|
13H 18,
Route des Pyrénées.
A environ deux cents mètres devant, Raymond avait repéré les tuiles d'un toit de ferme en bordure de route. Il avança vers l'habitation : il découvrit un portail rouillé, peinture écaillée, au milieu d'une haie épaisse et non entretenue. Elle courait, folle, tout autour de la demeure. Les battants de la grille d'entrée étaient maintenus par un vieux cadenas oxydé. Le lieu sentait l'abandon, le dernier habitant décédé ; et, sans doute, des problèmes de succession à n'en plus finir.
Lémuel n'hésita pas plus de trois secondes : il avait suivi Raymond sans que ce dernier ait eu le temps de réaliser sa présence à ses cotés ; tout au moins, pas avant l'action que Lémuel entreprenait maintenant. Le gosse grimpa au sommet du portail, bascula avec agilité sur l'autre versant du grillage, laissa à Raymond, au passage, le plaisir de découvrir la marque de ses baskets (des Converse avachies), et se retrouva à courir vers la porte d'entrée de la maison.
Ce branleur est vraiment infernal ! Remarqua en interne un Raymond fulminant.
Un tantinet trop imprévisible ; un velléitaire, le mouflet. Raymond se découvrit, buste penché en avant, bras tendu, dans un geste d'arrêt qui venait bien trop tard. Il n'aimait pas cette sensation d'être décalé, à la remorque de ce gosse qui n'en faisait qu'à sa tête.
Lémuel revint bientôt avec un seau plein de flotte et un jerrican en plastique qu'il traînait sur le sol. Il tenta de les hisser par-dessus la clôture. Mais l'effort se révéla beaucoup trop important. Il n'y parvenait pas. Raymond escalada à son tour le portail : il fut, bientôt, à cheval sur le tube en fer qui constituait le montant de la grille. Il se roula malencontreusement une burne qui lui remonta dans le bas-ventre et la gorge. Sous la douleur, il tenta de remettre la glande en place en se dandinant sur son étroite monture, jouant de la main sous la ceinture, trifouillant, maladroit, un peu frénétique, dans son calcif.
Lémuel s'éclatait, total. Il devait penser que Raymond s'essayait à quelque nouveau numéro de clown de rodéo.
Quelques minutes plus tard, L'homme et le garçon finirent de remplir le circuit de la Twingo.
Ca tiendrait ce que ça tiendrait…
Ils n'avaient plus le choix. Ils embarquèrent le jerrican, plein à rabord. Raymond se décida à laisser la mallette en planque dans la ferme abandonnée. Il fallait trouver une bonne cachette. Il se remémora le récit d'Edgar Poe : " La lettre volée ". Plus c'est évident, moins cela se voit. Une sécurité durant la transaction à venir… Ils n'étaient pas très éloignés du lieu de rendez-vous. Raymond avait vérifié sur la carte.
Il glissa simplement la mallette sous un tas de prospectus et de vieux journaux prés de l'entrée.
Chose faite, ils se remirent en route sous la pluie battante.
- Monsieur Raymond, t'aurais pas une petite faim ? Je viens de voir un panneau de cafét'. Ca ne devrait pas tarder à être bon…
Ils se restaurèrent de deux sandwichs : jambon beurre pour Raymond, poulet froid pour le gamin. Lémuel ajoutait des tonnes de mayonnaise à la flaque jaune déjà existante. Raymond eut la surprise de constater qu'il était heureux d'être en compagnie du môme.
- Ton travail, c'est quoi ? demanda le gosse, en mastiquant comme une mangouste affamée.
- L'objet, la peinture, le vieux meuble. La broc, quoi !
- Tu t'fais beaucoup de thunes ?
- couci-couça. Suffit d'un bon coup. Un, deux, trois experts de renom, et c'est le jackpot !
- t'as appris à école ?
- Pas vraiment. Au fil du temps et des rencontres.
- Tu vas m'apprendre ?
- Bon. Voyons ! Tiens ! Raymond se prit au jeu. Dans cette pièce, par exemple, qu'est-ce que tu penses de plus valable comme objet ?
- La caisse ! Répondit sans aucune sorte d'hésitation Lémuel.
- Mis à part, les cinq cents balles qui doivent traîner dedans. Quoi d'autre ?
- Le gros poste hi-fi stéréo.
- Raté ! Perdu ! Bon, j'explique : Si tu joues dans ma partie, tu trimballes, minimum, une brique en liquide dans tes fouilles, et un peu de psychologie appliquée dans la caboche. Tu vas vers la patronne obèse, tu lui déclares que son pendentif ressemble à celui que portait ta brave femme de mère, décédée depuis, tu grattes la corde sensible, tu brodes, tu lâches un prix, conséquent mais modeste… Elle est fière de son bijou, refuse de te le vendre, ne s'en séparerait pour rien au monde, trop personnel. Alors là, tu dis que tu es un peu collectionneur, un affectif, tu la fais rire ou tu l'attendris, suivant les réponses. Tu reviens doucement au bijou, tu dis que tu comprends et tu la fais parler : une gonzesse qui porte ce genre d'engin, elle a sûrement de la bonne came quelque part. Bientôt, elle te demande d'estimer un autre collier, une montre ou une bague qu'elle va chercher. Mais là, tu dis que c'est de la fiente de rossignol pour toi. Tout ça dit poliment. Tu repousses, tu reviens au pendentif : elle ne veut, bien entendu, plus rien entendre. Et là, tu proposes, désabusé, d'acheter la petite lampe, en pâte de verre, celle qui est proche de la caisse. En souvenir de la rencontre. Tu proposes cinq cents balles. Tu sors les talbins. Elle te prend pour un con, c'est forcé ! Tu l'as chauffée. La cupidité lui donne des yeux brillants, étrécis. Au moment où tu fais demi-tour pour partir, elle te rappelle : c'est-y bien vrai que vous fileriez cinq cents balles pour cette lampinette ? Elle se passe le bout de la langue sur ses lèvres… Tu insistes dans le désabusé.
- C'est quoi le désabusé ? Demanda Lémuel. Tu fais celui qui n'a plus soif ?
- Pas tout à fait : entre " je m'en fous " et " je suis braque à donner mon fric pour une bricole, histoire de me ravigoter, passager. " Alors là, la nana, excitée par les biftons, te prend, au mieux, pour le prince Mishkine de Dostoïevsky (si elle a des lettres), ou bien, pour un pauvre type qui erre, alcoolique, déprimé, les deux à la fois peut être… Elle ne te le dit pas, mais elle pense très fort : " d'accord, mon brave con, c'est juste histoire de te faire plaisir, tiens donc. File-moi ton pogne et casse-toi, débile, avec mon rogaton, que je ne savais pas quoi en faire, sinon à être planté, là, prés de cet endroit de mes rêves transformés en devises qui trébuchent et tintent dans le cupide casier qui leur est réservé. Elle pense alors qu'elle t'a entubé profond ! Mais, voilà : la pauvrette ne saura jamais que tu viens d'emporter un petit Daum qui, à Paris, ville lumière, ira chercher dans les deux plaques auprès d'un " connoisseur " anglo-saxon ou japonais et, évidemment, bourré de fric. "Le commerce, c'est toujours du vol…"
- Un "petit d'homme" ?
- Un artiste manufacturier, début de siècle. Bon ! On n'a pas vraiment le temps, ni de s'attarder, ni de t'expliquer le travail de la pâte de verre. Mais je reviendrai un jour rendre visite à la grosse au comptoir pour cet obscur objet de mon désir…
- J'viendrai avec toi !
Voici donc ! Raymond était en train de traverser la même problématique que dans "le Petit Prince" de St Ex : il apprivoisait un " Renard "… Va te faire, ouaih… Il allait te le dresser des oreilles à la queue. Tout droit !
Raymond se leva le premier de table : il laissa deux billets de cent francs près de son assiette, fit un sourire enjôleur à la rondeur qui, pour l'instant, essuyait, compulsive, un verre à pied. Elle le fixa d'un regard vide, reportant, presque aussitôt, son attention sur une gouttière extérieure qui pendouillait, sortie de son logement initial…
Plus tard, Raymond ouvrit, délicat, le bouchon du radiateur : de l'air s'échappa. Il rajouta un peu d'eau.
Peu après, ils reprirent leur périple.
Cap au sud !
Long live to Bigorre!
La route communale serpentait à travers de jolis bois de noisetiers. Ils montaient vers un bout de ciel bleu coincé entre deux gigantesques montagnes de nuages blancs. Au loin, on devinait la chaine des Pyrénées. Ils croisèrent, engoncé dans un ciré, un paysan aux commandes de son tracteur boueux. La campagne, quoi ! A part la pluie fine qui tombait, la tempête paraissait ne pas avoir trop sévi dans le secteur.
Le voyant du refroidissement s'était calmé : il ne se manifestait plus. On tenait le bon bout ! Suffisait de purger l'air comprimé dans le vase d'expansion toutes les demi-heures ; de rajouter un peu de liquide de refroidissement.…
Ils débouchèrent sur le plateau. Des vaches rousses les saluèrent, agitant la queue.
De pimpantes maisons apparurent. De suite, Raymond se mit en quête d'une boulangerie… A quoi cela pouvait-il ressembler dans un bled pareil ? Chaque propriété évoquait l'exploitation agricole, non le petit commerçe. Au détour de la route, Raymond découvrit un bureau de café-tabac-presse-épicerie. On approchait…
-Tiens, là ! Gesticula Lémuel.
-Où ? Où ? fit en réponse Raymond ; ils se retrouvaient à la sortie du village.… Quand Raymond tenait le volant, il avait toujours beaucoup de mal à stopper pile à la demande. Ce n'était pas une question de vitesse… Plus, comme un truc qui avait à voir avec la résistance à l'ordre, au convenu. Bourré de contradictions, j'vous dis que ça ! Et s'il n'était qu'un emmerdeur ? Un chichiteux ? Raymond revoyait sa mère en train de lui dire pour la énième fois :
- Je me suis fait du mauvais sang, baccalà ! (Mécréant) Encore una notte insone ! Perque jé supporte ? Basta ! Dove sara mi filio ? Vattelapesca ! Guai a te, discolo ! Peccato ! Di chi è la colpa ? Il padre ? (Approximativement : " Encore une nuit blanche ! Assez ! Où est mon fils ? Mystère ! Gare à toi, dissipé ! Quel dommage ! A qui la faute ? Au père ? ")
Raymond recula pour immobiliser le véhicule devant une porte vitrée. Une pancarte en carton était punaisée dessus. Le mot " pain " avait été tracé à la va-vite avec un feutre bleu épais. Vu la teinte passée de l'enseigne minimaliste, on pouvait présumer que le marketing tenait la dernière des places parmi les éventuels soucis commerciaux du mitron autochtone.
Raymond coupa le moteur. Ils descendirent du véhicule. Il pleuvait toujours.
Vu l'heure, la boulangerie de campagne aurait du être fermée. Raymond fit jouer le loquet : il n'était pas verrouillé. En poussant la porte il déclencha le carillon d'entrée : cloung ! Driling ! Driling !
Moment proustien. Il revit instantanément l'épicerie de son enfance : le père Mathieu, en tablier bleu, remplissant d'huile comestible, à la tirette, les bouteilles de ses clientes. Il finissait le service en vissant, appliqué, un bouchon de liège de récupération, puis enveloppait le tout dans du papier journal, avant de rendre, méticuleux (et vingt et vingt qui font quarante, madame Balu !), la monnaie…
L'odeur dans la boulangerie était puissante : levain, bien sur ; pain frais, ensuite ; et, par dessus tout ça, la, la la ! La senteur du four à bois. De gros pains de campagne, paisibles, attendaient, en rang sur une étagère…
Ils attendirent à leur tour. Une longue minute passa. Raymond tendit à Lémuel les clés de la twingue :
-Tiens ! Si par malheur ça tournait mal, tu essayes de dégager, immédiat !
Lémuel empocha les clés. Il ricana pour lui-même… Il avait aussi conservé le portable du gadjo dingo.
Le temps passant et repassant, Raymond fit retentir à nouveau le carillon en faisant jouer la porte. Lémuel commençait à s'impatienter… Il finit par plonger les mains dans divers bocaux de bonbons. Il en enfourna une pleine poignée dans sa poche. Quelques Carambars, Malabars tombèrent sur le sol. Raymond lui balança un coup de pied au cul. Lémuel n'eut pas le temps de se retourner vers Raymond pour riposter : ils entendirent des pas lourds, et comme un gémissement entrecoupé de petits cris perçants.
- Houmff ! Gruihh ! Gruihh…
Raymond resta interloqué ! Qui c'était ce nouveau branque ? L'autre trépignait, le maillot de corps douteux recouvert de farine. Un béret blanchi s'enfonçait jusqu'aux oreilles rouges et circonflexes. La taille se situait dans le " Small " ; jambes arquées et courtes.…
Etait-ce un grillon géant de boulanger ? Manquées les antennes, pourtant…
- Booonnnchoour ! Che neuhhh pâaale pââ beuhn ! Cheuhh souis soouu y mouet ! Gruiih !
Bordel ! Bordel ! Un sourd-muet ! Un authentique ! La fresque se complétait, chamarrée… Raymond, au-delà de la fatigue, sentit les poches de ses yeux s'alourdirent jusqu'au menton : elles plombèrent tout à coup leur hectolitre de las étonnement.
Oh, bouducon ! Il avait des visions sonores ! Il se souvint des dernières paroles de Macha. Tu m'estounes qu'il ne dirait rien, la gueule enfarinée !
Le carpeau roulé dans le froment devint insistant dans la tentative de communication. Il se saisit d'un bloc de papier, griffonna dessus à toute allure, au crayon gras d'épicier, puis, fourra son message sous le nez de Raymond. Il écrivait aussi mal qu'il parlait. Raymond lut : " Je guid jusk' a la person pour voir avec… "… Cela allait donc se passait autre part…
Pas possible ! Un sourd et muet. Et, de plus, étranger ! Raymond venait de remarquer sous la farine collée aux cils, aux joues, des yeux bleus et des pommettes protubérantes. Le cheveu se révélait filasse et blond.
Pas du tout, mais alors, pas du tout, le type gascon !
Raymond savait qu'on manquait en France d'artisan compétent. Il ne se doutait pas, jusqu'alors, de la profondeur du problème. Puisque la mode était aux Slaves : un Bosniaque ? Peut être… Un Kosovar ? Sans doute… Un Biélorusse ? Pourquoi pas ? Qui disait que le Bigourdan n'était pas accueillant ?
Le petit père blanc s'enfonça dans son sombre fournil. D'un geste brusque plus que péremptoire, il fit signe à Raymond et au gosse de suivre. Tous deux lui emboîtèrent le pas, subjugués par la ficelle tendue qui courait du carillon d'entrée jusqu'au fournil pour activer un croisillon de bois blanc et rouge, suspendu au-dessus du pétrin… C'était donc ainsi que le boulanger handicapé, occupé à son labeur, prenait note de la présence d'un client dans son magasin…
" Histoire-sans-paroles " poussa une porte, au fond de son atelier. Ils pénétrèrent, tous trois, dans ce qui paraissait composer la partie logement de la boulangerie. Une porte vitrée donnait sur un jardin ou une cour. Le verre dépoli ne permettait pas que l'on visualisât avec netteté les détails de l'extérieur de la maison.
Raymond distingua dans la pièce quelques meubles : des chaises, un bahut, une table ovale… Elle était recouverte d'une toile cirée, dont les motifs répétés évoquaient les personnages de Walt Disney. Donald notamment…
Coin ! Coin !
Raymond n'en découvrit pas beaucoup plus : une manchette sur l'aorte lui fit perdre connaissance. Quand il revint à lui, il était ligoté au sol, pieds et pouces liés. La sangle en nylon, qui maintenait l'ensemble, passait, aussi, autour de son cou. Du sérieux. Très pro. Le moindre geste l'étranglait. Il avait mal partout. Il avait du se faire rosser, copieux, durant son absence. Chaque respiration déclenchait une douleur aiguë. Il se payait, sans doute, une côte fêlée ou plusieurs… Il essaya d'apercevoir ce qui l'entourait : selon son observation succinte, il était dans la même pièce. Il avait du mal à fixer le regard. Il louchait sérieux. Son œil droit était enflé, vilain. Le nez avait morflé salement : il ne pouvait plus respirer par le pif. Il s'était pris une bonne branlée… Il y avait aussi un bogue avec les joyeuses : les testicules lui tiraillaient, méchant, le bas-ventre. Bon ! Raymond imagina une torsion… Peut être double. Oh, merde ! Il s'était pissé dessus… Son falze faisait trempette. Evanouissement prolongé. Il aperçut, sur le sol, des confiseries éparses, reconnut les Carambars, les Malabars…
Les enculés ! Le gosse avait dégusté, lui aussi ! Où se trouvait-il, à présent ?
Les minutes s'écoulaient. Raymond demeurait toujours seul dans la pièce. Il claquait des mâchoires. Qu'est ce qui était arrivé ? Par qui avaient-ils été agressés ?
Raymond finit par avoir une réponse : il entendit le bruit d'un moteur qui ralentissait. On le coupa peu après. Une porte de véhicule claqua. Ca venait de derrière ; de la cour. Un portail grinça, et, peu après, ce brave monsieur Oleg poussa la porte de l'appartement. Ses bas de pantalons passèrent dans le champ limité de vision de Raymond
- On se réveille, camarrrade ?
Le nez d'Oleg gardait son coté penché. Deux yeux au beurre noir complétaient l'originalité de son faciès …
- Sale enfoiré de merde ! Où est le gosse ?
Oleg balança un coup de latte dans l'oreille de Raymond. Il hurla de douleur.
- Ton petit tovarich est dans douces mains, susurra la fouine. Tu vas dirrre où trouver mallette… Dans voiturrre ?
Il accompagna sa question d'un nouveau coup de pied. Raymond eut la sensation que sa tête s'ouvrait en deux. Monsieur Oleg portait une paire d'Oxfords noirs. De véritables anglaises… Du cuir robuste.
- Tu dis, de suite : dans voiturrre ? Répétait, lancinant, Oleg.
Raymond, en dépit de son état, repéra que quelque chose ne tournait pas rond. Ils avaient du fouiller la voiture. Normal. Et plutôt bien ! Dans une petite Twingo, super fastoche de faire une fouille. Alors pourquoi insistaient-ils ? A moins que… la voiture ne soit plus là ! Oh, putain ! Le gosse avait peut être réussi à se carapater ! " Hanuman, roi des singes " !
- Tu dis, de suite : dans voiturrrre ?
Il jeta, une fois de plus, un coup de pied dans la gueule de Raymond. Plein les quenottes… Raymond, en dépit de la douleur fulgurante, fit un check-up instantané de ce qu'il lui restait de capacité de conscience : pas grand chose… Un grand vide plein de terreur. Son champ de vision se troublait un max, des larmes lui venaient plein les yeux ; il perdait contrôle de plus en plus. Une bourre encore et… Bon… Il fallait survivre. Seuls compteraient les minutes de survie qu'il allait glaner. Pas beaucoup plus loin à penser…
- O.K. ! O.K. !. Che vous emmène. Asshh… Pas loin d'ichi…
Quand il prononça ces quelques mots, sa voix résonna comme un haut-parleur de gare. Il perçut un petit truc blanc, juste là, devant son nez. Dans sa salive. A une extrémité pendouillaient des filaments rougeâtres. Ding ! Ding ! Une de ses dents. Il passa sa langue dans la bouche : une canine avait giclé ! Envolée ! D'autres encore ! Le goût doucereux et salé du sang. Il cracha pour ne pas s'étouffer…
Oleg appela. Le gros moustachu apparut dans l'entrée. Du dos de la main il se nettoyait les revers du costard. Les deux hommes échangèrent quelques paroles.
Raymond ne comprit pas un traître mot de leur courte discussion. L'enflure fixait vilain Raymond allongé sur le sol. On sentait qu'il se retenait d'y aller d'une baston.
La grosse à moustaches sortit de son veston un couteau à lame éjectable. Le fer jaillit du manche avec un " clac ! " lugubre. Il fonça sur Raymond, terrifié, et, d'un coup sec, trancha le lien qui reliait le cou de leur prisonnier aux cordelettes entourant les membres. Puis il fit sauter les sangles en plastique qui enserraient les chevilles… Sans ménagement aucun, il souleva Raymond par la corde qui maintenait ses poignets dans le dos. Il le mit debout en seul mouvement. Raymond gémit de douleur.
- Dourak ! Tu te tais !
Le gros asséna un violent coup de coude dans les cotes de Raymond. Celui-ci crut défaillir. Nom de Dieu ! Qu'il avait mal !
- Où va-t-on ? ajouta Mahousse.
- Chur la nationale… Après Aire… arriva à prononcer Raymond.
Le costaud le fit répéter en accompagnant sa demande d'une patate pleine gueule : il ne comprenait pas le mot " Aire "… Il confondait peut être avec la comédie musicale.
Oleg donna heureusement une rapide explication de texte en russe.
Le trio se dirigeait vers la cour-jardin de la maison. Il pleuvait toujours. Raymond avançait comme il pouvait. Son pif enflé lui donnait un look d'Auguste. Il avait réussi à s'entrevoir dans le verre d'une pendule comtoise qui trônait dans l'arrière-salle de la boulangerie. Les testicules lui faisaient très mal : une double orchite, comme il s'y attendait. De quoi rendre stérile… Il aperçut l'Opel, toujours aussi sale, malgré la pluie battante. Plaque d'immatriculation illisible. Vaguement allemande. Pas de Twingo, pas de mitron…
Raymond espéra très fort : le petit Lémuel s'en était peut être tiré… Autre possibilité, le boulanger mutique avait pu trimballer le lot, c'est à dire la Twingue plus Lémuel, ailleurs. Pire : parti se débarrasser des deux…
La boulangerie et son magasin étaient situées en façade d'une ferme typique bigourdane : une grosse bâtisse dont le côté et l'arrière, ceints d'un mur de moellons imposant, formaient cour, jardin, et basse-cour. Un lourd portail, aveuglé par des panneaux et des traverses de fer forgé, en interdisait l'accès et la vue vers l'intérieur.
Pour l'instant, le petit groupe se déplaçait à la queue leu leu, à l'abri de tous regards indiscrets. Soudain, entre deux prises d'air douloureuses, Raymond réalisa la présence du troisième homme. Contre toute attente, le boulanger était en assez piteux état. Il gisait allongé sur le ventre, à moitié caché par l'obscurité du local dont il obstruait l'entrée. Il se plaignait doucement et s'essayait, visiblement, à une difficile reptation : il tentait de se planquer à l'intérieur d'un poulailler… Les poules ne paraissaient pas d'accord. Elles caquetaient à qui mieux mieux.
Monsieur Oleg se saisit d'une fourche appuyée contre un mur et décocha au passage un violent coup de manche au boulanger… Impossible de savoir plus précisément sur quelle partie du corps il venait de morfler ; mais Oleg n'avait pas fait semblant. Il s'acharnait à présent : il défonçait le crâne du petit mitron avec application. Un moellon, tombé du mur d'enceinte, lui permit de parachever son travail de façonnage. Raymond crut comprendre que le boulanger avait fait une connerie. Une grosse…
De retour de sa besogne, afin de montrer qu'il n'était pas manche, Oleg jeta de toutes ses forces la fourche en direction de Raymond. Celui-ci réussit à éviter l'outil au prix d'une douleur générale de tout son corps ; mais le gros lui balança quand même une mandale derrière la nuque, histoire d'équilibrer les équipes. Raymond vit des milliers d'étoiles, trois ou quatre galaxies surprenantes… Il tomba à genoux, comme le brave petit cheval blanc dans la chanson. Il eut une pensée émue pour Panxika, Lémuel, et les autres.…
Lémuel avait vu Raymond tressaillir devant lui, puis avait détecté le mouvement rapide d'attaque, et Raymond s'était écroulé. Sans réfléchir, il avait jeté les bonbons qu'il tenait à la main en direction des hommes qui essayaient de l'attraper. Il fit une brusque demi-volte sur lui-même, laissa un morceau de t-shirt entre les mains de son plus proche poursuivant, puis se lança dans un sprint rapide à travers le fournil. Il entendait derrière lui des semelles claquer ; quelqu'un, plusieurs, le poursuivaient. Lémuel s'efforça de faire tomber le maximum d'objets derrière lui. Il fit valser pains, bocaux, caisse enregistreuse. Il éclata la porte de la boulangerie qui s'ouvrait vers l'intérieur, la tira de toutes ses forces sur son passage après lui, et plongea dans la Twingo…
Un des hommes tenta de monter du coté passager : Lémuel démarra et essaya d'écraser le bonhomme entre la voiture et le mur de la boulangerie. L'homme finit par lâcher prise, juste avant l'accident irrémédiable. Lémuel percuta la façade avec l'aile avant et la portière ouverte ; du coup elle se referma pour de bon. La Twingo rebondit de l'autre coté de la chaussée, partit en tire-bouchon sous la pluie, dérapa deux ou trois fois sur le talus, puis Lémuel fonça vers l'inconnu…
Monsieur Oleg devint soudain fou furieux : il frappa violemment le boulanger, le traita de merde immonde. Cet idiot avait laissé partir le gosse. Il tenait encore le morceau de tissus de son vêtement au creux de sa main. Pire… Oleg avait manqué se faire écraser…
Le gros Constantin, pendant ce temps, dérouillait Raymond, inconscient. De toute façon, l'énorme avait beaucoup de mal à courir…
Ils n'avaient eu aucun contact des motards aux moments convenus. Mauvais signe… Il avait bien fallu improviser : tentative de négociation, information sur la direction prise par les autres fumiers, utilisation d'un point rencontre impromptu. Peu d'appui dans cette région de France : il y avait ce Serbe, adresse refilée par la diaspora mafieuse. Léger, très léger… Il fallait, à tous prix, retrouver la marchandise, la livrer sans tarder ; autrement, ils signaient leurs propres arrêts de mort. Pas des plaisantins, les acheteurs !
Une bande d'idiots, voilà ce qu'ils étaient : trop gourmands… Ils avaient pensé pouvoir enfler ces putains de Tsiganes avec facilité. Ilya, l'archer, était mort, ce pauvre couillon… Il suçait, la bouche ouverte, des racines de fougère dans une forêt prés de Bordeaux.
Constantin et lui-même n'avaient pas échappé au tombeau afghan, à l'échouage alcoolique des anciens combattants, à la misère ambiante de la Russie d'aujourd'hui, pour finir accrochés à un croc de boucher dans une cave sordide de Tbilissi.
Oleg rêvait d'une belle propriété sur la côte d'Azur ; à Nice ; de rouler dans une décapotable allemande, deux filles splendides à ses cotés, une bouteille de vodka coincée entre ses jambes.
Viva Monte Carlo !
Mais ils en avaient trop fait. L'autre salope devrait parler… Pour le moment il fallait essayer de rattraper le gosse. Oleg traîna le boulanger vers le fond de la maison. Vicieux, mauvais, il le dérouillait sans arrêt. Ca le détendait. De toute façon, sourd-muet ou pas, il allait mourir. Pas de témoin derrière soi. La règle. Il laissa l'infirme, avec des handicaps supplémentaires, à moitié comateux, dégueuler dans la cour…
Il exigea de Constantin qu'il cessât le tabassage de Raymond : il fallait aller vite. Il ligota l'autre enculé de Français ; vu la rossée fermement appliquée par son camarade, il n'était pas prés de bouger. Oleg prit le volant de L'Opel, pendant que Constantin ouvrait grand le portail de la cour.
Ils parcoururent les routes alentour, scrutèrent aux jumelles l'horizon en tous sens… Le gosse et la voiture avaient disparu ! Envolés ! Trop tard ! Il ne restait qu'une seule solution : faire parler leur prisonnier et dégager au plus vite…
|