Roman 
Raymond et les promeneurs 
  Préface
 
VENDREDI
  17 heures 05
  17 heures 45
  18 heures 00
  18 heures 40
  21 heures 30
  23 heures 00
  23 heures 30
  0 heure 10
  0 heure 12
  0 heure 29
  0 heure 54
 
SAMEDI
  1 heure 30
  4 heures 00
  4 heures 18
  7 heures 56
  9 heures 00
  11 heures 45
  13 heures 18
  14 heures 38
  14 heures 45
 
DIMANCHE
  8 heures 00
  10 heures 30
 
  Epilogue
 
"La lune est pleine, et personne ne sait qui l'a mise dans cet état."
(Alphonse Allais)

17 heures 05, Bordeaux. Quartier des antiquaires.

" Nous ne mûrissons pas en prenant de l'âge, nous fatiguons tout simplement… Tu vois, ma Grande, c'est ce que susurre William Holden à sa jeune maîtresse dans ce film de Clint Eastwood dont je ne me souviens plus du titre mais seulement de ce sous-titre… "
Pour sûr… Il y avait l'aspect méditatif. Mais pas que ça : mèche folle, je sautillais, traçant à petits pas chassés des cercles sur le trottoir.
Un passant facétieux aurait pu me coller sur le front un post-it stipulant " Made in Dingoland " ; suivi, sans doute, d'un second adhésif, tout aussi désopilant, du genre : " Athlète soliloque ".
J'ai fini par réaliser le comique de situation en me découvrant dans la vitrine d'une boutique de fringues. Un sourire idiot trébuchait sur mes lèvres. Le portable niché au creux de la main, je scandais mon ravissement de : " Ah, oui ? " lancés vers un plafond bas de nuages qui défilaient rapides (ça sentait le coup de vent : le ciel virait rose). L'effet glace s'estompant, j'ai aperçu la vendeuse. Elle se fendait la gueule. Rien à battre ! Je prenais mon pied à pleine main. Cela faisait d'ailleurs un bon moment qu'avec Panxika (c'est un prénom basque, ça se prononce " pantchika ") nous nous tenions le crachoir. A tous les coups, j'allais exploser mon forfait…
Ce n'était pas comme avec Béa ou Caro. Avec ces deux-là, j'aurais depuis longtemps raccroché…
Pour comprendre l'originalité de cette situation, faut que tu te rappelles, Pierrot, que j'étais loin, naguère, de m'imaginer sans de multiples liaisons. J'avais du mal à concevoir la vie de couple autrement que sous la forme élaguée d'une aimable assistance. Je n'en acceptais l'idée que lorsque, vieillard, j'aurais, sans doute, à lutter contre l'émiettement d'un triste boudoir trempé dans de la tisane tiède, pauvre séquelle d'une Parkinson qui peut rendre famélique, juste avant que l'existence ne se fissure sur le fil de la faux de la féroce camarde…
Il m'arrivait souvent d'incriminer " Le couple " : ce petit compte joint, aux vertus économiques et patrimoniales, facilitant, au mieux, l'épargne des sentiments. D'après moi, un simple préjugé de conjugaison…
" Le couple ! Pas plus naturel que le reste ! Avais-je pris l'habitude d'asséner au cours de conversations de comptoir.
- Ouais, mes cons jolis ! On doit ça aux stoïques et aux premiers chrétiens ! Et encore bravo aux précurseurs, Aspasie et Périclès ! Quant au mariage, mes braves… Huuuuummmppphhh ! … "
Je pensais, ainsi, me la jouer réaliste.


A l'autre bout, Panxika insistait. J'imaginai l'index fuselé, l'ongle joli, la lunule immaculée, frôlant le moignon d'antenne…
- Raymond, mon chéri, " toujours trop fatigué pour parler ", pourrais-tu, pour une fois, me narrer un souvenir qui aurait vraiment compté pour toi ? "
Panxika demeurait intriguée ; et psychologue de profession ; elle faisait des rêves de cabinet. Elle subodorait que je n'avais pas toujours existé aimable. Certes, la plupart du temps, je savais me montrer charmant, musard, avec souvent (Panxika dixit) : " Ce coté gauche, timide, derrière le trait d'ironie que tu as parfois du mal à retenir… "
J'étais, d'après elle, (j'espère bien toujours l'être) un type marrant et, soit disant, attachant.
Par principe, je demeure, à l'habitude, sobre sur le passé. Je fais, en effet, comme tu as pu le constater, une forte allergie à la réminiscence. Vive le présent, à mort yesterday et souviens-toi mieux de demain ! Depuis, j'ai changé… Un peu, faut le reconnaître…
Mais, à cet instant précis, je me sentais enclin à raconter. J'ai minaudé léger ; enfin, je me suis jeté : n'avais-je point tendu, au cours de l'été 65, (moi, le fan pur et dur des Rolling Stones et de Vince Taylor !) une guitare électrique à Johnny Hallyday dans les coulisses improvisées d'un podium Butagaz et Europe n°1 réunis ?
- Tu sais, je n'avais pas encore dix-huit ans. Une simple ballade de garnement dans les coulisses. Un roadie m'a tendu l'engin : une Gibson ! Pleine de boutons, toute rouge, comme moi ! Et quand je le lui ai apporté, Johnny m'a fait un de ces clins d'œil ! Tout bleu ! Le grand Johnny ! Dégoulinant de partout ! Classe, quoi ! Rien que pour moi, Carissima mia ! Là, j'ai du admettre… "
Je m'étais bien marré : je revoyais Johnny ondulant large, cannes frétillantes. L'idole des jeunes avait fait son chaud, guitare débranchée, devant un parterre de curistes variqueux et ventripotents. Ahuris, affamés, en manque de veine (bonne), ils hallucinaient, bouche bée, l'œil rond, silhouette et exploit physique de Monsieur Mashed Potatoes qui retenait la nuit….


Panxika avait soupiré au début du récit. Maintenant, c'était silence radio. Elle persistait dans un mutisme réprobateur. Mon historiette ne plaisait pas, je coupai court. Elle s'attendait à quoi ? A une vignette clinique ? Ah, ça ! Compte là-dessus, j'allais refaire mon déballage ! Can't get no satisfaction !
Elle a quand même fini par bredouiller sa proposition de rendez-vous : ne pourrait-on se voir de bonne heure ? Dîner ensemble ? Nous étions à la veille du week-end.
" Au mois d'avril, ne coupe pas le fil ! En mai, raccroche comme il te plaît. "
Je balançais.
Mon planning nécessitait de la rigueur. Et puis, il y avait autre chose : cette dépendance toute nouvelle qui s'installait… De toute façon, un vendredi soir (et plus particulièrement à cette heure), pour trouver un restaurant convenable avec place, sourires, bouffe acceptable, ça allait être la croix et la bannière à agiter. Et puis j'avais encore pas mal à faire. Arrêt immédiat de prise de tête. Fin de mission. Retour à la base !
- Peut être… Sans doute… Je te rappelle dès que fini…
- Fais comme tu veux, tu peux… Mon " gros " chéri !" me répondit une Panxika gênée d'insister.
Panxika était et demeure très attirante. Elle débutait alors une brune trentaine qui ne laissait pas indifférents les hommes qu'elle croisait. Elle avait tout ce qu'il faut, là où il faut : tête et silhouette… Elle avait cependant, à cette époque, toujours autant de mal à rasséréner un éventuel compagnon. Disons que le mecton en question se sente un " mâle heureux "… Le problème, en fait, apparaissait avec l'utilisation des adjectifs. Une réelle difficulté à trouver le bon qualificatif. Les adjectifs dits " de trop " (en l'occurrence, ce soir là, ce petit "Mon gros " vernaculaire) se mettaient souvent à rôder. Elle comprenait fort bien, mais ne savait pas dire. Une sorte de trouble affectif.


Il devait, sans doute, te tarder de raccrocher, tel que je te connais. D'adorable nana, ne glissait-elle point dans ton (mauvais) esprit vers un nouvel intitulé, du genre : " gonzesse affligeante " ? " Mon gros " ? Pourquoi pas, tant qu'elle y était : " Mon gros poulet " ?
Dans la tentative de fragmenter en mille morceaux négatifs le moindre discours amoureux, tu as toujours su faire " lourd " et mal te comporter. Ceci dit, ça peut se comprendre. Suffit de parcourir ta fiche de police :
Nom : Venturi - prénoms : Raymond, Dante.
Profession : brocanteur.
Soixante mois de Légion Etrangère au deuxième R.E.P. " Tiens, tiens, voilà du boudin ! " Et livré par les airs ! Campagne du Tchad, séjours à Djibouti, Beyrouth, puis le Centrafrique. Au milieu des années 70. Enfin, juste avant le début des années quatre-vingts, la dite fiche rapporte une double tentative d'homicide…
Original.
D'habitude, les délinquants font le contraire : ils commettent d'abord leur forfait, puis s'engagent dans la Légion.
Tu aurais, selon les enquêteurs, balancé plusieurs pruneaux sur ta femme et dans les pattes de l'amant de madame. Les deux tourtereaux - pour le moins du plomb dans l'aile à défaut dedans la tête - ont terminé en piteux état aux urgences.
Aux assises de Besançon, en dépit de ton état éthylique avéré et de l'aspect passionnel du contexte, tes victimes et leurs avocats évoquèrent la préméditation, le coup tordu soigneusement préparé.
Boum ! Badaboum ! Cinq ans ferme ! Dont quatre ans de centrale à Clairvaux !



Mon Pierrot, comme le notait Stendhal : " Un peu de passion augmente l'esprit, beaucoup l'éteint. " Du coup, la nuit, il m'arrive encore de cligner des yeux et de grincer des dents, deux poings à la lune


Le temps, pourtant, finit toujours par accomplir sa besogne : le torrent des émotions s'est assagi, au point de ne s'en tenir, à présent, qu'à une aimable rigole.


A l'époque de ton méchant forfait, les clichés anthropométriques se pratiquaient encore en noir et blanc. Sur le tien, j'ai découvert un type grisonnant précoce, mine mâchée, retenu à hauteur de poitrine par une ardoise portant une date et un matricule…
L'instantané se révélait peu flatteur. Comme si l'individu émergeait d'une biture carabinée. Mais, c'était bien toi : ton faciès présentait la patente flétrissure engendrée par une imbibition au long cours. Une vraie gueule de bois, chantournée à l'emporte derrière des sourcils en bataille. Et puis, il y avait tes cheveux grisonnants, comme toujours, peignés à la grenade. Dans un second temps d'observation, tes yeux, passementés, pourtant, de poches lourdes, se révélaient rieurs, presque étonnés ; comme ceux d'un enfant ; comme s'ils venaient, à l'instant, d'assister à quelque spectacle burlesque.
C'est sans doute ça, chez toi, qui a toujours plut aux femmes : la fraîcheur au monde, en dépit de la lassitude certaine…



Le sevrage fut délicat : j'en profitai pour cesser de boire avec déraison… Mais tâchons de faire au plus sobre : à ma sortie de centrale, je suis parti vivre quelques temps chez ma sœur Gina. A Bar-sur-Aube (tu parles d'un humour !) ; en Champagne (mais sans les bulles).
Ca s'est tendu très vite avec le beau-frère. Il voulait, sans attendre, que je travaille aux forges voisines. Avant de le laminer, j'ai donc pensé, très vite, à mettre des kilomètres entre sa vie de con et la mienne. Partir à l'étranger ? Revoir les palmiers ? Le Venezuela et des rêves d'argent facile me tentèrent un temps. Mais j'avais déjà donné suffisamment dans le grand large et la guerre de course.
Un doigt sur une Michelin, deux, trois remarques entendues deci, delà, enfin une adresse improbable, et me voili-voilà, descendant du train (Sans expectations, comme dit ce vieux blues repris par les Stones). Je venais de traverser le pays, d'est en ouest, et me tenais sur le parvis de la gare St Jean de Bordeaux, sac à dos ballottant à l'épaule, un pesant vélo, de marque Betty, à la main…
Plus tard, je me suis fait envoyer le restant des effets personnels ; chez mon amie, Marie. Une grande voyageuse, rencontre de Beyrouth, devenue, entre-temps, antiquaire et qui demeurait toujours (et par chance !) à l'adresse indiquée.
Je me suis rapidement découvert de l'intérêt pour la brocante. Marie m'a mis, comme on dit, le pied à l'étrier, et j'ai opté, petit à petit, pour ce beau métier : chineur.


Je me la suis coulé douce… C'était plutôt rentable en ce milieu des années quatre-vingts. Puis, Marie a voulu un enfant. Nous avons fini par nous séparer…
J'ai alors filoché entre pièces rares et morceaux de choix. Souviens-toi de ma Citroën D.S Pallas break. Modèle 69. Couleur vanille, les phares tournants. Une véritable tire de collection ! J'en étais très fier ! Dénichée chez un viticulteur conservateur d'épaves et de grands crus ! (Elle a du maintenant passer au pilon.) Bon, pour sûr, le cardan droit faisait du bruit ; des fuites survenaient dans le système hydraulique. Cela tempérait mon bonheur de croisière ; comme un rappel sournois de la contingence. Mais je conservais le chou libre, léger. Pas vraiment de quoi se prendre la tête.
Bordeaux, l'élégante… Après ma sortie de prison, elle m'a gentiment abrité sous ses jupons de pierre tendre. Elle est devenue, à la longue, mon port d'attache.
Tu m'as raconté, un jour, que Blaise Cendrars, débarquant du paquebot Lutetia, l'avait peu appréciée : " Plate, pluvieuse, bourgeoise "… Mais, peut être que Le " bandit manchot ", n'avait pas pris le temps de saisir tout le coté " Belle salope retenue ", ni d'entrevoir les aspects pulpeux et agités, derrière les fenêtres mesurées et de bon aloi…

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© Août 2003