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11h 45,
Rte des Pyrénées,
Les Landes 40.
Raymond repéra un chemin adéquat. Il y engagea la Twingo. La voiture cahota sur quelques mètres dans les traces profondes des lourds tracteurs de bucheronnage qui charriaient les troncs d'arbres.
Il laissa Lémuel aux prises avec la nouvelle radio de bord. Le petit Lemmy la trouvait naze, les baffles nulles… Il cherchait quelque station mange-crâne.
Raymond ouvrit le hayon arrière, sortit la mallette, passa doucement le bout des doigts sur le plastique intérieur du couvercle, à la recherche d'une sensation d'épaisseur anormale. Il repéra, prés du bord gauche, un léger renflement, puis un mince interstice. Il en dégagea une fine feuille de papier. Des instructions imprimées. Quand Raymond, après les avoir retrouvées dans sa parka, glissa ses lunettes sur le nez, et lut ce qui était écrit en anglais, il crut qu'il allait avoir une attaque…
En voici une traduction approximative :
" Herman, le pain de l'amitié ".
Herman est fabriqué à partir de levain spécial qui s'élabore en dix jours.
L'agent infectieux (longbeachae) est une bactérie (bacille Gram négatif cultivé sur milieu spécifique BCYEa) agent de la " maladie du légionnaire ", principalement virulente, dans un premier temps, chez des personnes immunodéprimées.
Longbeachae, dans notre configuration, a gagné fortement en virulence : la létalité atteint 99% avec un public ne présentant aucun déficit immunitaire. L'incubation s'accomplit entre 2 et 10 jours.
Les facteurs de risque et d'accélération de l'infection de forme pneumopathique sont, bien entendu, plus importants et plus rapides avec :
L'âge croissant.
Sexe masculin (sexe ratio M/F = 1,5)
Tabagisme, alcoolisme.
Immuno-dépression, cancer, diabète, corticothérapie.
Affections respiratoires chroniques.
On observe une toux initiale non productive, puis ramenant une expectoration mucoïde, parfois hemoptoïque. Le décès intervient sans possibilité de traitement efficace.
La transmission principale se fait par voie aérienne, par inhalation d'eau contaminée diffusée en aérosol (douches, vapeur, condensation)
L'originalité de notre produit tient à sa grande capacité létale, à son association avec un procédé technique permettant sa mise en aérosol à partir des réservoirs de cet agent infectieux, à sa configuration conviviale basé sur une interface banalisée rappelant une recette de pâtisserie, à son système de sécurité performant :
Réservoirs habituels :
Systèmes de climatisation et tours aéro-réfrigérantes.
Bassins utilisés pour la détente, la balnéothérapie ou le thermalisme dans lesquels l'eau est chaude >30° et agitée.
Circuits d'eau chaude sanitaire.
Nous garantissons un rendement maximum lorsque notre pain est disposé avec expertise dans les réservoirs considérés.
Vous devez vous occuper d'Herman de la façon suivante :
Ne le mettez pas en situation de réfrigération, mais veillez à ce qu'il demeure à température moyenne : +10°, +25°
ne le couvrez pas avec un couvercle, mais avec un tissu spécial livré à cet effet (trois linges sont fournis), pour qu'il respire.
Herman se développe rapidement, veillez à ce qu'il soit dans un récipient assez grand, de préférence en verre céramique traité spécialement. (Fourni avec)
Phase 1 (….) : Vous recevrez Herman au moment retenu.
Phases 2 et 3 : malaxage automatique plusieurs fois par jour. (vérification obligatoire)
Phase 4 (….) : Herman a faim, donnez-lui à manger selon les symboles : litre de lait : 1, farine : 125, sucre : 200. (Attention : toute carence entraîne une destruction dangereuse)
Phases 5, 6, 7, et 8 : malaxage à nouveau.
Phase 9 (….) : Herman a encore faim, lui donner la même chose que pour la phase 4, puis le diviser en 4. Si supérieur à 250, mettre chaque part dans un nouveau récipient, en reliant les nouvelles parts constituées aux nappes 1,2,3.
Dixième jour ou phase 10 (deuxième phase éventuelle d'autodestruction) : donner à manger pour la dernière fois à Herman. Prendre soin de garnir avec attention chaque quart de levain que vous avez conservé (symboles) :
Huile : 150
Œufs : 3
Farine : 250
Sucre : 200
Levure B2 : 1c
Sel : /
Cannelle : /
Noix : 200
Vérifier le malaxage automatique d'Herman et de ses petits. " Beurrez " un moule à cake de terrain ou à étui directionnel et le saupoudrer de " sucre ". Mettre la famille Herman dans les moules, après les avoir déconnectés des nappes, placez les dans les réservoirs réceptifs dont vous disposez : durée : 1h 30 minimum. Point de cuisson atteint (30-37° degrés Celsius), se mettre à distance, attendre le refroidissement pour récupération du matériel : un dispositif refroidit l'ensemble à -20° degrés Celsius, détruisant notre levain spécial. Aucun risque alors de contamination post-situ. Herman est un plat qui se réchauffe seulement.
Attention, S.V.P : phase 4 et 10 vitales pour la mise en culture ! A vos risques et périls ! Non stabilisés ! Un système explosif d'autodestruction est prévu en cas d'empêchement important ou de non-respect des phases 4 et 10. Il détruira le produit sur-le-champ (minuterie). Danger létal à moins de vingt mètres ! Explosif incendiaire !
Dés la phase 1, impossible d'inverser le processus ! Le client doit savoir dés le départ qui sera la cible et où se déroule l'action pour la phase terminale.
Par ailleurs, la batterie a une durée de vie ne dépassant pas le temps nécessaire des différentes phases prévues. Détruire ensuite les divers récipients car ils ne peuvent, en aucun cas, resservir.
Dans la mouise ! Que dire de mieux : ils se noyaient dedans ! La tête retenue sous l'eau ! Et les dieux s'y mettaient à plusieurs, les lâches ! Pas possible ! Ils se transformaient en personnages de Chesbro ! Mungo the manificent dwarf n'allait pas tarder à pointer ses petits bras…
Raymond reposa délicatement la mallette dans la partie coffre de la Twingo. Il relut méticuleusement la recette : il ne voulait surtout pas faire d'erreurs de manipulation ou de traduction. Question température ambiante, c'était bon. Il faisait frisquet. Déjà ça. Maintenant il devait trouver comment cela marchait. Cowabunga ! Il voulut appuyer sur le bouton poussoir : il hésita au dernier moment. Il suait à grosses gouttes. Il demanda à Lémuel de descendre de la voiture. Le gosse ronchonna, mais finit par le rejoindre.
- Lem, tu vas te planquer dans la forêt. Le plus loin possible. De suite !
- Pas question ! Je ne suis pas ton chien ! Tu ne te débarrasseras pas de moi comme ça !
- Tire-toi, je t'dis ! Ca peut nous péter à la gueule cette saloperie !
- J'ne marche pas ! On voyage ensemble, on pète ensemble !
- Mais qu'il est con, ce môme ! Tire-toi, je te dis !
Raymond saisit lémuel par le bras, mais celui-ci réussit à se dégager d'une brusque secousse. Avant même qu'il ait pu intervenir, le gamin farfouillait, tripatouillait dans la mallette. Raymond sentit son cœur s'arrêter. Il tourna livide, lèvres exsangues ; son muscle cardiaque, un marteau piqueur qui cafouillait avant le raté final.
Raymond se précipita pour tirer le gosse en arrière. Lémuel redressa la tête :
- Regarde ! Ca marche ! Il suffisait d'appuyer sur le bon bouton !
- Oh, bouducon ! Sale con de môme ! Tu es l'empereur des anthraxs !
Raymond, curieux, se pencha à son tour, prudent : effectivement le petit écran dispensait une série de chiffres. Au-dessus, une kyrielle de symboles idiots défilait : Un litre de lait, une noix, un petit sac avec indiqué dessus B2, un autre avec, en anglais, SUGAR, etc.
Ouaih ! Mais comment faisait-on la sélection ? Lémuel ne s'embarrassa pas comme Raymond : il joua du bouton poussoir, à la grande frayeur redoublée de l'adulte. Le défilé s'arrêta. Le sucre se mit à clignoter : dessous, les chiffres furent remplacés par des traits lumineux. La machine n'attendait plus que la rentrée des données du programme…
Il fallut à Raymond un bon quart d'heure de tension pour entrer les nombres attendus. Il suivit les instructions de Lémuel. Pas question de laisser faire tout seul le gamin ! D'ailleurs Lémuel n'insista pas : il savait qu'il aurait du mal à transcrire les quantités…
Raymond sua beaucoup, et longtemps. Des gouttes lui coulaient dans les yeux, dans la bouche. Il s'essuya au début. Après, il finit par oublier ce léger inconvénient. Il se contentait, de temps à autre, de se lécher les lèvres du bout de la langue ; le goût salé qu'il recueillait le divertissait de sa tension. La tâche était prenante.Très.
Lémuel lui expliqua que cela fonctionnait comme une montre à quartz. Que le principe était similaire. Alors pourquoi flipper autant ?
Raymond n'avait pas envie d'expliquer au gosse qu'il avait été un spécialiste du déminage… Il avait tellement chié dans son froc qu'aujourd'hui encore il continuait à partir en courant à la simple vision d'une boite à outils… Toujours peur de déclencher une cata… Pas bon, comme fixette, pour un père de famille qui doit bricoler lui-même les joints de sa robinetterie. Est-ce que l'on faisait des thérapies pour ça ?
Raymond, besogne accomplie, se laissa glisser parterre. Il s'allongea, épuisé. Il fouilla sa parka, à la recherche de ses cigarettes, de son briquet. Le sol était mouillé. Il s'en foutait. Bienvenue Miss Arthrite. Voilà, il était encore en vie !
Au seizième siècle, le siècle de Cervantès, ou durant celui de Dante, encore plus ancien, il y aurait eu des chances qu'il ne fut plus de ce monde… quarante-huit ans représentant alors un âge bien avancé. Pourtant, ils ne connaissaient pas vraiment le tabac.
- Raymond ! Voilà des condés ! Glissa Lémuel, entre ses dents.
Manquait plus que ça ! Ca ne s'arrêtait donc jamais ! Raymond se redressa, se mit sur son séant.
Un 4x4 Cournil s'était garé au bout du chemin. Deux képis. Un gendarme sauta à terre ; grand, blond ; avec une moustache en brosse. Propre sur lui. Un sportif. Celui qui conduisait demeura au volant du 4x4. Raymond eut une pensée fugace : et si, on les recherchait déjà ou les avait repérés ? Il tata nonchalamment le flingot dans sa poche de parka.
- Bonjour messieurs ! Des problèmes ? Vous voyagez par ce mauvais temps ?
- Bien, oui ! On va à Lourdes… Pour le petit…
Raymond regarda Lémuel. Il s'était jeté à l'eau avec cette intro improvisée. Maintenant Il fallait trouver la suite à allonger…
- Il a des problèmes de croissance, alors je tente le tout pour le tout, la bonne volonté de la vierge Marie et de Bernadette Soubirou.
Ouf ! Vu le gabarit de Lemmy ça pouvait tenir debout. Quant à la parenté physique, il espéra que le gendarme ne s'attarderait pas trop sur la génétique apparente. Il vit, du coin de l'œil, Lémuel glisser un pouce dans sa bouche ; de son autre main il commença à tournicoter une mèche de cheveux. Oh, l'enflure ! Un " bon ! " Un sens de l'à propos rare ! Le voilà qui jouait Mongolito !
- C'est déjà un miracle que vous n'ayez pas pris un arbre sur votre véhicule…
Raymond se demanda si le gendarme allait gober son histoire. Raymond le ressentait brave type. Il perçut aussi sa gêne devant le gosse qui en rajoutait.
- On va s'arrêter chez ma demi-sœur. Pas très loin de Roquefort. Cela sera plus prudent. Et puis le petit est inquiet. On n'avait pas prévu cette tempête…
- Bonne idée, monsieur ! Bien ! On va vous laisser. Roulez prudemment ! Ah ! D'autre part… Vous n'auriez pas croisé une Mercedes ou une vieille américaine rose et décapotable ?
- Pas vu ce genre d'engins. Non, non… répondit Raymond, sans réfléchir.
- Bon ! Allez-y à présent ! Et… prudence !
Le gendarme partit rejoindre son collègue. Quelques instants après, le Cournil fit demi-tour sur la nationale et fila vers Captieux.
Même pas les papiers ! " Bravo la Twingo ! " Qui pouvait se méfier de deux zigues (dont un enfant, malade, même basané) en Twingue fuchsia ou, plus certainement, zinzolin ?
Peu à peu, ils progressaient vers leur destination. Ils dépassèrent Roquefort. De temps à autre, il croisait des véhicules de l'E.D.F, des camions de pompiers, des gendarmes en 4x4 ou en break. Peu de particuliers : les travailleurs forcés en profitaient pour tirer une journée de congé supplémentaire. Ils cherchaient les gouttières, chez eux, à la bougie…
Les pannes de courant paraissaient innombrables. Un véritable festival de gyrophares et d'échelles diverses…
Il essaya de téléphoner à Macha, puis à Panxika, mais les bornes du réseau avaient pris de sérieux jabs dans les pylônes.
Un peu plus loin, ils furent obligés d'attendre, par deux fois, que l'on dégage la route. Ici, un poteau électrique ; là, un arbre imposant ; qui avait descendu, au passage, la ligne électrique d'alimentation d'un village voisin et écrabouillé une voiture garée devant chez son propriétaire. Le type se tenait les joues et répétait : " C'est pas possible ! Pas possible… "
Durant le deuxième arrêt obligé, Raymond se rendit compte que la voiture chauffait anormalement. Le voyant de la température du liquide de refroidissement restait allumé. Le ventilo déclenché en permanence. Ce n'était pas le moment de serrer le moteur. Il stoppa sur une aire de parking voisine. Il chercha comment ouvrir le capot moteur. Lémuel se fendait la gueule…
- C'est où, gros malin ?
- Devine, fortiche !
- Petit corniaud ! Tu veux que je te laisse là ? (Il se sentit minable… Il faisait un chantage à la con…)
Lémuel en soupirant appuya sur la bonne manette.
Raymond scruta le compartiment moteur. Cela fumait de partout. Il ne mit pas longtemps à en comprendre la raison : la branche, qu'ils avaient extraite précédemment de dessous le moteur, lors du retour de la tonne, avait forcé le collier d'une durite. Le tuyau de caoutchouc s'était déboîtée d'un coup. La totale ! Et le dit collier avait disparu ! Il fallait réparer. Trouver de l'eau. On verrait après pour du liquide de refroidissement… Raymond se gratta la tête : Bon ! Ce n'était pas tout ça ! Une aire de parking offrait des ressources inespérées à qui savait les repérer ! Il entreprit de faire un râteau à la recherche d'un bout de fil de fer… Lémuel le regarda, intrigué. Un peu plus tard, le gamin lui demanda ce qu'il cherchait ainsi. Peu après, il se joignit à lui, scrutant le sol de son coté. Raymond découvrit son trésor prés du talus. Un début de rouleau de fil de fer… Presqu'au même instant, Lémuel vint vers lui, l'air triomphant. Il lui tendit un bout de câble électrique…
Raymond ne put résister : il brandit sa prise et la balança fièrement devant le nez du gosse. Mouché, le petit ! Tiens prend ça dans les dents !
Lémuel le prit plutôt bien. Il respectait la chance. Si le gadjo avait un peu de pot ou de réussite, cela n'en serait que mieux…
Maintenant il fallait de l'eau : fastoche ! Le fossé en regorgeait, avec le paquasse de pluie qui tombait ! Mais un récipient… Nettement plus craignos à dénicher… Lémuel sauta de l'autre coté du fossé et s'éloigna dans la forêt. Raymond pensa qu'il allait pisser.
On n'y pense pas mais les enfants sont très pudiques, médita-t-il. Puis il fouilla dans la Twingo : pas un bidon, pas un tournevis. Rien ! Une véritable caisse de gonzesse ! Des serviettes en papier ! Ah ça oui ! Que ça ! Pour s'essuyer de partout ! Et puis ce parfum de merde pour automobile : " Fleurs des champs " ! Je t'en foutrais !
Lémuel lui tapota l'épaule : Raymond se retourna, se trouva nez à nez avec un pot de résinier tendu par le gosse…
- Il faut juste boucher l'trou dessous… commenta, laconique, Lémuel.
Raymond confectionna un collier improvisé avec le bout de rouleau de fil de fer. Il serra le tout avec la pince du couteau suisse qui traînait toujours dans une des poches de sa parka. Eh oui ! Pour les parties de pêche… Puis ils versèrent de l'eau du fossé dans le circuit de refroidissement au moyen du pot de résinier. Voilà-t-y pas qu'il tournait Mc Gyver ? Il en profita pour vérifier l'huile. Rien à dire : le niveau était correct.
Ils repartirent. Selon les voyants, tout baignait. Raymond prit sa vitesse de croisière : 90 km/h… Tant qu'aucun obstacle ne viendrait perturber le ronron du moulin monotone…
Raymond réessaya de contacter Macha : impossible.
A hauteur d'Aire sur Adour, il remarqua une affiche à moitié arrachée qui indiquait prochainement une corrida de toros. Six taureaux de Palha. Dans les arènes Maurice Lauche. Des bons. Raymond se souvint d'une autre corrida. Avec la même ganaderia d'origine portugaise. Ethique et qualité. Meca, Ramos et Padilla, les matadors, auraient fort à faire. Petit à petit, il était devenu un aficionado.
" A chacun sa corrida de soucis ", ironisa-t-il.
Après avoir acheté cinq litres de liquide de refroidissement dans une station service miraculeusement ouverte et refait le plein, son téléphone, enfin, accrocha.
Macha ne tarda pas pour répondre :
- Rrraymond, enfin, te voilà !
- Comment va Teeny ?
- Il rrevient à la vie… Mais c'est doulourrreux… Très… Beaucoup…
- Et Caroline ?
- Elle a bien dorrmi… Le docteur lui fait fairrre une sorte de currre de sommeil… Trrés rréparrateurr !
- Bien ! Au fait, j'ai trouvé la feuille d'instruction… J'ai donc fait le nécessaire.
- Evidemment ! Tu ne serrais pas en trrain de me parrler ! Où te trrrouves-tu pour l'instant ?
- Je suis à la sortie de Aire s/Adour… Direction Tarbes…J'ai laissé la Mercedes en route : trop touchée ! Noé sait où la récupérer. Marko et Branko ont du te contacter. Mais attention ! La gendarmerie la recherche…
- Ce n'est pas le prrroblème maintenant. Il faut que tu rrejoignes un petit village prrrés d'un bourrg nommé Maubourrrguette : le village s'appelle Monségurr… Des gens t'attendrrront pour la rremise de la mallette. En échange, ils passent le torrchon sur l'histoirre prrrécédente… Tu te rrends chez le boulanger du village : il ne parrrle pas, n'entend rrrien… Tu le suis…
- J'espère bien qu'il n'entend rien et ne parlera jamais ! Je ne tiens pas à finir mes jours en tôle ou trucidé. J'ai déjà donné ! Bon… Pour trouver, je me débrouille, j'ai l'habitude…
- Il faut que tu sois sur le site avant 15 heurrres, derrnier moment ! Aprrès c'est la guerrre ! Je te laisse. Je dois m'occuper de Teeny et de Carrroline maintenant… Adieu, Rraymond ! Que saint Cyrril t'accompagne et te prrrotège ! Macha raccrocha.
Raymond n'aimait pas du tout ce prénom de saint (en fait un évêque d'Alexandrie, renommé pour sa résistance dogmatique). Il ne le connaissait ni d'Eve, ni des dents, comme on dit à Bordeaux. Et puis, Monségur ? Monségur… N'était-ce point, un chouia-léger, hérétique-cathare, tout cela ?
Raymond s'était douté, un peu, beaucoup, qu'il lui faudrait très bientôt la rendre, cette petite mallette. Il ne tenait pas du tout, mais alors, pas du tout, à la garder ! Il laissait, avec un grand soulagement, la gestion des phases 5, 6, n, aux autres monstres de mafieux…
A qui donc pouvait être destiné cette machinerie d'enfer ? Si Raymond comprenait bien, son principe infectieux provoquait une épidémie foudroyante, détruisant tout personnel, sans effets de fragilisation matérielle sur les structures concernées. Pour résumer : tous crevaient, direct, dans un très court laps de temps, d'après la notice. Mais les murs continuaient à tenir debout. Les machines pouvaient fonctionner… Raymond imagina le cirque que ce type d'engin pouvait déclencher à l'intérieur d'une collectivité : chaque local, par le chauffage, l'air conditionné, les sanitaires, pouvait se transformer en piège mortel de première classe. Instantanément ! Aucune chance, où que l'on se planque, d'y échapper : les poumons, les yeux, les tissus conjonctifs, visités par Longbeachae, le mignon bacille… Une belle saloperie ! Et d'un économique ! Elle faisait des petits ! Elle pouvait ainsi traiter plusieurs lieux à la fois, ou un seul, à partir de multiples installations synchrones. Une merde pour tuer les hommes, tout en préservant le capital foncier du coin…
Quelque chose d'une métaphore de la violence libérale dans ce produit : la quintessence de la réorganisation. Compression du personnel ! Ca proliférait plein pot ! Juste les canalisations à nettoyer par mesure d'hygiène et désinfection obligée. Et, cyniquement, c'était vraisemblablement une invention venant tout droit des ex-républiques socialistes démocratiques de là-bas.
Le père Léo, le pauvre vieux demeuré stalinien dans l'âme, en serait devenu malade, s'il n'était déjà point gâteux et moribond ! L'envers du décor, encore une fois !
(Bien sur, le bouillonnant lecteur, à tendance terroriste, fera triste mine : il est hors de question de fournir une quelconque exactitude de la composition ou du fonctionnement d'un tel engin… Reste donc une approximation réchauffante, des métaphores chaleureuses, sans danger aucun. A savoir seulement que la réalité, facile, dépasse la fiction, quand il s'agit de produire des " Bang ! ", des " Boums ! ", et des " Arrggh ! ")
Raymond tenta le contact avec Panxika : il tomba sur le répondeur. Raymond insista quand même. Il espérait l'avoir au bout du fil ; en direct.
Lors de l'enregistrement de son message, en dépit de ses : " Panchou ? Tu es là ? Parle-moi, querida, je t'en prie ! " Répétés et insistants, la mauvaise ne broncha pas… Peut être s'était-elle, pour de vrai, absentée ? Mais Raymond mettait sa tête à couper que Madame avait eu " les nerfs "…
Et lui ? Qu'est ce qu'il avait ? Hein ? Les tendons noués ? Le cœur dans la bouche ? Les burnes remontées ? Des hémorroïdes spontanées ?
Plein le cul de ce cirque.
Raymond, en cours de supputations, eut la désagréable surprise de voir le voyant du refroidissement moteur se remettre à rougir… Voilà : " Second service, deuxième couvert ! " La réparation n'avait manifestement pas tenu !
Il s'arrêta dés qu'il le put. Pas besoin de Lémuel pour rouvrir le capot moteur, cette fois…
Après observation, il s'avéra que la réparation effectuée tenait bien. Le collier de fortune demeurait en place. Pour sur, ils étaient pressés, mais il n'était pas question d'ouvrir le bouchon de remplissage avant une bonne dizaine de minutes. Raymond ne voulait surtout pas finir aveugle ou ébouillanté, comme une langouste de Cuba…
Ils attendirent patiemment. Plus tard, quand il tenta l'ouverture, la pression fut telle, pourtant, que le liquide jaillit à un bon mètre de haut. Raymond évita la brûlure, pas le maculage poisseux et tiède. De l'air sous pression. Il finit humide, sa chemise à carreaux de bûcheron imbibée comme une mèche de lampe à pétrole…
Lémuel se tordait de rire derrière le pare-brise.
Le petit con gardait son coté énervant. Mais, bon, là, il y avait de quoi. Raymond se vérifia lui-même dans le comique : il puait comme le moteur qui avait trop chauffé. Le comble de la superfluité dans cette situation de surchauffe généralisée. Bien qu'il fût inquiet, Raymond ne résista pas au plaisir d'en rajouter : il en fit des mimiques, des contorsions !
Faire rire ; rigoler. Il aimait ça ! Depuis toujours.
Lémuel s'explosait total : il pleurait de joie, partant de temps en temps dans une reprise respiratoire qui produisait un bruit de pompe aspirante grippée. Un bruit très communicatif. Un fou-rire ne tarda pas à secouer Raymond lui-même. Ben, voilà ! Une bonne ambiance de groupe se créait ! Et, quoiqu'il lui en coûtât, à peu de frais en fin de compte : la poisse d'un éthyle gras ne se comparait quand même pas à celle du sang ou de la bile versée…
- Marre-toi, petit singe. Je crois bien que l'on a claqué le joint de culasse. Rota, el junto de culassa ! Attrape le bidon de liquide.
- Je ne suis pas ton esclave. Mais t'es trop ! J'y vais, gadjo rigolo !
Raymond ne put que constater les bulles et le mouvement de marée montante et verdâtre dans le radiateur. La compression passait dans le circuit. Joint de culasse kaputt. Bon ! Un simple petit ennui de plus. Par bonheur pour Béatrice, Raymond conservait la mentalité du pilote de bombardier de la Seconde Guerre mondiale : Il tâcherait -quoiqu'il advienne- de ramener le maximum de gens et d'objets là où ils étaient le plus attendus. Un chien de berger têtu. D'une espèce désuète ?
Il y avait, derrière tout ça, c'était certain, une certaine propension à remettre les choses en ordre. Surtout dans sa tête. Le coté apollinien de sa personnalité. Et la tentation d'une mise au défi de la contingence et de l'adversité ambiante. Pourtant Raymond savait que la réussite du passage d'une éventuelle ligne d'arrivée n'impliquerait, au mieux, que quatre planches plus ou moins rabotées, avec ou sans poignées assorties. Son seul espoir reposait dans le nombre de parties gratuites qu'il pourrait d'ici là se taper ou laisser éventuellement aux autres avant de faire le plongeon définitif.
Oh ! Oh ! Mon Raymond. Calmos ! Ce n'était plus un simple énervement. Il déployait dans l'idéal existentiel, le don de soi, la fidélité sous une forme étrange, teinté et douce, de dépression. Mais pour ki-ki's'prenait, eh ?
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