Roman 
Raymond et les promeneurs 
  Préface
 
VENDREDI
  17 heures 05
  17 heures 45
  18 heures 00
  18 heures 40
  21 heures 30
  23 heures 00
  23 heures 30
  0 heure 10
  0 heure 12
  0 heure 29
  0 heure 54
 
SAMEDI
  1 heure 30
  4 heures 00
  4 heures 18
  7 heures 56
  9 heures 00
  11 heures 45
  13 heures 18
  14 heures 38
  14 heures 45
 
DIMANCHE
  8 heures 00
  10 heures 30
 
  Epilogue
 
Un bois de noisetiers, pas très loin de Monségur, 14h 45.

Lémuel avait tracé à toute allure dans le chemin de terre. Il s'enfonça dans un sous-bois composé presque exclusivement de noisetiers. C'était vraiment le pays des noisettes. Il ne s'était pas beaucoup éloigné. Il fallait éviter la poursuite infernale… Son père, à la pique au cuivre, lui avait appris quelques trucs, " gibus plein d'astuces "… Pas provoquer la chasse à coure… Laisser passer l'orage. Et puis il avait besoin de réfléchir… Il planqua la bagnole derrière un rideau d'arbres.
Peu après, il entendit, une voiture qui passait à grande vitesse sur la route. Il avait bien fait. Pas bouger, pour l'instant. Il décrocha quelques noisettes qu'il croqua sans problème. Il avait la dent dure. Les noisettes n'étaient pas encore très mures ; beaucoup trop tendres à l'intérieur…
Tant pis !


Le portable grinça dans la poche du môme. Quoi faire ? Répondre, pas répondre ? La curiosité l'emporta. Il décrocha :
- Raymond, mon chéri, c'est Panxika. Je regrette… J'ai été un peu stupide toute à l'heure. Si tu as du boulot, je comprends… Ce soir, peut être ? Parle-moi, amour…
Lémuel resta interloqué. C'était comme étrange en lui : d'habitude, il aurait hurlé une saloperie, du genre : " Va te faire ! Va te faire mettre profond ! Salope ! " Là, rien de rien ! Sans réfléchir plus avant, il bredouilla :
- Madame, Monsieur Raymond, y peut pas vous répondre…
- Qui êtes-vous ? demanda, stupéfaite, Panxika.
- Je… Je suis son f… Son " pré-apprenti "… Y' peut vraiment pas vous répondre…
- Quel est votre nom, jeune homme ?
- Lem… Léonard… Léonardo !
- C'est joli… Je ne peux vraiment pas parler à Monsieur Venturi ?
- Ben… Non ! 'L'achète… Une lampe… 'travaille, quoi !
- Pouvez-vous lui laisser un message ? Dites-lui… Que je l'aime ! J'espère que je ne vous choque pas trop, jeune homme ? ajouta, enjouée, Panxika.
- Ben. Non ! Moi non plus aussi… O.K., je transmets l'info ! Y' vous rappelle dés que possible ! Au revoir Madame… Panchoukar !


Lémuel coupa la communication. Madame Panchoukar parlait comme une éducatrice qu'il avait bien connue autrefois. Pendant les trois mois où il s'était fait ramasser en foyer d'accueil. Des "cas soucieux", lui et son père, ils avaient dit… Après, on l'avait jeté. Ses oncles l'avaient récupéré. Il lui en avait fait voir, à l'autre figue. Des vertes et des pas mures ! Mais, toujours polie, gentille…
Il aurait été à sa place, il aurait été sans pitié !
Lémuel ouvrit le coffre pour voir ce qu'il pouvait y trouver. Il y avait le matériel de pêche de Raymond : un drôle de tapé, ce mec ! Amener des cannes dans une expédition pareille ! Sous le siège arrière, coincés avec des prospectus divers, il extirpa un livre d'enfants et… Un bouquin porno ! Une meuf se faisait enfiler en levrette par un grand rouquin, tout au long des pages. Un peu lassant, le premier mouvement passé… Le type avait l'air endormi. Lémuel rigola. La gonzesse traînait des nichons aussi gros et lourds que des pis de vache. Il referma la revue et la balança sur le siège arrière.
Il se branlerait dessus plus tard…
Curieux, il ouvrit le sac à gaules de Raymond : peut être qu'il pourrait récupérer un ou deux bas de ligne intéressants…
Enculé de sa sœur ! Il vit le Kalash ! Alors là ! Avec tous les films qu'il s'était tapé… Il connaissait ! Il allait en faire quelque chose ! Pour délivrer gadjo Raymond, lui sauver la peau. Il allait faire comme Mel Gibson : organiser un échange ou tendre une embuscade…
Soudain, il réalisa où pourrait se dérouler l'action. Si ce n'était déjà pas trop tard. Attendre un peu, quand même… Il prit le fusil, mit en joue un noisetier, puis il s'essaya à comprendre le fonctionnement de la boite à culasse du A.K 74.


Raymond émergea de l'évanouissement passager. On lui avait balancé un seau d'eau (l'eau plus le seau !) sur la tronche…
- Ostavaï ! Debout ! i (Chien) ! Davaï ! Davaï ! Oleg ne rigolait pas…
Le gros lui bourra le cul d'un mauvais coup de pied. Bing ! Dans le sacrum ! Une onde douloureuse rejoignit ses couilles et son fondement. Il était à la fête… Il fallait qu'il sache pour le gosse….
- Le petit, dites… Après je vous emmène. Vous récupérez votre merde… Moi, de moi, je m'en fous ! Vous pouvez me crever après… Rien à foutre ! Mais… Je ne parlerai que si je sais pour le gosse…
Les deux hommes se concertèrent du regard après traduction d'Oleg : Constantin fit un signe d'assentiment.
- L'enfant parti voiturrre… lacha Oleg. Nous pressés… Très pressés. Tu dis : tu meurrres rapide… Tu ne dis pas ou tu mens : tu souffrrres beaucoup ! Le petit, c'est ton bâtard ?
- Je me fous de ta remarque, pauvre con… Je vous emmène maintenant. Mais plus de coups…
Dix minutes à vivre, c'était toujours bon. L'obèse le releva quand même rudement ; mais sans lui envoyer une autre torgnole…


Oleg et Constantin religotèrent Raymond dans l'Omega. Ils avaient manigancé quelque chose pour se débarrasser du cadavre du boulanger. Les deux hommes transportèrent Le corps à l'intérieur de la maison. Raymond les vit ressortir au bout de quelques minutes. Ils montèrent dans l'Opel sans dire un mot. Raymond réussit à se retourner : il aperçut une fumée, de plus en plus noire, s'élevant de la cheminée du fournil…
Ils se dirigèrent vers Aire sur Adour. Sur la nationale, ils emberlificotèrent Raymond dans une couverture et l'allongèrent sur le siège arrière ; histoire de le dissimuler au regard d'une éventuelle rencontre. Ils le firent s'asseoir à la sortie du village.
- Maintenant, tu expliques l'endrrroit et tu guides !
Un peu plus tard, Raymond leur désigna la ferme en bord de route. Sur le parking qu'il avait utilisé avec Lémuel, il distingua un véhicule arrêté : une Renault 11, de couleur grenat. Personne autour ; ni dedans. Oleg, prudent, fit un premier passage devant la ferme et le parking. A croire que le lieu d'arrêt était maudit : Raymond lut un panneau en carton posé derrière le pare-brise de la R11 : " en pane "". Un gus, lui aussi, emmerdé par la mécanique. Et pas très bon en orthographe…
Tout à coup, il pensa : et si ?
Ils firent un demi-tour plus loin. Oleg posa lentement l'Omega devant le portail de la ferme. Ils défirent les liens de Raymond, mais le gardèrent suffisamment entravé pour qu'il ne puisse pas tenter une manœuvre désespérée. Constantin, armé d'un pied de biche, fit sauter le cadenas du portail. Pendant ce temps, Oleg entreprit de faire le tour de la Renault garée à proximité. Il n'y avait personne à l'intérieur.


Ils pénétrèrent prudemment dans la propriété.
Les Russes progressaient, l'arme au poing. A leur façon efficace de se couvrir l'un, l'autre, Raymond réalisa qu'il avait à faire à de vrais anciens combattants : des forces spéciales. Paras ou miliciens… Troupes d'élite. Peut être des Spetnatzs… De vrais durs.


Raymond avait maintenant dépassé la peur. Il se foutait de tout. Seuls comptaient les instants à venir. Deux, trois secondes de plus dans ce monde, avant la grande Bascule, la moins douloureuse possible. Il pensa au gosse.
Raymond indiqua la porte d'entrée : il avait planqué le " soufflé au fromage spécial " sous les vieux journaux qui traînaient en tas, vers la droite de la pièce.
Depuis l'abandon par ses propriétaires, la maison avait été visitée, pillée, vandalisée. Le manteau de la cheminée avait disparu. Il ne restait quasiment plus rien ; que du papier, des vieux journaux, et un grand placard encastré dans le coin d'un mur recouvert de papier tontisse. Oleg fit signe à Raymond de passer le premier. Les deux hommes continuaient à surveiller l'espace qu'ils traversaient. Sur trois cent soixante degrés.
Raymond se déplaçait à petits pas. La corde qui entravait ses jambes ne lui permettait aucune précipitation… De nouveau, il mourut de trouille. Il poussa de l'épaule la porte gonflée par le mauvais temps, pénétra le premier. Il s'était résigné :
- Où se trouve la valise ? Insista Oleg
- Froid, chaud, tiède, démerde-toi, empaffé !
Foutu pour foutu, il acceptait de mourir maintenant ; là, tout de suite.


Un tir brutal se déclencha. L'écho dans la pièce le rendait difficile à localiser. Raymond avait reconnu le bruit caractéristique d'un A.K 74 ; du 5,45… Il se laissa tombé au sol. Pute d'horreur ! La douleur dans les côtes était horrible… Constantin avait morflé le gros de la rafale dans la bigne. Il tomba lourdement. Sa tête se tourna vers Raymond allongé : un œil s'était fait la malle… Il avait du se coller au fond du crâne. Il gisait raide mort ; le sourire du chat crevé sur la gueule…
Oleg avait eu le temps de se planquer, prés des journaux. La pile de papier s'effondra ; la mallette apparut. Oleg s'en saisit, frénétique, cartonna plein pot avec l'automatique en direction de l'origine supposé des tirs. Il pensait certainement que le sniper éventuel se dissimulait dans le grand placard mural. Soudain, il changea d'angle, pointa son arme vers Raymond, et ce dernier comprit : c'était fini !
" Ciao, ciao ! Tutta la familia ! "
Raymond ferma les yeux.


Un grand bruit éclata au fond de la pièce : le petit Lémuel déboulait d'un trou dans le plafond, juste au-dessus du placard mural. Debout sur le dessus du meuble, il envoyait ses rafales avec maladresse, le fusil d'assaut mal tenu. Oleg dégusta à son tour, mais Raymond vit apparaître une tâche rouge sur la poitrine du gosse. Lémuel alla cogner le mur et dégringola parterre.
Nom de Dieu ! Le petit con ! Raymond chercha l'arme du gros et envoya la purée sur Oleg. Il vit l'impact de ses balles dans la manche droite du mafieux, mais ce dernier plongea à travers l'ouverture de la porte…


Oleg avait réussi à prendre la fuite. Dehors, l'Opel démarrait. Monsieur Oleg se tirait avec la mallette et quelques grammes de plomb en plus dans la carcasse…
Raymond, entravé, trottina vers lémuel qui pleurait.
- L'autre enculé, il ne va pas aller loin avec la valise, j't'le dis ! Hoqueta Lémuel.
- Petit, mon petit, ça va ? Ca va aller ? Faut que tu tiennes ! Je vais arranger ça ! hurlait Raymond. Les détonations l'avaient rendu complètement sourd…
- J'ai mal ! Peuuh… Papa Raymond, j'ai mal !
- Qu'est-ce que tu dis ? Accroche-toi, mon petit ! Montre-moi…
- J'ai peur… Très peur ! J'ne vais pas mourir, dis ?
La tâche de sang s'élargissait à vue d'œil… Raymond ne comprenait rien de ce que disait le gosse :
- Mon gros…. Je vais m'occuper de toi… Lemmy ? Dis, tu restes là ? Oh ? Oh ? Lemmy ? Ne pars pas, branleur ! Lemmy ? Pas maintenant, espèce de petit casse-couilles…
Le visage bistre de Lemuel tourna vert pâle… Le gosse cracha, et s'évanouit en dépit des appels de Raymond…
Venturi déchargea le restant de ses balles sur le cadavre de Constantin l'enflure… Il ne voulait plus voir le sourire du chat. Des morceaux de cuir chevelu s'envolaient. Ils permettraient à l'âme du défunt de dégager plus vite en direction de l'Enfer…


Le petit mourut, peu de temps après, dans les bras de Raymond. En tremblant, il ferma les yeux du gamin. Lémuel avait assez vu de saloperies dans ce monde. Raymond garda le corps du gosse contre lui. Injuste ! Impossible ! Vache comme la mort… Il pleura, sanglota longtemps. Rien à faire : Lemmy ne reviendrait pas du Royaume des victimes et des innocents. Il prit le couteau du gros et trancha le restant des liens qui l'entravaient…
Il porta le gosse dehors. Raymond savait pour la tire sur le parking : Lemmy l'avait fauchée. La twingue de Rosy rouillait quelque part, dans la nature…
Raymond n'arrêtait pas de pleurer… Il avait porté d'autres gosses aussi mal en point… Il n'avait jamais supporté. Il faudrait qu'un jour les hommes arrêtent cette destruction, cette bêtise bornée. Une malédiction implacable… Impitoyable. Mais c'était certainement plus compliqué que ça.
Il posa, délicat, le cadavre de Lémuel dans le coffre de la R11 ; l'enveloppa dans un drap sale orange qui traînait sur le siège arrière. Il fouilla les vêtements du gamin, récupéra son portable, trouva une page de magazine porno pliée en quatre : un grand rouquin endormi qui sodomisait Miss Elseneur 1981…
Raymond revint chercher son fusil. Il pleurait toujours….


Plus tard, Il fit démarrer la R11 en reliant le fil du lanceur à la masse ; Lemmy avait pété le Neiman avec doigté et organisé le cablage comme un expert.
Encore plus tard, il partit rejoindre les autres. A Lourdes.
Le long du trajet, entre deux communications avec Macha, Noé ou Panxika, trois sanglots, il revécut un épisode de sa vie militaire sans pouvoir, plus avant, s'en empêcher.


Histoire de Raymond pour les grands


Raymond était ivre ; de fatigue, de bière, de chaleur. Comme les autres. Il Ballottait à l'arrière du camion qui parcourait lentement cette piste de Centrafrique. Ils revenaient d'une longue patrouille. La troupe se marrait. Bonne ambiance sur le retour.
Bangui bientôt… Raymond s'imaginait avec sa " mamywata " préférée… Une michetonneuse rondelette, rigolote comme tout, qui venait de Douala, du Cameroun voisin.
Ils étaient en train de déconner sur la dureté des biscuits des rations de combat. Des gosses, rachitiques, couraient derrière le poids-lourd. En plaisantant, ils commencèrent à leur balancer, mi-don, mi-jeu, les biscuits détestés ; les gosses s'efforçaient de les attraper ; certains se battaient entre eux.
L'un des soldats, peut être bien que ce fut lui, visa soigneusement un des gamins. Un truc pour jouer à plus dur que les biscuits et entendre les autres ricaner. Une connerie de pauvre con. Le biscuit vint percuter l'enfant en plein front. Le gosse eut mal. C'était manifeste à son comportement ; pourtant, il continuait de courir derrière le camion, après avoir ramassé le biscuit qui l'avait blessé. Il essayait de le manger.
Alors ce fut la folie : chaque légionnaire, gradé ou pas, s'acharna à viser sa cible, et les gosses dérouillèrent.
Salement.
C'est alors qu'un des gamins se saisit de plusieurs pierres et les jeta en direction du camion. Il allait en ramasser d'autres quand une courte rafale partit du pistolet mitrailleur du sergent Holmes. L'adolescent trébucha et s'étala face contre terre.
Raymond avait sauté à terre en compagnie d'un autre légionnaire. Ils se portèrent au secours du gamin. Après avoir couru vers lui, les deux hommes le saisirent par les bras afin de l'allonger sur le dos. Un jet de sang les aspergea. Une artère avait été atteinte.
Le gosse mourut l'instant après dans les bras de Raymond.
Ce fut le premier…
Le camion s'était arrêté au milieu de la piste. Un nuage de poussière ocre se dispersait tout autour.
- Il l'a cherché ce petite conne ! Gueula le sergent avec son accent irlandais.
Le lieutenant hurla à Raymond et à son camarade de rejoindre le véhicule :
- Revenez ! De suite ! On s'en fout ! Bokassa ne se gène pas ! On est couvert ! Et puis il nous a agressés cet enculé de bamboula ! Vous êtes tous témoins, non ?
Raymond déposa le corps du gosse en bord de piste. Le gamin devait avoir, tout au plus, une dizaine d'années.
Désemparé, à moitié conscient, Raymond remonta dans le poids lourd.
Bientôt, le camion repartit. Ils se turent jusqu'à l'arrivée…
Le sergent Holmes fixait méchant Raymond.
- Bon déballas ! Les néglos ! Jeta un caporal d'origine khmer, en s'enfilant une autre canette de bière. Il paraissait quand même mal à l'aise… Un petit dur, méchant comme une teigne ; un survivant.
Raymond approuva ; comme les autres. Mais il eut ce truc dans la gorge : un truc qui lui étrécit l'avaloir. Il eut très soif, tout à coup. De plus en plus soif. Et puis l'horreur s'insinua, immonde. Elle ne le quitta plus jamais.
C'est ce jour là qu'il avait commencé à boire. Sérieusement. Pas un autre… Le point d'ivresse se mit à reculer loin, loin ; de plus en plus loin. Un point de fuite. A jamais perdu entre prétérit et un présent de conditionnel… Raymond Venturi le chercherait partout, n'importe où. A n'importe quel prix… Il savait qu'il ne quitterait plus la longue enfilade des comptoirs…


La batterie de son portable le lâcha prés de Lourdes. Raymond eut à peine le temps de dire à Panxika de l'attendre encore un peu, d'ajouter des vrais mots d'amour. Et puis Noé l'avait accueilli au point de rendez-vous prévu ; sur une aire de repos, un peu en dehors de l'agglomération. Ensuite il l'avait suivi jusqu'à un campement de nomades en lisière de rocade.


Raymond apprit que Teeny se remettait lentement. Caroline aussi.
Il fut ausculté, en fin de journée, par un toubib de " Médecins du monde ". Le jeune praticien, du genre "efficace ", le prit pour un membre de la communauté des voyageurs. Ils ne se posèrent aucune question. Le doc confectionna, sans un mot, un plâtre pour le pif de Raymond. Il trimballait avec lui le matériel nécessaire. Quelqu'un avait du le mettre au courant avant qu'il vienne. Raymond se regarda dans un miroir de poche : ça lui faisait une tête grotesque.
Le médecin compléta d'un vaccin antitétanique, banda le reste comme il pouvait. Il lui confia aussi quelques analgésiques et des anti-inflammatoires. Il n'était pas à l'aise… Venturi devrait consulter plus tard… Le mieux, en effet, c'était quand même de se rendre dans un hôpital ; dans les plus brefs délais, finit par dire le toubib…
Raymond hocha la tête mais pas trop fort. D'abord, parce que ça faisait mal ; il préférait surtout rester mutique…


Par la suite, Noé et Raymond transférèrent leur chargement d'armes dans diverses caravanes. Chaque arme était démontée, les pièces réparties au mieux. Il ne serait pas étonné plus que ça, si ces armes, un jour, se mettaient à servir à des braquages. Pas que des saints, les manouches…
Un chef de clan, proche des Renard, prit en charge le corps du gosse. Il pleurait. Les femmes aussi. Raymond participa à la veillée funèbre. Il se saoula copieusement la gueule avec Noé. Jusqu'au coma. Le chef du clan vint à un moment près d'eux. Il posa sa main sur le cœur de Raymond et lui déclara :
A la vie, à la mort ! C'est comme ça entre nous désormais, gadjo… Raymond l'entrevit double. Tout se multipliait : deux vies, deux morts.


Au petit matin, Noé et Raymond, réussirent à rejoindre à croupetons la caravane qu'on leur avait prêtée. Ils se tutoyaient. Raymond, ivre mort, perdit conscience des côtes douloureuses et de ses testicules palpitants… Ce fut le seul miracle.

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© Août 2003