Roman 
Raymond et les promeneurs 
  Préface
 
VENDREDI
  17 heures 05
  17 heures 45
  18 heures 00
  18 heures 40
  21 heures 30
  23 heures 00
  23 heures 30
  0 heure 10
  0 heure 12
  0 heure 29
  0 heure 54
 
SAMEDI
  1 heure 30
  4 heures 00
  4 heures 18
  7 heures 56
  9 heures 00
  11 heures 45
  13 heures 18
  14 heures 38
  14 heures 45
 
DIMANCHE
  8 heures 00
  10 heures 30
 
  Epilogue
 
0h 29, C/O Paul Michel, Chemin de la Caussade

Hébété, j'avais vu le jet de flammes embraser la porte, puis, sans prévenir, Enver tirer deux cartouches dans le brasier. Nom de dieu ! Ca tournait au vinaigre chaud ! Ce minable de Paul ne méritait pas de finir passoire de la tête au pied ! D'ailleurs, Teeny était en train d'intervenir d'une voix de stentor. Il n'y avait plus qu'à espérer… Par la suite, la situation devint nettement plus artistique : sur un hochement de tête de Teeny, Placido et Domingo prirent position. Chirac reçut Jospin dans les bras, le propulsa en saut périlleux arrière vers la porte en feu. Jospin percuta une première fois la traverse intermédiaire ainsi que le petit montant de la porte d'entrée. Après une roulade impeccable, il revint dans les bras de Chirac, refit un saut périlleux puissant, frappa le panneau du bas et la frise. Celle-ci laissa aussitôt passer les rayons de lumière d'une lampe du hall. La porte cédait… Deux détonations éclatèrent à l'intérieur. Coup sur coup. Jospin encaissa un choc.
La guerre était déclarée. Paul perdait, à vitesse lumière, son statut de victime potentiel : l'enculé mauvais devenait un enculé dangereux. Pas de quartier ! Aboukir ! Au sabre d'abordage !
Jospin reposait à présent étendu sur le sol. Etait-il blessé ? Mort, peut être ?


J'ai balayé d'une rafale haute le panneau de la porte. Des morceaux de bois et de pierre se sont envolés de la traverse supérieure et de l'entablement. Domingo ou Placido, heureuse surprise, en avait profité pour se relever et rejoindre en courant son partenaire. Le masque de Jospin ôté, je vis que le gitan saignait de l'oreille gauche. Apparemment, il n'avait rien d'autre. Enver, frustré jusqu'alors, se laissa aller à ses mauvais penchants : les coups de feu bruyants de son riotgun calibre 12 s'enchaînèrent, incessants. Derrière, la carabine à répétition de Murat le Kurde pétaradait, plus légère de tonalité, mais dangereusement efficace et rapide…


Paul s'est pris un gros plomb de chevrotine dans la main droite. Le projectile, ralenti, a traversé dans un premier temps le panneau de la lourde. Plus tard, une balle de ton AK l'a frôlé en ricochet.
Paul jouit douloureusement de ce trou cuisant dans sa paume. Une boule noire pulse au milieu d'éclats d'os et de morceaux de peau. Le reste du membre s'avére insensible. Un caillou ! Il a aussi ressenti un choc violent en haut du front ; et du sang coule le long de son nez.
Paul glisse petit à petit. Il frissonne, commotionné. Mais qu'est-ce qu'il lui arrive ? Son pistolet a été projeté à plusieurs mètres ; son portable est en mille morceaux, là, parterre… Paul passe la main valide sur son crâne : le majeur s'inscrit dans un sillon de chairs humides et pendantes toutes nouvelles. Au milieu des détonations, la musique orientale continue de se déchaîner. Paul rampe vers son arme. Il entend des zing ! Des zong ! Des balles, des plombs ; de partout ! Puis, la fusillade cesse brusquement.
Paul parvient à ressaisir son arme…



Au même moment les restes noircis de la porte ont volé en éclats sous les coups d'épaule de Teeny. Il a hurlé :
- Du calme ! Tout le monde se calme !


Paul agite l'arme en direction de l'entrée. Il tire instinctivement. Teeny fait un demi-tour sur lui-même, alors qu'il déboule dans l'entrée. Il expire profond, comme un ballon qui se dégonfle et s'écroule, le visage tourné vers le plafond. L'œil est fixe ; une côte défoncée ; le poumon gauche perforé. Pneumothorax. La douleur et la sensation d'étouffement qu'il ressent sont horribles. Teeny cherche de l'air comme un poisson échoué, la moitié du corps pris dans du béton. Boje moï ! Il se trouve très, très con : il bulle rose ; comme le trou qu'il a plus bas que le cœur.
"En fait, j'y croyais pas assez à cette histoire de gadjo dingo", subodore-t-il, puis, s'évanouit.



Je n'avais rien pu faire : j'avais trouvé l'action de Teeny osée. Qu'est-ce qui s'était passé dans sa tête ? L'humanité demeure toujours aussi étrange ; parfois, elle transcende curieux. Toujours et encore l'hubris, cette vieille démesure antique.
J'ai alors empoché dans ma parka le chargeur vide. D'un coup sec, j'en ai enclenché un second dans le fusil d'assaut… Marko et Branko réagirent à leur tour comme des furieux ; ce qu'ils étaient, bien entendu. Les deux envoyèrent la purée de feu dans l'ouverture, en évitant les premiers mètres, afin de préserver Teeny allongé en travers de l'entrée. Le fond du hall, aussi sec, s'enflamma…


Paul, au milieu de la pièce, voit sa jambe droite brûler. Il part à cloche-pied vers le mur ; il tapote, compulsif, ce début d'incendie corporel. Aïe ! Aïe ! Aïe ! Tout son corps se barre ! Il ne sait plus où donner de la tête, alouette ! Qui est-il ? Cette triste main transpercée ? Ce crâne entrouvert ? Ou cette guibole en train de cramer ? Il pleure de peur, de rage, de n'importe quoi. Les tapotements frénétiques vont finir par avoir raison de l'incendie du membre noirci et de son peignoir. Une odeur de chair grillée lui monte au cerveau. Il a mal ; très mal. Une ombre plonge dans l'entrée alors que deux balles de chevrotine lui percutent l'épaule droite. Paul s'effondre sur le cul, la psyché et l'omoplate en miettes. Il a glissé le long du mur, burnes à l'air, prend une position fœtale. Il pleure à chaudes larmes. Froid, bobo partout !
- le dragon est vaincu. Foutu. Papa et maman, là-haut, dans le ciel, ne seront pas contents de Dragonnet… Oh ! Que j'ai mal, j'ai mal ! Maman ! Il faut que ça s'arrête !
Il s'adresse, déjà, aux chers disparus. De la main gauche encore valide, il pointe, maladroit, son arme vers la tempe. Il appuit sur la gâchette…
(Paul va rater son coup. Classique. Il se fourre le pruneau dans les mâchoires. Ce qui a pour effet immédiat d'arracher une partie du maxillaire supérieur ainsi que les molaires et prémolaires attenantes. Dragonnet ne sait pas qu'il vaut mieux se filer le canon dans le clapet si on ne veut pas se rater…)
Paul perd peu à peu connaissance dans un bourdonnement grandissant, juste le temps de sentir un morceau de langue qui se balade dans ce qui reste de bouche, alors que son cœur explose dans une gorge déjà passablement encombrée…



Le choc passé, j'ai fonçé, vidé mon chargeur dans le hall, plongé dans l'entrée, pour me retrouver allongé à coté de Teeny, coudes et genoux douloureux. De la chevrotine passait encore au-dessus. Les ampoules du hall avaient toutes morflé. Je ne distinguais pas grand chose. Un coup de feu a retenti. J'ai baissé la tête, tiré une nouvelle rafale droit devant. Silence. J'entendis, plus loin, comme un gargouillis. Et juste à coté de moi, la prise d'air du poumon de Teeny. Un sifflet de bouilloire sporadique, qui alternait avec le bruit d'un soufflet de forge miniature… Haletant pour un éventuel auditeur. Pas bon, pas bon…
Petit à petit, j'ai mieux discerné l'ensemble de la scène : je distinguai Paul Michel, couvert de sang, la gueule à moitié emportée, recroquevillé contre le mur. J'ai hurlé de cesser le feu, complété ma proposition en espagnol :
- Basta ! Basta ! Hijos de putanas ! Burros locos !
J'étais prêt à tenter le Volapuk, si nécessaire. Enfin, les autres ont cessé leurs tirs de forcenés. Je n'en revenais pas : j'étais indemne !
Enver est entré. Il a pointé une puissante lampe torche halogène sur l'ensemble de la scène. Ce qui eut pour effet de m'éblouir définitivement. Lorsque Enver a réalisé que Teeny était salement touché, il a émis une plainte insolite, comme un gros sanglot. Farfouillant dans sa poche, il a sorti un rasoir, et s'est précipité sur Paul. Celui-ci ne fut pas très sensible au fait qu'on lui relevait le peignoir, agrippait ses testicules, et que d'un passage unique du tranchant, Enver l'émasculait, pour ensuite projeter, rageur, les bourses sanguinolentes et leurs contenus glandulaires contre le mur.
Paul a tressauté. Un peu. Une dernière fois.


L'émasculation n'a pas vraiment tué Paul : il aurait fait un infarctus auparavant, d'après l'autopsie…


" Légèrement sauvage comme leçon de fin de vie ! ", ai-je médité, mon Pierrot, le cœur au bord des lèvres.
Une partie de l'entrée cramait fort. Les flammes léchaient l'escalier en bois qui distribuait l'étage. Enver s'y engagea pour visiter l'étage. Dans quelques minutes, la maison allait s'embraser. Bientôt, tout le voisinage réagirait, et les pompiers, gendarmes, et autres fonctionnaires de la première urgence allaient rappliquer. Je réalisai qu'une petite porte sur la droite du hall était demeurée entrebâillée. Et si le pauvre tordu était venu de là ? J'ai pris l'étroit passage qui plongeait presque à pic. J'ai débouché dans le sous-sol de la bâtisse…


Après avoir suivi un corridor qui puait le moisi, je pénétrai dans une première salle pauvrement éclairée. Divers objets hétéroclites s'y trouvaient entasser : chaises, cartons, vieux meubles, linge. Le tout-venant d'un débarras habituel. Peut être que Paul était gentiment allé chercher une bouteille de Bordeaux, pour se l'enquiller avec Caroline ? Soirée chandelles. Et beh, ouaih, quoi, mes cochons ! Caro avait peut être fini par aimer sa relation avec l'autre pomme gâtée. Et moi, pauvre cloche de Raymond, je venais de m'enfiler une complicité de meurtre autour des poignets… Le malentendu existentiel intégral ! Je remettais ça dans la supputation anxieuse. J'eus le doute. Un spasme œsophagique me donnait la sensation d'une balle de tennis trop rugueuse coincée dans ma gorge.
Si Caro paressait là-haut en dépit du bordel ambiant, elle allait finir comme Jeanne d'Arc…
Murat m'a rejoint. J'étais proche de faire demi-tour, de sortir de tout ce bastringue. Affirmatif : totale gourance ! Caroline avait sans doute été raccompagnée tout simplement quelques minutes plus tôt par le barzingue allongé au rez-de-chaussée. Oh, le boxon de boxon !
Murat a braqué sa lampe derrière une immense et lugubre desserte qui devait peser la tonne. Il a fait signe : j'ai entendu une porte grincer et, presque au même instant, l'exclamation du Kurde.


Didier, le voisin maraîcher, se sent merdeux. Cette fois, il a battu tous les records : éjaculation plus que précoce ! Gisèle n'a même pas eu le temps de faire une courte check-list avant le décollage ou, à défaut de sourire aux cigognes, de prendre son propre chrono pour enregistrer l'exploit. Didier a atterri sans sortir le train : carburateur trop chaud, vapor lock, problème de manche, etc. Son membre s'est dégonflé au dernier moment, après une petite giclée irrépressible : le lâche ! Il repose, à présent, cannelloni trop cuit, contre sa cuisse humide. Il cherche l'excuse, Didier, met sa défaillance sur le compte du tapage nocturne… Il finira, peu à peu, par croire lui-même à ce douteux argument. Sa colère grandit. Et le bazar, là-bas, continue ! Quant à une autre érection, il n'y pense même plus. Il ne voit plus que les sillons verticaux qui rident le plexus de Gisèle pour rejoindre ses nichons asséchées. Quant aux fesses, deux sacs de ciment à prise rapide abandonnés sous une gouttière apparaitraient plus accueillants…
Un ingrat, le Didier. Pourtant Gisèle lui a donné de beaux enfants : garçon, fille. Le couplé gagnant. Le premier, un vrai con, selon le père, réside au Manitoba et ne veut plus du tout entendre parler d'un possible retour dans l'exploitation familiale. Quant à la seconde, à la sortie de sa dépression, elle a porté plainte contre Didier pour attouchements durant la petite enfance…
- Boudiou ! Ils auront vu trop de films, ces dégénérés ! Chienne de vie ! Didier s'emporte. On va voir ce que l'on va voir ! Il va rameuter les gendarmes ; demain, le maire. Bâtarde d'existence ! Merde de vie mauve ! Il baisse les yeux machinalement, alors qu'il urine dans le lavabo de la salle de bain. Didier réalise, angoissé, qu'il ne voit pas son pénis dissimulé sous sa panse proéminente. Bordel de bordel de Dieu ! Sa femme, lui-même, tous les deux, commençent, et pas pour de rire, à être atteint du " vieillou " ! Après tout, un emportement exprimé par la rapidité de l'acte pourrait être le signe d'un certain élan, d'une jeunesse qui tente de se maintenir. Il a deux gros boutons dans le dos. Peut être de l'acné ? Faudrait pas qu'elle fasse trop chier, la Gisèle ! Cette vieille bique rêveuse ! Pendant ce temps, les chiens hurlent à la mort. Il va te les refiler à la S.P.A, vite fait, bien fait. N'ont qu'à persister à jouer aux corniauds angoissés !
Le vacarme continue chez Paul Michel. On s'amuse bien, là-bas. Lui, aussi, il ne va pas tarder à se mêler à la fête galante. Mais, à sa façon. Il attendra plus tard pour faire appel à la maréchaussée. Didier renifle, soudain, une forte odeur de brûler : la tantouze d'à coté finira un jour par foutre le feu à sa propre baraque. Merde ! Il y a peut être une justice dans ce monde inique ! Mais Didier ne va pas attendre plus longtemps quelque effet positif du sort : il prépare une petite participation ; une modeste contribution à la chienlit généralisée. Il enfile un slip virgulé, un T-shirt " Carrefour ", ajoute un bas de survet' informe, chausse sa paire de tennis éventrés. Didier respire un bon coup et se passe trois doigts épais, aux ongles éternellement douteux, dans les cheveux…
Action !
Didier descend dans le garage, farfouille dans le merdier qui lui sert pour le bricolage, tombe sur la poche de mastic vitrier qu'il recherche. Il lui faut des clous, tiges de trente-cinq minimums ; têtes plates. On va bien rigoler…
" Tiens, se dit-il, ils passent aux pétards, maintenant, les enfoirés ! Pas besoin de leur en promettre ! "
Didier est troublé : les détonations rappellent un tir d'arme automatique… Et puis, ça, là, ça ressemble, putain, à du calibre 12 ! Après la tentative d'incendie, essayent-ils de s'entretuer ? Ah, les braves cons, tant mieux ! Il revoit des images : le Djebel ! Comme il était svelte à cette époque ! Faut dire qu'ils crapahutaient plein pot. Chasse aux fellouzes… " Marsouin, mon frère ". Infanterie de marine. Ah, cette guerre " salade de fruits, jolie, jolie " ! On prenait la " banane ", le stick de vingt gus, et on partait cueillir le melon frais dans la montagne. Oh ! Oh ! Fallait savoir les laisser mûrir avant de passer à table et de s'en payer une bonne tranche ! Eh ! Eh ! Ceux qui étaient trop verts, trop durs, même à la dégustation électrisante, on te leur organisait un petit baptême de l'air, histoire de sonder avec, par la même occasion, pour vérifier la précision de l'altimètre…
Ah, ça, il a bien rigolé… Didier s'absorbe à présent dans ses préparatifs : tant pis pour leurs gueules, même si cela se calme pour le coup chez l'autre inverti.
A morfler les gueuses !
Pine au cul ! Le motoculteur refuse de tousser. Il a beau faire et refaire, rien n'y fait. Il a même fini par noyer le carburateur. Comme un bleu ! Didier déteste ces engins qui marchent une fois sur deux. Il est bon pour démonter les bougies, nettoyer filtre et gicleur. Patience, patience… De toute façon, partis comme ils sont partis, les autres, là-bas, ils en auront jusqu'au petit matin à se tirer mutuellement.
Il existe, quand même, des situations difficiles à imaginer…



J'ai vu l'horreur par-dessus l'épaule de Murat. J'ai caressé délicatement le visage de Caro, embrassé son épaule nue, mais n'ai eu qu'un faible gémissement en réponse. Murat a coupé au rasoir les sangles de cuir qui tenaient la jeune femme. Puis il a dégagé, gêné.
J'hésitais à faire sauter le grossier pansement qu'elle portait sur l'œil gauche : l'œil pouvait être salement amoché dessous. Il fallait s'attendre à tout avec l'autre ignoble transcendée en cadavre. Il n'y avait qu'un moyen de le savoir. J'entrepris de décoller, le plus délicatement possible, le sparadrap. J'ai aperçu, petit à petit, une paupière hyper gonflée et tuméfiée, comme celle qui recouvrait l'œil à l'air libre… J'ai tâté, senti la rondeur dessous : le globe oculaire était toujours là. Pourtant il y avait quelque chose. En plus… Ou en moins ?
Je réalisai, tout à coup, que les cils, les sourcils avaient disparu ! Plus haut, le large sillon de peau blanche tracé dans les cheveux, et, plus bas, le sexe, nu, rasé, à découvert, venaient, obscènes, en folle cohérence avec le spectacle de l'œil ! J'avais vu quelques saloperies dans ma vie, mais, rarement, un dispositif aussi pervers ! Je suis parti comme un fou dans la pièce adjacente chercher une couverture, n'importe quoi, pour recouvrir Caroline. Je suis tombé sur un rideau. Délicatement, j'ai enveloppé la jeune femme à l'intérieur de l'étoffe. Ce n'est qu'après que j'ai senti la dureté de la brosse, compris assez vite, stupéfait. Je l'ai retirée le plus doucement possible. L'émasculation à vif de Paul m'est apparue, tout à coup, bien douce…


La fumée prenait de plus en plus d'ampleur. J'emportai Caroline. Je progressais genoux pliés, cherchant le maximum d'air au ras du sol. Le chat persan, poil fumant, griffant de partout, a bondi de nulle part. Il a miaulé horrible. Une furie. Il est passé entre mes jambes. J'ai trébuché et manqué tomber. Ce con de chat m'avait fichu les chocottes plus, plus ! J'ai perçu des exclamations, suivi d'un nouveau tir de fusil à pompe.
Good bye ! Fare thee well, sweet, sweet gato, will ne'er see you in Valparaiso !
J'ai quand même réussi à rejoindre l'extérieur de la maison. Toussant, crachant, j'ai déboulé hors de la propriété. J'ai aperçu Noé, Murat, et Enver qui transportaient Teeny vers les véhicules. Tous paraissaient exténués, toussaient, pleuraient. Le camion citerne, pendant ce temps, démarrait devant la maison qui s'embrasait de plus en plus. Cahotant, il prenait, sans attendre, le chemin du retour. Noé me rejoignit :
- Monsieur Venturi ? On ne peut évidemment laisser les choses en l'état.
- J'y pensais justement. Je vais refaire un tour dans ce merdier. Tâchez d'installer au mieux Caroline dans la fourgonnette et dites aux autres de veiller sur elle. (J'avais été rassuré par l'attitude de Murat lors de la découverte de Caro dans la cave.)
- Qu'ils y aillent mollo, mollo. Vous et moi, on va s'occuper…
Noé m'a pris Caroline des bras et s'est dirigé, rapide, vers le J5.
" Petit, mais costaud ! " réalisai-je, d'un coup d'œil furtif.
Le moteur, comme tout le monde, toussait péniblement. Le véhicule émettait une quantité impressionnante de fumée dans la lumière des lampes torches. Ca chauffait de partout…
J'ai couru à nouveau en direction de la maison. Il était temps de faire du ménage. Noé est revenu peu après. Il m'a tendu une vieille paire de gants de jardinier, un gros chiffon de mécano. Après, nous sommes allés remplir un seau à un robinet extérieur.


L'incendie prenait de l'ampleur. On s'est mis en quête d'un maximum de douilles et de cartouches vides. Puis, nous avons ramassé le cadavre du chat et deux molaires sanguinolentes de Paul qui trainaient à proximité. Après un lavage à grande eau, on a astiqué, épongé le plus de sang possible sur le sol, sur les murs, sur tout ce qui ne brûlait pas encore… Pas question de ne compter que sur le passage du feu… Le moins d'indices possible… Enfin, nous avons traîné le restant des carcasses carbonisées des chiens à l'intérieur de la maison.
Ca devait coller…
Noé a récupéré les pistolets abandonnés de Teeny et de Paul Michel. Je suis redescendu dans la "chambre des tortures" reprendre possession de mon fusil resté appuyé contre le mur. Ensuite, j'ai embarqué un deuxième rideau et attrapé un bon coup de chaud en remontant dans le hall d'entrée. Le plus dur restait à faire : embarquer le corps de Paul. Pas le laisser là. La fumée devenait de plus en plus insupportable. Nous sommes arrivés à tirer le cadavre de Paul à l'extérieur. La tête me tournait. Nous étions entourés de flammèches qui voletaient de partout : le toit, à son tour, a pris feu. Nous avons tenté de revenir dans l'entrée, mais l'incendie devenait trop important. Rien à faire : les rognons de Paul finiraient au barbecue. Nous avons roulé ce qui restait du corps dans le rideau. Le cadavre du défunt commençait certainement à refroidir malgré le réchauffement général… Nous l'avons porté à l'extérieur, comme un gigantesque "rouleau de printemps". Enfin, titubant, éreintés, nous avons rejoint le J5.
Un gros " Meeeeerde !" que j'ai jeté alors. J'étais totalement essoufflé.
Il ne fallait pas oublier d'embarquer le véhicule de Paul ; faire croire qu'il trimballait ailleurs ; ou qu'il y allait. Mordiou ! "Dingo et sa serpillière roulante" ne passaient pas inaperçus : fallait en profiter !
- Il faut trouver les clés du 4x4 ! On balance le corps de Paul dedans ! On embarque le tout !
Placido et Domingo attendaient dans la Studebaker décapotable. Le moteur tournait au ralenti. Celui qui ne saignait pas de l'oreille est sorti du véhicule :
- Où qu'il est, l'engin, d'après toi ?
- Dans le garage, sans doute.
- Alors, ne t'en fais pas ! Je m'en charge !
" Domingo-Placido " a couru vers le hangar annexe à la bâtisse en feu. Une petite minute s'est écoulée et il a jailli au volant du gros break américain.
A fond les manettes !


Il a stoppé en dérapage à ma hauteur. J'ai soudain réalisé pourquoi les alarmes sophistiquées ne servaient pas à grand-chose. Aidé de Noé et du Gitan, j'ai chargé le corps à l'arrière du véhicule. Il y a eu un "schtok !", suivi du bruit inconvenant d'un mouvement de liquide dans un container. La tête de Paul venait de percuter un bidon à moitié rempli d'essence sans plomb…
Placido-Domingo a rejoint son collègue qui poireautait dans la Stud'. L'autre Calo avait conservé le masque de Chirac sur la tronche. Il a trifouillé à l'intérieur, fait brusquement demi-tour, et s'est mis à speeder dans ma direction. J'étais déjà installé aux commandes du 4x4. Il m'a tendu un masque de… Michel Rocard !
Nom de Dieu, le Calo faisait collection des figurines politiques !
Mets ça ! On n'y verra que du feu ! Ni vu, ni connu : toi, l'autre ? Qui dira ? Quand c'est fini, le gros cube est pour moi ! Pour la pièce détachée ! D'accord ?
Il a renfilé sa tête de Jospin, n'a pas attendu la réponse.

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© Août 2003