Roman 
Raymond et les promeneurs 
  Préface
 
VENDREDI
  17 heures 05
  17 heures 45
  18 heures 00
  18 heures 40
  21 heures 30
  23 heures 00
  23 heures 30
  0 heure 10
  0 heure 12
  0 heure 29
  0 heure 54
 
SAMEDI
  1 heure 30
  4 heures 00
  4 heures 18
  7 heures 56
  9 heures 00
  11 heures 45
  13 heures 18
  14 heures 38
  14 heures 45
 
DIMANCHE
  8 heures 00
  10 heures 30
 
  Epilogue
 
14H38, Bègles 33.

Histoire de Panxika racontée aux grands…

Panxika écoutait et réécoutait le message laissé par Raymond. Elle était bien chez elle quand il avait tenté de l'appeler ; allongée sur le lit. Il y avait eu la tempête qui l'avait réveillée de bonne heure. Une des fenêtres s'était violemment ouverte sous la pression du vent.
Mais, trop facile, mon coco ! Suffisait pas de ramener son ouah-ouah, pour qu'elle fasse la belle, pattes en l'air, un bon susucre pour la gentille fifille !
Elle regrettait maintenant. Il était un peu tard dans sa vie pour changer de sensibilité. Le partage des eaux… Et elle (ah ! ah !) Sur son îlot de sable immaculé qui s'amenuisait sous le choc répété des courants contrariés. Ils grondaient depuis le premier jour ; le début des temps. Pas résolue, l'histoire, non-histoire de papa ! Elle devait admettre le trouble sentiment de jouissance que déclenchait chez elle l'absence de l'être aimé ; ainsi que la rage d'abandon qui la saisissait, lorsqu'elle survenait. Un magnifique paradoxe ! Un travail d'analyse… Elle n'allait pas passer le restant de ses jours à répéter, compulsive, le même lamentable scénario.
Durant son adolescence, comme tout un chacun, Panxika avait parachevé un " roman familial ". Elle imaginait ce père absent, " membre de l'E.T.A ", séduisant sa mère sous une couverture de chauffeur poids lourd.
Un poseur de bombes…
D'autrefois, elle se l'inventait " pelotari " renommé. Pour ne pas briser sa carrière, et, peut être son ménage, il avait été, sans doute, forcé de ne plus les revoir, elle et sa mère…
Une nuit, elle osa narrer ses fantasmes à Raymond. Il lui fit remarquer en souriant que cela n'était pas si absurde que ça : Question " bombe ", Panxika se " posait " là. Quant aux histoires de " pelote à main nue ", Papa avait eu l'air d'avoir un vrai talent caché. La preuve : Andrée avait succombé à ses avances. Un exploit ! D'après ce qu'il savait de cette brave dame…


Panxika n'avait jamais cessé de questionner Andrée, cette mère, demeurée " brave et fille ". Elle avait appris ainsi que, pour sa génitrice, les hommes avaient toujours paru sans intérêt. L'avaient-ils un jour véritablement attirée ?
La courte histoire d'amour (?) avec le paternel de Panxika n'avait pas arrangé les choses…
Andrée travaillait, en ce temps là, comme serveuse dans un restaurant routier, près de Montlieu la Garde, 17. Un bourg sur la nationale 10, à l'orée des Charentes.
Avec un " polichinelle dans le tiroir ", asteur ! Elle fut bien obligée, à cette époque, de changer de campagne et de tracer loin de la famille courroucée. Elle dégringola, petit à petit, vers la grande ville au sud.
Dès lors, refusant toute dépendance ou soutien intéressé, elle se consacra à son enfant ; remuant sans interruption sa chétive carcasse, montant, sautant sur son vélo, un grand caba à l'épaule. On entendait, à l'heure dite, le crissement des patins de frein… Réglée comme une Comtoise.
Andrée commença à épousseter toute la banlieue résidentielle de l'agglomération bordelaise et ne devait plus jamais cesser son activité. Elle facilita à Panxika un accès paisible à l'éducation ; et, plus tard, permit à sa fille de poursuivre un cursus universitaire sans trop de vicissitudes, en dépit de ses modestes revenus.
Andrée : une mère presque parfaite, et, oh, combien méritante !
Elle n'avait qu'un tout petit défaut : histoire d'améliorer de temps en temps l'ordinaire, elle " piquait ". Utilisant la méthode dite du " voleur chinois " ; comme le Bourgeois gentilhomme, faisait de la prose : sans le savoir.
Elle déplaçait, poussait, repoussait, petit à petit, de ci, de là, une conserve de luxe, une bonne bouteille ; au fond d'un placard beaucoup trop profond pour que ses propriétaires, en général, bien lotis question réserve, n'en aient point oublié le don, la commande ou la simple existence. Quelques mois plus tard, la boite, le flacon, égarés dans les mémoires défaillantes, terminaient subtilisés dans le grand cabas d'employée modèle.
- A lundi, Andrée ! N'oubliez pas de faire les vitres du salon ! Au fait, vous n'auriez pas aperçu, par hasard, en cours de ménage, une bouteille de Bourgogne ? Un " Moulin à vent ", je crois. Elle n'est plus dans la cave. Nulle part ! 'M'intrigue… J'aurais juré pourtant que l'on m'en avait offert une. Pour ce colloque, il y a deux ans… A moins que mon gendre, celui-là…
Au tout début, ce fut presque par nécessité. Ensuite, elle y prit plaisir : Andrée perpétra son délit, totalement insoupçonnée tant elle paraissait irréprochable, claire, et buveuse d'eau. Elle éprouvait dans ce passage répété à l'acte un sentiment trouble et vengeur.
Panxika savait ; depuis longtemps ; depuis toujours. Et même si elle ne se gênait pas (à huis clos) pour faire ouvertement des reproches à sa mère, elle soutenait implicitement ces petites actions malhonnêtes qu'elle qualifiait secrètement de " redistributions subversives ".
Andrée, parfois trop tancée, histoire de répondre aux remontrances de sa fille, proposait à Panxika de s'occuper de ses fesses et de prendre bien garde à ne pas tirer le mauvais numéro à la loterie des rencontres… En général, l'échange de salves bord à bord, entre mère et fille, s'arrêtait là…


Avant de rencontrer Raymond, mis à part deux, trois aventures sans intérêt, Panxika avait vécu une durable relation avec un de ses condisciples étudiants : François. François Mouton. Ca ne s'invente pas ! Un type brillant, poli ; un collier de barbe propre et bien taillé. Elle l'avait rencontré, par hasard, sur un banc de l'amphithéâtre B, à Bordeaux II ; l'année de sa licence. Ce jour là, fort dépourvue (elle manquait d'encre), il lui tendit son feutre…
- Le bleu ? Le noir ? Celui qui vous plaira…
Le spectre entier défila. Le lendemain il lui faisait cadeau d'une boite aussi complète que la sienne. Bien plus tard, lors de leur première tentative d'application du Kama Soutra, François, de son nez, avait bousculé par inadvertance le sexe de Panxika : il ne put s'empêcher de renifler un peu fort. Il s'excusa sur-le-champ.
François proposait un avenir de thérapie de couple, de psychodrame, de cabinet commun. Pour ce, Panxika devrait persévérer vers un D.E.S.S de psychopathologie. Il complétait le lot d'une Mégane Renault Scenic, option quatre portes, peinture grise métallisée ; pour amener leurs futurs enfants à la maternelle ; dans les petits matins de lait froid à réchauffer, de céréales, et d'embouteillages. Quant à lui, il se contenterait d'un engin de locomotion pratique et économique ; un scooter 125 cm3, par exemple. L'été, bien entendu, ils profiteraient de la villa au Ferret de la marraine Constance : une belle-sœur de sa mère qui n'avait pas pu avoir d'enfant.
Panxika s'était sentie hésiter. Ils s'essayèrent à faire un enfant : rien n'y fit. Elle se fit mettre un stérilet (supportant mal, disait-elle, l'idée et l'astreinte attachée à une prise quotidienne de pilule) ; puis finit par s'ennuyer ; sans trop savoir pourquoi.


Sans trop comprendre, non plus, la raison de sa mise au défi, elle décida d'entreprendre un diplôme de psychologie appliquée au travail. François en fut bien marri, mais n'en manifesta rien. Il vécut ce choix comme l'évidence d'une première trahison ; comme le signe annonciateur d'un désordre à venir. Il demeura, dès lors, sans illusion.
En septembre 1995, Panxika présenta un intéressant travail de recherche intitulé : " Amour du travail et travail de l'amour. " Elle fut félicitée par le jury, obtint une mention honorable. Elle réussit avec facilité l'examen de fin d'études et décrocha par concours un poste à l'A.N.P.E peu de temps après.
D'un commun accord, Panxika et François décidèrent alors de prendre du temps, de bien réfléchir ; avant de penser à légitimer une union et favoriser l'avènement d'un éventuel petit Mouton.
Elle quitta bientôt la résidence commune, prit un studio en centre ville. Pour réfléchir. Ils continuèrent, pendant un temps, à se voir chaque jour. Au tout début, Panxika dormait souvent chez François. Puis leurs contacts se firent moins réguliers. Elle sortit de plus en plus avec des copines ; fit la fête ; enfin, rencontra des garçons amusants.
François eut un coup de coeur pour une consœur de l'institution où il exerçait à quart temps : le mariage eut lieu six mois après. Panxika en fut soulagée ; même si elle se sentit quelque peu jalouse et inquiète quant à sa propre capacité à réussir une vie de couple de son coté.
Un beau soir du mois d'août, l'année précédente, pendant le festival d'Uzeste, elle avait remarqué ce type grisonnant, légèrement éméché, qui faisait l'andouille avec une copine : ils dialoguaient dans une langue imaginaire et s'adonnaient, tous deux, à un spectacle burlesque de mime parlant.
Vers la fin septembre, durant le doux été indien girondin, elle avait croisé Raymond dans un box de l'agence ; lors d'un entretien de détermination des motivations professionnelles du monsieur. Panxika le reconnut aussitôt. En bredouillant, elle lui proposa, selon le protocole établi, de répondre à une batterie de tests psychotechniques ; en vue d'une éventuelle formation suffisamment conforme à ses goûts et à ses capacités. Elle fit un premier lapsus, transformant " psychotechniques " en " pyrotechniques " ; ce qui les fit sourire tous les deux…
De fait, Raymond se pointait surtout pour l'enregistrement si convoité de son dossier R.M.I...
Panxika avait flashé sur cette gueule de cassé qui portait le menton haut (surtout quand, vibrant quelque peu, il soulignait ses propos d'un petit hochement de tête) et sur ce petit quelque chose qui lui avait fait trémousser le bas-ventre. Enfin, il la fit resourire, puis rire aux éclats.
Et ceci n'avait jamais cessé jusqu'alors. Elle n'avait pas été déçue. Malgré la différence d'âge.
Une bien belle histoire de rencontre et d'amour…


Raymond lui manquait : c'était indéniable… Ce type lui faisait prendre conscience d'un tas de choses : de sa filiation, de ses contradictions, de ses limites… Allez donc ! Elle allait le rappeler. Lui avouer sa dépendance, ce petit malheur… Tant pis pour elle, s'il en profitait ! Vivre ! Pas survivre ! Elle n'allait tout de même pas passer une vie, comme l'avait fait Andrée, à attribuer aux hommes tout le malheur du monde ; parce qu'elle ne parvenait pas à les qualifier sans se tromper ou être trompée…
Panxika composa le numéro du téléphone cellulaire de Raymond. La sonnerie, là-bas, se mit à retentir, insistante. Le cœur de Panxika s'accéléra dans sa poitrine. Quelqu'un décrochait à l'autre bout…

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© Août 2003