Roman 
Raymond et les promeneurs 
  Préface
 
VENDREDI
  17 heures 05
  17 heures 45
  18 heures 00
  18 heures 40
  21 heures 30
  23 heures 00
  23 heures 30
  0 heure 10
  0 heure 12
  0 heure 29
  0 heure 54
 
SAMEDI
  1 heure 30
  4 heures 00
  4 heures 18
  7 heures 56
  9 heures 00
  11 heures 45
  13 heures 18
  14 heures 38
  14 heures 45
 
DIMANCHE
  8 heures 00
  10 heures 30
 
  Epilogue
 
0h 54, Chemin de la Caussade, Bruges, Première exploitation maraîchère.

Votre convoi prend le chemin du retour. La musique demeure toujours aussi présente. La citerne a disparu droit devant. Vous passez, pédales au plancher, devant le branché de la communication. Il ne se doute toujours de rien. Il pioque du nez dans un pastaga couleur de neige sale…
Vous défilez à présent devant la maison de Didier : ce dernier sort de sa remise aux commandes du motoculteur, moteur rénové. Didier vous menaçe de son poing au passage, puis reste bouche bée quand il découvre Michel Rocard au volant du 4x4 de Paul Michel.
- Bouducon ! Tudieu ! J'ai pas rêvé ! Rocard, lui-même ! Ils sont tous de la même maison ! " Rocco et ses frères " ! Bouffe au même râtelier ! Je vais te les arranger, moi, tous ces aristos de la jaquette, ces sodomites de mes deux ! Revenez de votre croisière, mes doux chéris ! Vous allez avoir besoin d'un cric, et, peut être bien, d'un démonte-pneu pour votre prochaine partouze !"
Le maraîcher en colère dirige son engin vers la propriété de Paul Michel. Le plomp ! plomp ! du motoculteur scande la lente progression. Il cabote jusqu'au virage qui délimite le terrain de son voisin honni. Didier positionne perpendiculairement le motoculteur au chemin remblayé de grave, met en action les dents de la machine. Il traçe un sillon en travers de la voie. Ricanant, il descend du petit tracteur, dispose ses boudins de mastic dans les rainures dessinées dans le sol par l'outil du motoculteur. Des clous pointent de leurs surfaces. Il recouvre, délicat, son ouvrage, tassant avec soin la terre.
- Oh ! Putain de putain ! Le bon piège à cons ! grinçe-t-il en tirant la langue (Ce qui est très difficile à faire…).
Il s'éclate.
C'est alors qu'il réalise que la maison de Paul Michel est en train de flamber pour de bon. Ca s'éclaire vilain là-bas. L'odeur de brûlé envahit la nuit. Pour le coup ça devient un vrai boxon !
- Beh, ouais ! A toujours se fourrer du chaud dans le fion, on finit marron et grillé ! Baisé sur toute la ligne ! Une fusée bien carrée dans la lune !"
Et les autres empaffés se sont tous tirés ! Même le Paul, apparemment, dans son 4x4, avec l'autre Michou : Roro, " la reine des impôts " ! Oh, la salope ! Ah, les fumiers !
- Les enfoirés ! Que du beau monde !
Bon ! Ce n'est pas tout ça… Cela ne lui déplait pas de voir cramer la bicoque de l'autre pourri. C'est même assez inespéré, à vrai dire. Mais, il faut signaler l'incendie ; autrement son statut de bon citoyen, de bon père - connasse de gamine ! - risque d'en prendre un coup…
Plomp ! Plomp ! Plomp ! Didier reprend le chemin du retour. Le motoculteur, lentement progresse. Il longe à présent le talus boueux du chemin de desserte…


Le chien de l'autre voisin de Paul Michel daigne s'ébrouer. On a fini par le déranger : il y a cette odeur de roussi qui se répand en fortes effluves jusqu'à sa truffe seiche. Il entend le motoculteur, les voisins pointers. Et alors ? Nom d'un homme ! Clairon s'étire et se désintéresse aussitôt du sort de ses camarades canins. Il fait de même pour le bruit et autres fragrances qui l'atteignent. Le cabot prend une distance hautaine, se mordille, sauvage, une patte avant :
- Trin ! Triin ! Triiin ! Grumphh ! …
Il a décidé de se consacrer à la recherche d'une puce insistante. La patte arrière droite, frénétique, gratte le vide. La zigounette, d'un beau rose luisant, pendouille, stupide, à moitié sortie du fourreau.



Enver, au dernier moment, a choisi de prendre les commandes de la Mercedes. Il a laissé Noé s'occuper de Caroline dans le J5 que pilote Murat. L'ensemble des véhicules se déplaçe maintenant à bonne allure.
Il fallait se tirer de là sans tarder…


La mignonne petite citerne, relocalisé devant, n'était plus que deux minuscules points rouges prenant de plus en plus de distance. Je découvris, au passage, un des voisins de Paul qui sortait de sa remise sur un motoculteur. L'homme levait le poing, l'air totalement ahuri.Tout à coup, je me suis rappelé que je portais le masque de Rocard : pour sur, il y avait de quoi surprendre son prochain. Mais que branlait mister "Belou", avec cet engin, au milieu de la notte ? Un 3/8 agricole ? Plagiait-t-il un film de david Lynch ?
Le monde du travail changeait profond…


Parti en dernier, au volant du Ramcharger, je suis parvenu à mon tour au bout de chemin. Je m'apprêtais à me lancer sur la départementale à la suite des autres qui accéléraient en direction du Médoc, quand le 4x4 fut soudain balayé par les phares de deux automobiles venant, à toute berzingue, sur la gauche. Elles venaient droit sur moi ! Les véhicules ralentirent, se préparaient manifestement à emprunter le chemin d'où je sortais. Le 4x4 passa devant leur nez…
- Crénom de bazar de bintz ! Mamma mia !
Les véhicules étaient en train de faire un rapide demi-tour pour se lancer à ma poursuite…
De nouvelles et belles emmerdes en perspective. La lune se percevait difficilement. La nuit posait sur la terre son lourd couvercle noir.


Didier a laissé tourner le moteur de son engin devant la maison. Sans trop se presser, il va téléphoner au poste mural dans la cuisine. Il décide d'alerter en premier la gendarmerie : question qu'ils sentent bien qu'il ne s'agit pas d'un simple feu de cheminée… Il signale donc le micmac artificier, fait moult allusions aux mœurs dissolues et déviantes du propriétaire, ainsi que de ses proches et autres connaissances. Enfin, il explique où il habite :
- Chemin de la Caussade…
Le gendarme qui prend son appel d'une voix endormie, lui dit de ne pas s'en faire, qu'il appelle, lui-même, les pompiers…
- D'accord, mon con joli, je t'emmerde comme les autres ! J'espère bien t'avoir réveillé pour le restant de la nuit ! dit-t-il, après avoir, bien sûr, raccroché. Il repense, tout à coup, à la saignée qu'il vient de pratiquer en travers du chemin : Couilles de bouc ! Il va falloir y retourner illico ! Manquerait plus que cela fasse des histoires !



J'ai appuyé à fond. Le V8 m'a collé au siège. Mais l'effet de couple passé, j'ai eu du mal à remonter le convoi. Le masque de Rocard toujours disposé sur le visage, j'ai fait des signes frénétiques aux têtes que j'entrevoyais dans les différents habitacles. Chirac et Jospin opinèrent. On aurait pu penser à la répétition de quelque ballet postmoderne : Découflé décoiffé ! Martha Graham opérettisée ! Visages, silhouettes se détournaient, à la vitesse du dépassement accompli ; puis ces mêmes visages ou silhouettes, dans un mouvement séquentiel parfait de symétrie, reprenaient leurs positions face à la route, dés que les voitures des poursuivants doublaient à leur tour. Une chose était sure : mes poursuivants n'étaient pas des flics. Un seul occupant par bagnole, pas de gyrophares…
Déjà ça.
Ensuite, tout est arrivé très vite : Placido+Domingo (donc, si vous suivez bien, leur double Jospin-Chirac), veilleuses éteintes, ont déboîté de la caravane pour se glisser en douce derrière les véhicules qui les avaient dépassée. Les deux compères firent alors des appels incessants de phares pour perturber les occupants des véhicules qui me poursuivaient.
Peu après, j'ai fini par atteindre la patte d'oie. Je l'ai reconnue aussitôt (Une conséquence de mes dérives de chine, à la recherche du joug de bœuf, de l'outil agricole ancien : des ustensiles sensés satisfaire de nouveaux propriétaires terriens. Suffisait d'un bouleau par-dessus, et, bientôt, tous suffoquaient d'allergie…).


J'ai engagé mon engin sur la petite route de gauche qui partait se perdre au milieu des pins. J'ai bouclé acrobatiquement la ceinture de sécurité. Puis, j'ai freiné plein pot, après deux cents mètres d'engagement sur la chaussée étroite. Surtout ne pas leur laisser le temps de réagir…
La première automobile, un coupé Peugeot, en dépit de son freinage A.B.S, a enfonçé l'arrière du 4x4. Le chos, très violent, a soulevé l'essieu du break américain. La deuxième tire, une Alfa 164, est partie en travers. Elle avait préféré plonger dans le fossé pour éviter une collision en chaîne. Elle a percuté, peu après, un arbre de l'aile droite et terminé en tonneaux. Son toit reposait, à présent, sur un tendre tapis d'aiguilles de pins…


Tout le monde semble beaucoup trop préoccupé pour l'instant.
"Où ? Quand ?" n'a plus d'importance.



Placido et Domingo, s'étant maintenus à bonne distance, réussirent à freiner : leur Studebaker embarqua vers la gauche, mais stoppa sans trop de difficultés. Des acrobates ; des cascadeurs aussi… Enver est descendu de la Mercedes. Il a fait rapidement le tour des voitures accidentées. Je l'ai rejoint, dès que j'ai pu.
Endolori, commotionné par le coup du lapin inhérent à ce type de collision, je n'ai pas eu trop de peine à reconnaître un des " frères " de Paul dans l'occupant du coupé. A moitié dans les vapes, le conducteur gémissait, la tête engloutie dans l'airbag conducteur.
" Placido ou Domingo " revint de sa visite auprès de l'autre véhicule : il fit un geste qui signifiait que le conducteur était H.S…
" Pas trente-six solutions au problème…. " Je m'adressais à Noé qui venait de sauter, à son tour, de la grosse mercade. " Après le nettoyage de printemps, il nous faut passer à une mise en scène improvisée, dans la pure tradition du film de série B. Je ne vois pas d'autre possibilité. Et surtout faire dans le preste !
- Entièrement d'accord avec vous, Monsieur Venturi, approuva Noé. Pour le scénario, j'ai une ou deux idées à vous proposer. Mais, comme mister Edwood, il ne faut pas craindre l'opprobre… Comme dit le sage : " On a beau changer de couleur, on n'en demeure pas moins caméléon… "
- Dites toujours, Monsieur Noé : Monsieur… Teeny… m'a vanté certaines de vos capacités, flattai-je, vision brouillée, encore tout étourdi et douloureux.
J'ai ajouté :
- Voyons donc, cher Noé, voyons !
Le visage de Noé s'est éclairé de deux blancs d'œil et d'un clavier de piano :
- Que diriez-vous d'un accident tragique survenu entre amis bizarres et agités ?
Il faut nous hâter, éviter toute visite impromptue qui nous obligerait sans doute à prendre soin de nouveaux arrivants…
Je n'y tenais pas vraiment. On atteignait déjà le trop-plein de sanquette. J'approuvai.


Chacun se mit à la tâche. Noé, déconcertant, tira froidement une balle du pistolet de Paul dans la tête du pilote de la Peugeot qui émergeait de son airbag. Un mignon petit trou rouge apparut entre les yeux. L'homme mourut, sans une plainte, œil fixe, les paupières se relevant dans un dernier arc réflexe…
Travail d'empreintes accompli, Noé a déposé le fusil à pompe d'Enver contre la portière du conducteur ; comme s'il y avait eu règlement de compte entre bons amis. Il a balançé des cartouches à l'intérieur du véhicule. Puis, à sa demande, Enver a tenté de briser la nuque du gonze de la voiture sur le toit. Ca s'est révélé plus difficile : l'accidenté devait déjà horriblement souffrir. La manipulation d'Enver le fit hurler terrible. Puis, le Turc a fini par se redresser, pétant violemment la trappe et le bouchon du réservoir. Ensuite, il a laissé pisser l'essence…
Pendant ce temps, "Placido+Domingo" et moi-même tentions de dégager le cadavre de Paul de la partie coffre du 4x4… Paul, vêtu de son peignoir à fleurs, reposait cul en l'air, en équilibre instable sur le siège arrière. Le corps s'était envolé au moment de l'impact… Il avait été violemment projeté contre le hayon puis était revenu se ficher sur le dossier de la banquette passager.


Le cadavre de Paul fut installé en position de conduite. Noé balança le rasoir d'Enver dans la poche droite du peignoir. Auparavant, il l'avait disposé dans la main de Paul, en essayant de respecter une prise à peu près naturelle. Ensuite il glissa le Smith and Wesson dans la pogne valide du Paul. Le tout, bien entendu, ayant été, auparavant, essuyé avec soin. Fallait se dépêcher : la rigidité cadavérique n'allait pas tarder à apparaître. A ce moment-là, il s'est produit un truc étrange : Noé est devenu tout gris. Il fixait le corps de paul, puis, a dit :
- Il vient de bouger !
Je me suis approché : j'ai entendu comme un soupir… Oh, le con devenait gazeux ! Jusqu'au bout, il avait décidé de gonfler son monde !
Ensuite nous avons balancés dans la cabine du 4X4 les molaires que nous avions récupérées. Enfin, une balle fut tirée de la propre main de Paul. Nous avons du forcer pour donner l'angle suffisant à l'avant-bras, afin de pouvoir appuyer le canon du pistolet contre la mâchoire fracassée. La vitre latérale droite a volé en éclats. Pour compléter le script, nous avons jeté une douille supplémentaire, retrouvée lors du grand nettoyage de printemps.
Le tout n'a pas pris cinq minutes. C'est plus long à décrire dans le détail qu'à faire pour de vrai…


Nous sommes repartis, abandonnant sur la route le Ramcharger, phares allumés, moteur tournant, garé à moitié sur le talus. Tant pis pour la pièce détachée !
La 406, devenue épave, reposait dans le fossé qui longeait la petite route ; et L'Alfa s'est embrasée après notre départ, grace à Enver et une torche en papier…
Avec un peu de chance, la forêt, à proximité, prendrait feu, augmentant ainsi les chances de faire disparaître des indices par trop significatifs…


Bien évidemment, la mise en scène ne ferait pas long feu pour des spécialistes de scènes de crimes. Manqueraient les roubignoles du Paulo, par exemple. Pour faire désordre, ça faisait désordre. Mais la réalisation était suffisamment emberlificotée pour laisser le temps de voir venir, et faire des bagages, si nécessaire…


(Le scénario, proposé aux enquêteurs, était relativement simple : " Paul et ses joyeux Compagnons", " chochotes " étranges et inquiétantes (du facile à établir), après partouze pas très fine, suivie d'un chaud départ des autres convives, font mumuse en fin de soirée. Ils sont à ce point allumés qu'ils finissent par foutre le rifle à la bicoque de Michel… Une course-poursuite s'en suit : sorte de jeu à la fois sérieux et furieux… Défi à la vie, à la mort. Manque de bol, Brother Bernard, trop joueur et facétieux, percute l'arrière du 4x4 et oblige le troisième larron - un dénommé Christian, si je me souviens bien - à se foutre la gueule en l'air…
Paul, rendu plus fou que d'habitude par l'accident mortel en Alfa Romeo de son amant préféré, fait flamber la tire par désespoir. Il se crame la canne accidentellement, tente de flinguer l'occupant de la Peugeot ; en l'occurrence, le mignon Bebert. Il y parvient, après avoir essuyé une décharge de fusil à pompe…
Malade complet, son rasoir sur lui (ça ferait travailler les bulbes des enquêteurs la présence de ce rasoir dans un peignoir à fleurs), Paul se sera émasculé dans un geste de désespoir amoureux, puis tente de se suicider au pistolet… Mais, il se rate. (Il y parviendra cependant par choc et perte de sang…)
Du mauvais Rouletabille….
Pour la disparition des roupettes, on laisserait supputer. Pour la plaie au crâne aussi… Ca tiendrait ce que ça tiendrait.
On était loin de la perfection du " Mystère de la chambre jaune " ou du scénario de l'accident de Lady Di…
L'Intelligence Service ne bottait pas dans notre poule, question accessoire… Mais l'emberlificote de la mise en scène pouvait prendre les têtes un petit moment. Juste ce qu'il fallait pour trouver de l'air.
Un travail de voltigeurs aguerris, mon Pierrot… Et, de toute façon, avec Caro, il y allait avoir problème…


Noé avait pris la direction du groupe. Il a ordonné une dispersion générale. Il m'a demandé de conduire la Mercedes. Enver demeurait beaucoup trop perturbé par l'état de Teeny. Fallait, surtout, éviter tout malencontreux accident…
"Placido+Domingo" retournaient au camp des manouches du Chemin Labarde. La citerne, de son coté, était en train de traçer… Direction inconnue.
Quant au J5 qui allait transporter Caro, il devait rejoindre la résidence de Teeny. Bien sur, il ne pourrait pas prétendre suivre la Mercedes…
L'hémorragie de Teeny paraissait s'être arrêtée. Mais il souffrait d'une anoxie qui devenait de plus en plus sévère. Les poumons, le cœur demeuraient comprimés par l'air répandu dans la cage thoracique. Il ne respirait presque plus et devait beaucoup souffrir. Il lui fallait des soins d'urgence.
Noé avait contacté Macha, la femme de Teeny. Une assistance médicale en urgence était nécessaire : pas question, bien entendu, vu les circonstances présentes, d'une hospitalisation.
Avant de partir, j'ai jeté un coup d'œil dans le J5 : Caro était allongée, toujours emmitouflée dans le rideau blanc. Il dépassait d'un vieux plaid à carreaux que l'on avait ajouté. Caroline dormait. De temps en temps son visage s'agitait de spasmes qui sillonnaient ses traits déformés.
Il fallait faire vite. Pour les deux ! Et peut être, même, encore plus que ça…


L'adjudant de gendarmerie Lebel fixe, méchant, Didier qui tente de donner des explications, bien évidemment confuses…
Les pompiers, plus loin, sont en pleine action.
Il ne restera pas grand chose de la maison. Les sapeurs se contentent d'arroser les débris noircis et fumants. Une colonne de fumée monte, abondante. Et il y a l'accident, l'incendie de pinède, juste après l'embranchement de la départementale. Les sinistres seraient liés, à ce que murmurent les hommes.
Le propriétaire de la maison ferait partie des victimes de l'accident tragique survenu, là-bas, sur la route de la Lande Belvédère…
A vrai dire, personne ne regrette le père Michel. Les pompiers volontaires gardent tous en mémoire la chaleur de son accueil au moment des étrennes. C'était même devenu une forme de bizutage pour tout nouvel arrivant dans la brigade.
D'habitude, Paul Michel foutait immédiatement le novice, avec son lot chatoyant de calendriers sous le bras, à la porte. Il lui demandait d'aller jouer ailleurs avec son Land Rover qui faisait pimpom ! Non seulement cet engin coûtait une fortune, mais se trouvait gracieusement offert par les contribuables de la commune dont lui-même faisait bêtement parti. Il concluait son exposé en traitant, direct, le nouveau venu de parasite et d'incendiaire. Il ajoutait une formule tendre, du genre : " Espèce de pisse-au-lit, de drogué de la corne de brume et du gyrophare ! ". Enfin, il proposait de lâcher les chiens si le soldat du feu, volontaire et bénévole, ne détalait pas sur-le-champ.


L'adjudant Lebel, peu jovial à l'habitude, offre maintenant sa plus sinistre et menaçante expression : " la tronche de mérou ruteux "…
Le gendarme Maynard, de la brigade du Médoc, a trouvé ça, tout seul. Un jour où il s'est fait remonter les bretelles. Tout le monde a, bien entendu, repris l'expression…
Didier n'en mène pas large : faut dire qu'il l'a duraille, le militaire Lebel. Son break de service, une Laguna dernier modèle, git, quatre pneus à plat, dix mètres après les travaux personnalisés de voirie effectués par Didier…
Son équipier tente actuellement de remplacer un des pneumatiques crevés. Par pur principe ; et pour ne pas supporter la mauvaise humeur du chef. Il est, en effet, rare de rencontrer une voiture équipée de quatre roues de secours. Même dans la gendarmerie…
Ils attendent la dépanneuse : honte à eux !
Alors que Didier s'efforçait de redéfonçer le chemin avec son motoculteur afin de démantibuler son lamentable piège à con, les pompiers, alertés par le gendarme zélé, se sont pointés en trombe, sirènes éteintes. Accaparé par sa basse besogne, Didier, rageur, était en train de gratter le sol pour extraire les clous disposés… Bien trop accaparé, fasciné par la lueur des flammes qui montaient de plus en plus haut, là-bas, chez Michel, rendu malentendant par la forte pétarade du moteur du motoculteur en échappement libre, Didier n'a même pas le temps de faire demi-tour. Il ne voit les gyrophares allumés qu'à l'ultime instant. Les pompiers sont passés sans trop de problème : l'épaisseur de leurs pneus a supporté sans broncher les clous du maraîcher. Mais il en est tout autrement du break de la gendarmerie qui les suit…
Celui-ci, après un " pfuuuiiit ! " généralisé, s'immobilise au bout de quelques mètres. Didier en reste paralysé.
L'adjudant Lebel, éberlué, a aperçu Didier dans les phares de leur véhicule, aux prises avec son engin. Il se pose la même question que s'est posée Raymond, quelques minutes auparavant : mais qu'est-ce que ce péquenot peut branler en pleine nuit avec cette machine ?
Arrivés à sa hauteur, les gendarmes ont senti le break hésiter, puis la direction devenir lourde. Le chauffeur n'a même pas eu à freiner. Il a levé le pied de l'accélérateur, et la Laguna est venue se planter dans un roncier. La tôle a grincé fortement contre les épines…
Oh ! Par toutes les putains de Lisieux et de Pont-l'évêque réunies ! (il est originaire de Normandie)
" Des rayures ! " couine intérieurement l'adjudant, incisives exaspérées.
Il descend très vite de la voiture, braque sa torche halogène sur le break, sur Didier, balaye l'individu, le sillon, aperçoit les petits points brillants au milieu de la terre retournée… Très rapidement il se rend compte qu'il s'agit de… Clous ! Une seule déduction possible : il tient déjà un suspect ! Peut être même "Le Pyromane" qui a déclenché l'incendie qui fait rage plus loin…
" On ne bouge plus !
L'adjudant vient de mettre la main sur l'étui de son arme de service…
- Vous allez rire… commençe Didier.
- Ca m'étonnerait : mains sur la tête, et à genoux !
Didier s'exécute. Il s'essaye à une explication, comme quoi avec les voisins qu'il a, tout est possible, que rien n'est sur, qu'on peut craquer, etc.
Les clébards de Didier, quant à eux, persistent à hurler ; à la mort, à la lune, au feu. Ils ne savent plus très bien à quoi.Tohu bohu général. Flammes, fumées, hurlements, sifflets des hommes, des pompes, ronflement crescendo des groupes électrogènes ; têtes pleines et en purée…
- Vous avez foutu le feu, oui ou non ? aboie à son tour l'adjudant Lebel.
- Alors, là ! Pas vrai ! Pas vrai du tout !
Les mains de Didier descendent, remontent, des épaules à la nuque, au gré des explications. Chaque mouvement déclenche une prise d'étui de l'arme de service…
- on ne bouge pas ! Je répète et redis : avez vous mis le feu à la maison ?
Didier a les larmes aux yeux. Pas seulement à cause de la fumée portée par un vent frais et humide soufflant fortement du sud-ouest. C'est la merde ! Complète…
- puisque je vous dis que j'y suis pour rien, à ce putain d'incendie ! Il y avait du beau monde, nom de Dieu ! Une vraie fête. Une nationale ! Je crois avoir reconnu… Rocard ! Michel Rocard ! Et le président Chirac !
- Bon ! Vous allez nous suivre ! Et pas d'entourloupes !
L'adjudant Lebel fait signe discrètement à son collègue d'apporter des menottes. Faut sans doute prévoir une prise en charge médicale pour ce malheureux ! Voire un placement d'office ! Prévenir le préfet. La crise de démence : Rocard ! Et Chirac ! Pourquoi pas Jospin, tant qu'on y est. Un vrai déjanté du bulbe !
- Vous avez vos papiers ? Par exemple, ceux de ce véhicule, et éventuellement, par exemple, un justificatif de domicile : facture de gaz, chéquier, par exemple ?

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© Août 2003