche, comme si elle buvait à une source vivifiante. Elle aspirait ses pauvres burnes arides, tentait quelque effet de réamorçage inespérée sur son pauvre petit robinet à sec.
Mais ce n'était pas le moment de s'endormir, finir carpette, ou bien champion du monde de ragasson… Le bon docteur était loin ; le produit rare. Il papillota des quinquets, frotta ses poches oculaires lourdes et violacées :
- Oh ! Raymond ! Il n'y a que toi ! Psalmodiait Béa.
- Ma toute belle, ma truite tigrée, merci, tu en es une autre… Que dire, que dire ! Tu es une reine ! Mieux que ça : un monument ! Une découverte sans cesse renouvelée ! Chaque jour, que Dieu fait, je suis prêt à faire queue pour te revisiter ! Bien sur, personne ne peut vivre très longtemps là où se déploie ton sacré ! Surtout pas ton époux ! Tu es la cathédrale du sexe, l'arche gothique envoyant se faire foutre la clé de voûte romane. Le lieu de catalyse du bon, du très bon, du con, du brut, et du méchant ! Et j'en passe, perds, manque ! Cependant, Caline, tel un chevalier, brave et vaillant, en dépit de mon harassement, de la joie évidente, sur ce, il faut que je reparte, pour quelque autre croisade beaucoup moins prometteuse… Peux-tu me passer les clés de ta Twingo ?
Ils revinrent, toujours emmêlés. Béatrice lui chatouillait l'intérieur de l'oreille de la langue, puis suçait le lobe tout en pétrissant son entrejambe. Raymond faisait des efforts pour ne pas se laisser aller à une nouvelle érection. Il devait tenir !
Arrivés à proximité des véhicules, Raymond entendit la radio qui forçait sur les basses : de la techno ! Un jingle explosa. Raymond comprit que le petit Lemmy avait réussi à faire remarcher la radio.
S'en suivit un bulletin débile d'informations : la tempête avait coupé pas mal de lignes électriques et téléphoniques. On annonçait des difficultés à venir pour les portables. Raymond crut comprendre qu'on fonctionnerait sur batteries aux niveaux des relais. Fournisseurs, usagés, tous à la même enseigne. L'énergie en sursis. Le film catastrophe… Tout allait bien, cependant, pour Conforama, Ikéa et But, d'après les annonces publicitaires. Aucune nouvelle concernant leur affaire. La maréchaussée avait d'autres emmerdes à traiter pour l'instant.
L'autre pomme d'animateur, pendant ce temps, se demandait ce qu'il allait trouver en entrant chez lui. Un couillon, de la même engeance, fit de l'humour facile sur l'antenne :
- Tu crois, Jack, que ta copine a été emportée par le vent ? Parce que je l'ai retrouvée dans mon lit, pas plus tard qu'il y a une heure !
- C'est celui qui trouve, qui garde ! Je sais que j'ai un an et un jour pour la réclamer, oh ! Oh !
Tout à l'avenant…
Raymond remarqua que Lémuel avait baissé le son (un peu) à leur arrivée. Il apprenait, semble-t-il, à faire attention aux autres. Un bon début.
- Le mieux, Béatrice, c'est que je te suive avec la Mercedes sur une partie du chemin. Je vais laisser ma caisse prés de la route départementale. Je me débrouillerai plus tard pour la récupèrer avant qu'elle ne finisse complètement désossée.
Béatrice observait fixement Lémuel. Elle se tourna vers Raymond :
- Qu'est ce que tu fais avec ce gosse ?
- Il me file un petit coup de main pour porter des meubles. Un écuyer en quelque sorte. Une âme perdue…
Raymond en eut marre, tout à coup, de la métaphore médiévale et des situations pastorales. Objectivement, il tournait un peu trop Don Quichotte et seizième ! Très certainement allumé du bocal ! Pourtant, une invention picaresque convenait bien à l'air du temps ; à ce qu'il se traversait depuis un petit moment ! A moins que Dante, lui-même…
- Bon, Raymond, je n'insiste pas ! Mais j'espère que les petits garçons ne deviennent pas ta tasse d'Ovomaltine !
- T'es con, ou quoi ? Après tout ça. Tu me déçois.
- Mais non, mon gros loulou ! Je te fais marcher… Et tu cours devant !
Ca recommençait ! Instinctivement, il se tata le gras du bide : Pas si terrible ! A moins que les femmes d'aujourd'hui ne fassent une véritable fixette préférentielle sur les petits rondouillards. Là, pour le coup, et pour une fois, il avait un peu d'avance. Il sombra dans une réflexion minute qui le laissa quelque peu pantois. Est-ce qu'il ne se mettait pas le doigt dans l'œil ? Et depuis longtemps ? Il eut subitement l'impression qu'il n'avait jamais rien compris des femmes, de ce qui leur plaisait…
Une grosse fatigue gagnait.
Le chemin, au retour, fut pénible. Il avait du dégager la voiture de Béa : elle s'était ensablée. Puis une branche arrachée se coinça entre le radiateur et le moteur de la Twingo. Raymond abandonna la Mercedes à l'entrée du chemin : les amis de Teeny devraient se dépêcher.
Il prit dans le coffre de la puissante berline (qui, pour l'heure, ne payait plus de mine) la mallette insolite et son attirail de pêche ; c'est à dire le précieux fusil d'assaut. Tendu, il rejeta un œil à l'intérieur de la valise container : il eut l'étrange impression que la masse gélatineuse, enveloppée de son revêtement, avait pris du volume.
Qu'est ce que c'était ce truc-chose ?
A la lumière du jour, il distingua un peu mieux les différents éléments électroniques annexes : un système ressemblant vaguement à une carte mère ; des diodes ; un fatras de nappes de connections. Le tout rejoignant, en apparence, le dessous de la masse souple qui reposait dans une sorte de récipient en verre. Sur le coté interne de la mallette, on distinguait un boîtier noir. Il comportait un mini écran, un bouton poussoir. Des signes incompréhensibles étaient visibles au-dessus de l'écran éteint.
O.K. !. Légère prise de tête en perspective…
Lémuel grimpa en premier dans la Twingo. Il n'y avait que deux portes dans cette tire. Béatrice fit basculer le dossier du siège avant. Au passage, elle fit remarquer au gamin qu'il valait mieux qu'il évite de trop mettre les pieds sur la housse neuve de la banquette… L'idée de se retrouver derrière ne plaisait déjà pas beaucoup à Lémuel… Alors, la réflexion en plus… Il allait se les faire tous les deux : à elle, la grognasse, il lui piquerait sa culotte de cirque. Après il verrait. Il s'imagina lui scalpant la chatte…
Le trio twingorisé roulait maintenant en direction de Bazas. Raymond entendit son téléphone cellulaire lui signaler d'un bip l'arrivée d'un message. Il était reconnecté. Dans quelques secondes, le module allait sonner. Rappel. La violence de la sonnerie lui sauta à la tête. C'était un message de Macha. Il fallait l'appeler de toute urgence. Raymond pensa police, mort de Teeny, suicide de Caro, d'autres embrouilles diverses. Il avait le choix.
Il appuya sur le petit téléphone rouge pour éteindre, mais un deuxième bip retentit dans l'habitacle : Raymond réappuya sur le petit téléphone vert pour écouter le second message. Cette fois, il entendit la voix de Panxika. Une voix exaspérée. Elle le remerciait pour sa présence et le soin qu'il avait mis à la prévenir de son retard ! Le ton se voulait calme, ironique, mais les aigus très sonores trahissaient un énervement certain… Raymond ne pouvait décidément pas la rappeler devant Béatrice. En refermant le portable, il tourna son regard vers la jeune femme. Raymond fut surpris par l'intensité du regard.
Ces braves dames possédent un sixième sens, la capacité à flairer les phéromones transmises par un appareil fonctionnant avec un système d'ondes pourtant similaires aux micro-ondes…
Il était évident que sa maîtresse se doutait que le dernier message venait de quelque femelle, ailleurs, sur la terre.
- C'étaient qui, ces deux appels ? demanda gentiment Béa.
- Des clients…
Béatrice finit sa douce caresse en lui pinçant le scrotum ; violemment. Un troisième message, moins virtuel, venait ainsi de lui parvenir. Raymond décida de ne plus moufter ; rien ! Il demeura impassible, mutique. Ne pas trop tarder à rappeler Macha : que c'était-il réellement passé ?
Près de chez elle, Béatrice lui confia les papiers du véhicule. Ensuite, elle lui promulgua un baiser fougueux qu'elle accompagna d'un dernier puissant pelotage. Il allait avoir les burnes toutes bleues.
- Je te ramène ta tire le plus rapidement possible, dégagea Raymond.
- Ce que je te demande surtout, c'est d'en prendre soin. Parce que, alors, mon mari…, balança Béa.
Tiens ! Let's twist again, like we do last summer!
Lémuel s'assit immédiatement à la place du passager avant ; La jeune femme fit un dernier signe d'adieu, souffla un baiser dans ses mains.
Ils étaient repartis…
Ils venaient de passer le Poteau, prés de Captieux. Une ancienne base américaine réinvestie par l'armée de l'air française. Ca expliquait les maisons-cases que l'on découvrait sur plusieurs kilomètres le long de la route qui traçait, toute droite, au milieu des pins. En fait, il s'agissait d'anciens bordels désaffectés, reconvertis en coquets pavillons campagnards.
Le commerce de la chair était demeuré florissant après le départ des yankees…
Un beau jour, un juge d'instruction avait diligenté une armada de gendarmes. Trop de " bordel " certainement !
Les notables, tolérants ou consommateurs, prenaient de plus en plus la gêne. Surtout que c'était en plein milieu du tracé emprunté par les nombreux passionnés de sports d'hiver. Chaque week-end, dimanches et fêtes, depuis les années soixante, les Bordelais se précipitaient dans les Pyrénées. Parfois, l'un d'entre eux s'arrêtait par hasard. Un des gosses voulait un sandwich ; l'autre un Coca. Toute la famille ressortait blême ! Puis la mère reluquait le père : elle le soupçonnerait jusqu'à la fin du séjour à la Mongie, de l'avoir fait exprès, de bien connaître l'endroit.
Le juge n'avait pas été déçu : les putes, par paquets de dix, faisaient à l'envers, à l'endroit, les bas-cotés qui longeaient les chemins de Compostelle…
Raymond se rappela dans un flash un de ces boxons de fortune. Peu après son arrivée à Bordeaux, il s'était fait du flouze en assurant le service d'ordre de groupes musicaux de seconde zone. Hardos, rockers… Quelques fois, musicos sans étiquette réellement visible au revers du col ou du manche.
Des soirées de gala au pays des ploucs.
Question variété, les stars girondines ne décevaient jamais : ça allait de toxicos ravagés, cheveux gras et sales, jusqu'à des étudiants propinets, la chemisette surf, qui craignaient éhontément pour leurs petites gueules.
Le style bordelais surprenait souvent l'autochtone Landais. Les trois quarts du public venait pour guincher sur de la garbure musicale à faire réchauffer. Ca chahutait fort quand un des musiciens s'embarquait dans un riff prolongé. Jimi Hendricks n'était pas le chouchou des tronçonneurs du coin. Ils confusionnaient Gibson avec Mc Culloch, Fender avec Husqvarna…
Le job consistait à pister le public assemblé pour le bal local, à repérer les branleurs, les lanceurs de canettes, les empêcheurs de tourner en rond.
Peu de souvenirs plus précis : il se souvenait simplement avoir allumé la tête d'un champion local de kungfu, catégorie " sport adapté ". La seule ceinture blanche du canton. Pour autant qu'il pouvait s'en souvenir, ça s'était passé dans un de ces lupanars, à présent désaffectés, qu'ils dépassaient. Il se rappelait, un peu, presque pas du tout, une sorte de bar-club, lambrissé sommaire, spécial caniches nains, vu la hauteur de plafond. L'enseigne consistait en une simple balise de chantier qui avait du, jadis, (il l'espérait), s'éclairer de l'intérieur. Le lieu s'appelait " La Balise ".
La redondance avait frappé Raymond.
C'était peut être pour cela que, par une sorte de miracle, il se rappelait vaguement la scène.
L'autre avait cherché un bon moment. Il voulait savoir qui était le plus fort : un kungfuman enthousiaste ou un négro tranquillo ? Un grand et jeune type idiot, un peu géant des paluches et des oreilles, boucher de son état (il s'était confié), mais maladroit comme un jeune chien.
Il avait emmerdé Diouf, un copain sénégalais, " road-manager-garde du corps " d'un groupe de rock satanique de Floirac (33).
- Ta bite, elle est rose ou noire quand tu décalottes ? C'est-y-vrai que vous défoncez les matrices des blanches ?
Et gnan, gnan, gnan ! Il cherchait.
Raymond, en dépit de son état second et peut être même troisième, était intervenu. Momo Diouf aurait pu étendre le connard du plat de la main ; mais le racisme ambiant ne favorisait pas l'expression libre : Raymond ne tenait pas du tout à ce qu'ils finissent tous les deux hachés à coups de nerf de bœuf.
Après un swing pleine gomme dans l'oreille géante du corniaud, ils avaient pu rejoindre la bagnole ; attendre que le lanceur usé (que tout le monde surnomme à tort démarreur) de la Datsun (l'ancienne appellation des Nissan actuelles) veuille bien accrocher. Ils avaient bien senti quelques cailloux ricocher sur la carrosserie, puis ce fut le ronflement habituel des roulements et des sorties de boite jouant leur rythmique façon techno, avant que ça n'existe, insiste, comme tu veux…
Ils s'en tiraient sans trop de casse. Inertes, ils finirent par oublier la bêtise du monde dans un café de Bordeaux. Ils réussirent à s'endormir, appuyés l'un contre l'autre, avant que le serveur ne les vire sèchement, après avoir encaissé les tournées incessantes.
- Lemmy, fais-moi le numéro de monsieur Teeny ! Un T, deux E, s'il te plaît ! L'agenda automatique, tu l'obtiens en appuyant…
Raymond n'eut même pas le temps de finir sa phrase : le petit manouche connaissait l'engin mieux que lui. Il lui tendit le portable qui sonnait déjà.
- Macha ? C'est Raymond !
- Rrray ? Ecoute-moi bien ! Il faut que tu rrrendes la mallette que tu as emprrruntée… Nous avons été contactés ! Ils sont très colèrrre ! Ce n'est pas du matérriel qui nous concerrrne… Bien trrrop compliqué. Trrrop dangerreux. Maintenant, faut éviter l'accident… Tu vas trrrouver sous… Ils ont dit… Le rrevêtement ! Du couverrrcle. Un mode d'emploi… A suivrrre à la lettrrre ! Tu es dans la phase quatrrrre ! N'oublies pas, surtout ! Il faut que tu agisses vite ! Autrrrement… Ah oui ! Aussi ! Le mode d'emploi est en anglais… Fais vite ! Je te rrappelle plus tarrrd, si pas trrrop tarrrd ! Phaaase Quaaattrrrre !
Macha avait raccroché.
Raymond resta interloqué. Troublé, il décida de s'arrêter dans le premier chemin qu'ils croiseraient.
|