Roman 
Raymond et les promeneurs 
  Préface
 
VENDREDI
  17 heures 05
  17 heures 45
  18 heures 00
  18 heures 40
  21 heures 30
  23 heures 00
  23 heures 30
  0 heure 10
  0 heure 12
  0 heure 29
  0 heure 54
 
SAMEDI
  1 heure 30
  4 heures 00
  4 heures 18
  7 heures 56
  9 heures 00
  11 heures 45
  13 heures 18
  14 heures 38
  14 heures 45
 
DIMANCHE
  8 heures 00
  10 heures 30
 
  Epilogue
 
18 heures, Bordeaux, Rue Notre Dame.

Je me suis attardé un moment chez un confrère. Il m'avait narré ses soucis d'argent et de famille. Surtout la petite santé. Un superbe hypocondriaque. Cette fois, il s'agissait du ménisque gauche. Le dit bout d'os avait nécessité une intervention immédiate dans la bonne ville de Périgueux : "Putaing, Raymond, je peuuux te dire, Périgueux c'est supeeer, Sauuuf les urgences… Ils m'ont rasé la barbe pour m'opérer du genou, les abrutiiiis !"
C'est aussi le genre de type qui peut vous sortir : "Tu connais Limoges ? Pas mal, hein ? C'est comme Royan, mais sans la mer ! "
Je me suis résigné, peu à peu, à rappeler Panxika. Il me fallait préparer une salade, de préférence, composée… Une qui puisse expliquer la défection. Pas de vinaigre, beaucoup d'huile de Sésame, rouvre toi… C'est que j'y tenais à ma Panchou. Aussitôt installé dans le break, j'ai voulu dégainer le portable.


Le ventre noir de ma DS, fraîchement blaxonné, reposait à moitié sur le trottoir. Il n'y a jamais eu de place dans ce foutu quartier des Chartrons, ressui de la brocante et autres commerces d'antiquités. (Ça n'à pas du beaucoup changer.) Pour l'heure, les contractuels y traquaient, impitoyables, le quidam forcé de contrevenir à chaque manutention…
Je ne cherche aucune excuse, mais, coquin de sort, un connard de pigeon avait lâché sa fiente sur mon pare-brise. Une crème blanche et abondante s'était mélangée à la poussière produite par les travaux de ravalement de l'église Notre Dame à proximité. Agacé par ce petit incident, je fermai le téléphone, mis le contact, déclenchai les essuie-glaces. Une méchante bouillie s'étala alors sur l'ensemble de la surface. Bien évidemment, en tentant de nettoyer à la main, je fis la découverte d'un procès verbal qui pendouillait au bout du balai droit ! Je l'émiettai sans autre forme de procès. Il m'a fallut cinq bonnes minutes supplémentaires d'astiquage pour retrouver un semblant de visibilité.
Pour le moins contrariant.
Je remontai à bord, très remonté, tu penses bien… Pour ajouter au tout, je me cognai le coude contre la manivelle du lève-vitre. Désagréable sensation de décharge électrique. Le tremblement prenait de l'ampleur… Je repris le téléphone mobile, libérai la sécurité, appuyai enfin sur la molette de sélection : je tentais d'obtenir le répertoire sur le minuscule écran de l'appareil. Devenu presbyte avec l'âge (eh oui !), j'ai bêtement maintenu l'engin à bout de bras dans l'espoir incongru d'une meilleure lecture. Mais ça persistait quand même à manquer de netteté. Je n'arrivais pas à me décider : enfiler ma paire de demi-lunes ? Mon blouson se tordait de rire sur le siège passager…
J'ai fini, vexé, par appuyer sur la molette latérale. Elle s'est stupidement déplacée de deux petits crans.


Je venais de composer le numéro de Paul Michel. Mémorisé deux lignes plus bas que celui de Panxika. Le type d'accident alphabétique stupide. Une sorte de lapsus du destin…
- Allô ! Panxika, ma chatte amoureuse ? Déroulai-je, langue chaude, queue raide, et balloches en ascenseur, dés que l'on décrocha (Rien à faire : elle me fait toujours cet " hénaurme " effet !)
- Ah ! Fumier de Venturi ! C'est toi, la petite salope qui manque de respect ? Encore ? Tu me cherches profond, n'est-ce pas ? Avec tout ce que tu me dois ? Tu ne manques pas d'air ! Respire bien large pour l'instant… Profitez-en, doux Roudoudou !
J'ai ressenti comme un début de commotion cérébrale. De petites étoiles sont apparues dans mon champ étréci de vision.
Merci pour la présentation du numéro ! Et dire que je payais pour ça ! Cette enflure de Paul ! Une brocaille de mes deux, un cinglé de première ! Sombre, spumeux comme un encornet étamé au requin-marteau. Un allumé permanent du cataphote, susceptible de passer monnaie pour une commode, dite " bordelaise " à peine restructurée. Du genre à monter en kit, si tu vois ce que j'veux dire…
Une andouille en furie. Vraiment très, trop, susceptible.


J'ai rencontré ton confrère, le " sponsor ", celui qui a avancé le fric pour acheter le dit " meuble ". Il m'a tout raconté : tu avais tenté de refaire Paul Michel jusqu'à l'os avec cette pièce de mobilier dix-huitième, courte sur pattes et aux lignes agités, cependant très appréciée des collectionneurs. Faut dire, à ta décharge, que tu étais obligé de glisser vers l'arnaque, suite à un urgent et pressant besoin financier. Manque de liquidité total. Plus qu'à découvert : à poil, complet ! Même pas de quoi t'acheter une barrique pour t'entourer le bide ! Les appels téléphoniques se multipliaient. Le tout nouveau manager de ton agence bancaire était devenu carrément menaçant : plus aucun découvert personnalisé pour le citoyen Venturi ! Bientôt les geôles…
Au début, tu as pris Paul Michel pour le basique corniaud. Genre " broc grossier un peu naïf " pour ne pas dire plus… Cette alléchante vente représentait en effet un fourgue conséquent : 15 patates d'euros au bas mot. Mais quelle dangereuse erreur psychologique ! Toujours comme ça, quand on est trop pressé. Ta tentative d'escroquerie fit des " bangs ! ", des " sheubams ! " et des " whiizzz ! ", et, surtout un " flop ! ".
Une volée de batte de baseball dans le pare-brise et les ailes de ta Citron chérie, puis ton paillasson carbonisé t'incitèrent à rendre à Paul une partie du fric sans attendre de débat contradictoire… Tu aurais fait de plates excuses, tenté une brève et bancale explication épistolaire, comme quoi, toi-même, tu étais stupéfait, innocent, sans savoir. Tu as accompagné ce courrier d'un premier remboursement. Selon toi, le montant en était généreux : une patate et demi. (Toujours en euros) Puis tu as rompu tout contact mercantile avec l'aimable Paul Michel, que les amphétamines, grimaçait-on dans le milieu des brocanteurs, rendaient fluorescent la nuit.
Plus tard, tu as du faire appel aux bons soins d'un copain carrossier et racheter un tapis de porte dans une supérette voisine. Pourtant, selon ton confrère prêteur, le désaccord a perduré. Sous la pression, tu as commencé de rembourser : mille euros par-ci, deux mille par-là. Mais pas suffisamment vite, d'après Paul. Tu frôlais sans arrêt l'incident angoissant. Tu n'avais pas pigé, semble-t-il, que tu venais d'activer une bombe à emmerdement…



Ce qu'on t'a raconté, Pierrot, est, à peu de choses près, la vérité. Il y eut pourtant un miracle dans cette histoire : peu de temps après cet épisode, j'ai déniché un splendide fauteuil louis XIV dont le travail du rinceau et de la palmette s'est avéré exceptionnel. Une véritable pièce de collection. Acquise pour une misère. Ce qui m'a donné la possibilité de faire un premier bras d'honneur à ce connard de banquier et un second, plus virtuel, à Paul Michel. Je lui ai fait parvenir un chèque de trois plaques pour solde de tout compte ! Je pensais ainsi avoir tiré un trait sur l'embrouille. Certes, dans l'absolu (ou le relatif, je ne sais plus trop), je devais encore pas mal de monnaie à ce louftingue de Paul. Mais je n'allais quand même pas baisser le calbut sur les Pataugaz devant les exigences répétées d'un malade insistant. De temps à autre, Paul menaçait ; rappelait la dette estimée et les intérêts qui s'accumulaient. Bon busard, il ne lâchait pas le morceau, surtout s'il s'avérait avarié ! Je marmonnais alors, parlait d'affaires à venir, qu'il me fallait attendre le retour de certains investissements. Bordel ! Il existe des règles dans ce business : accepter de se faire enfiler de temps en temps en est une ! La deuxième consiste à savoir en tirer leçon. On apprend à tout âge. Moi-même, j'avais été obligé de débourser conséquent, d'accepter des pertes sèches durant ma propre formation…


- T'es mort ! T'entends ? Continuait à hurler Paul Michel. T'es mort, te dis-je ! Identifié ! Tes crins vont fumer, fumier ! Fais-moi confiance ! Et je vais me branler bientôt dans tes orbites récurées à blanc ! Taïaut, oh, taïaut !
Le vrai dingue ! Oh, enfer ! Jackpot ! Tagada, revoilà le boudin ! Mais carrément blanc cette fois !
Mon début d'érection chuta instantanément et vertigineusement, comme une phrase emplie d'adverbes pesants. Le film se rembobinait : cette fois, encore, toujours, j'arpentais un sentier de la guerre ! J'eus une pensée émue pour les Toubous : combien, avec le recul du temps, en regard de ce dingo de Paul, ils m'apparaissaient fragiles, humains ! Et ce, en dépit des menaçants fusils d'assaut qu'ils se coltinaient à l'épaule et de la quantité de kat ou de ganja qu'ils s'envoyaient à longueur de Sahel, juste là, aux confins de l'hippocampe, ce qui leur conférait des regards envoûtants, mais aussi très inquiétants, couleur de braises froides…
J'ai tenté l'opération de secours, le contre-pas : à moi d'expliciter le quiproquo. Le père Michel devait sans doute penser que le prénom "Panxika" exprimait quelque variante efféminée de "Paul" en esquimau, voire en tagalog. Va savoir, Balthasar ! Pour résumer : que je me foutais de sa gueule… De fait, ma tentative d'explicitation se solda par un cuisant échec. Elle ne fit que décupler sa ire : je l'avais, d'après lui, sodomisé profond (avec le joli petit meuble remanié, ce qui devait faire mal, j'en conviens). Et maintenant, Paul voyait clair : je voulais " meilleur " !
Déprime plus. Je piquais, la psyché en drapeau. Je me voyais mal parti, au milieu d'une telle aridité où ne poussaient que de maigres et épars comparatifs, pour le moins très mal employés.
J'ai fini par raccrocher au nez de l'autre zouave. Qu'il barbote donc dans sa bave rabique ! Qu'il termine de se manger les ouecs ! Ecœuré, que j'étais ! La totale ! Bravo le progrès ! Je t'en foutrai de la présentation du numéro ! Halte-là ! Danger technologique ! Jacques Ellul avait raison ! Les opérateurs n'ont pas du tout pensé aux conséquences déstabilisantes pour certains accros de semoule fluo.


Désormais, il n'était plus question d'aller dormir chez moi, rue du Couvent : une étroite voie pavée qui mène des quais à la rue Notre Dame. Même si je me mettais à attendre cinq heures du mat' pour venir pioncer. Du méchant maniaque risquait s'embusquer dans une porte cochère. Paul connaissait mon adresse. Forcément. Je le voyais mal quitter l'affût, à peine installé. Deux microtraumatismes à la suite, et Léviathan se frottait déjà les quinquets, paré à danser la rédowa ; alors, suite à un possible troisième ? Autant éviter la collision avec le bolide dévastateur. Si je faisais suffisamment le mort, les choses iraient, sans doute, se tassant. Dans le cas contraire, j'imaginai mon séjour à la foire du Bourget, un vilain plâtre sur le nez, lunettes de soleil directement décalquées sur les trous à regards ; l'ensemble, déjà suffisamment distingué, madame, monsieur, s'accompagnant d'un gilet tâché et ravaudé de partout… Effet " strange " et dramatique; chute garantie du chiffre d'affaires.
Du coup, plus pragmatique que jamais, je décidai de me réfugier chez Caro : "Arkopale" résidence, quartier Mériadec, studio 69, 6éme étage ; et, ce, pour une fois, avec la meilleure excuse du monde…
Quelle que fût la saison, un méchant courant d'air s'engouffrait dans cet immeuble de parpaings colorisés. Valait mieux enfiler une polaire pour visiter, sinon fluxion garantie. Les jours de canicule on frisait quand même le " froid-et-chaud-et-froid ", tant il y avait de sournois filets d'air. (S'il ne s'est pas écroulé entre-temps, je pense que cela n'a pas vraiment du changer)
Le corps apaisé, j'avais pris l'habitude de me carapater au milieu de la nuit : je nouais alors une écharpe autour du cou et tachais de dépasser ma phobie des ascenseurs inoxydables.
Valable à tringler, gentle Caro. Beaucoup de ressource affective et du savoir-faire pour chouquer votre intimité. Mais j'eus le malheur d'imaginer le petit déjeuner accompagné de l'odeur de cuisson dépassée, les dreadlocks rouge-feu-désordre trempant dans la tasse de thé du Yunnan, la crise existentielle matutinale s'étalant sur chiches tartines… Cela ajouta complet à ma déglingue. Tant pis ! A la guerre comme à la guerre ! Va pour la permanente prise de tête, et le stridor effrayant du radio réveil détraqué…


Cette fois, je me suis appliqué pour réussir le numéro. J'entrai en communication avec le salon de Caroline du premier coup.
La dénommée Sophie, jeune shampouineuse alanguie (J'avais du l'apercevoir et l'entendre deux ou trois fois lors de passages en boutique), a décroché à la seconde sonnerie. Au mieux, elle était dépressive :
- Allôôô ? (Blandine, juste avant les lions.)
- Pourrais-je parler à mademoiselle Caroline ?
- Ouiii. ! Ouiii ! C'est monsieur Venturiii ?
Je confirmais. Avec son ton de martyre martyrisée, elle est allée demander à Caroline de prendre le combiné. J'ai alors surpris des bribes de la conversation menée à tue-tête par une cliente. Elle était certainement installée sous un casque pour gueuler de la sorte. Puis, j'ai reconnu la voix qui approchait : Caroline…
- Bien d'accord avec vous, ma brave dame !
- Mon mari pèse cent dix kilos, mais ça ne l'empêche pas de me traiter de " grosse pouffiasse ", ce minable ! Gonflé le gus ! Mais personne n'ose rétorquer dans la famille… Même pas moi ! Il serait capable de me balancer une beigne pleine poire devant les mouflets ! Son cul, à lui, vous pensez qu'il est du genre fluet ? Un jour, je vais te le jeter ce gras minable ! Et comme il faut ! " Va te faire friser le bas ! ", qu'il m'a jeté, avant que je vienne ici ! Suffirait, peut être, d'un avocat, un costaud, bien burné entre les jambons…
Pas croyable ! Tout le monde paraissait avoir des problèmes de prise de poids.
Au crac crac du combiné, j'ai compris que Caroline prenait enfin la communication :
- Je reviens de suite, madame Rimbaud… Allo ?
- Caro ? C'est moi ! Ray ! Ton man ! (Caroline a toujours adoré le " reggae stuff ")
- Man ! Ray ! Kaya de dieu !
- Caro ? Ma chouette caille… Y aurait-il un inconvénient à ma visite sous ton toit ?
- Chouchou, faut que je te prévienne : j'ai mon tampon ! Tu sais que les ragnagnas me rendent nerveuse grave ! J'ai aussi deux décolorations à l'aube… Mais passe toujours ! Histoire de partager une salade mixte : maïs, tomates, avocats. Non, madame Rimbaud, je ne m'adresse pas à vous. Oui ! Comme je disais : J'ai ce qu'il faut ! Nous discuterons de tout, de rien…


Trop ! J'ai fait un immelmann du lobe droit ! Même pas moyen de tirer son pet sans complications ! Blues, blues, et rastablues ! Je ne tentai même pas de répondre. Je raccrochai rapide. Restait Béa ! Qui d'autre, sinon Béatrice - Quand tu as des soucis et que tu veux les épuiser ?
J'ai médité un court instant : cinquante bornes à tracer au milieu des pins… Bazas, la cathédrale, les bœufs renommés, la maison du type " L'authentique Landaise de l'an 2000 " ; le mari, gendarme mobile, allant et venant, comme sa fonction l'indiquait…
Nous utilisions un code relativement primaire : je laissais sonner une fois ; raccrochais ; plus tard, je rappelais. Simple et con comme la pluie. Si Béa répondait à la seconde sonnerie, le sous-brigadier était absent. Parti en mission.
Facile. Peut être, même, trop facile. Il n'était pas question, bien sur, que Béatrice m'appelle : le mari, soupçonneux, vérifiait les factures. Il se doutait bien, un peu, beaucoup, peut être à la folie, qu'avec un tempérament pareil, il valait mieux la surveiller, comme le lait sur le feu. Dans un même souci, le mari interdisait toute possession de téléphone portable, sous le motif curieux " qu'elle allait le ruiner, en téléphonant à ses copines… "
Voulait pas vraiment se rendre compte, le brave homme…
Béatrice n'insistait pas. Ce n'était pas vraiment la communication qui l'intéressait ; ses couchages et découchages reposaient sur des principes simples.


Je me découvrais tout à coup épuisé à l'idée de ce déplacement. J'aimais bien dégauchir la tordue. Mais là, je renâclais : angoisse… Une nocturne d'emmerdes démarrait. Ca se flaire de loin ce genre de chose. Pourquoi que, ce soir, comme par hasard, le brigadier-chef ne viendrait pas à se dégrader ? D'un coup, comme ça, suite à quelque retour impromptu ? Saignant gosses, femme, amant, pour s'achever par strangulation à l'aide du ceinturon accroché à un loquet de porte ?
Noire, la vie !
Restait Panxika et son cosy F2 en banlieue bordelaise. Une architecture hachélémique classique, ouvertement socialo-communiste. Mais, bien plus apaisante que chez Caroline, l'autre pluggée. Et puis, merde ! J'avais une grosse envie de Panxika !
De temps en temps, il faut laisser choir les principes. Là-haut, dans un ciel sombre, je m'en souviens très bien, la lune - bien entendu gibbeuse, mon Pierrot - s'est hissée, goguenarde, entre deux passages de nuages sales de plus en plus véloces.


En fait, tu résistais fort : Panxika te troublait plus que tu ne l'aurais désiré. Tu redoutais de répéter les conneries qui t'avaient coûté deux tristes années de mariage, et surtout tes quatre années de détention, au début des années quatre-vingts.


… Pas faux : à noter qu'à l'époque que tu évoques, j'exerçais à plein temps l'absorbante tâche de pilote d'essai sur gammas GT et transaminases turbocompressés. Number one au grand Prix de la picole ! Spécialiste des circuits Paul Ricard et dérivés ! Plaqué au comptoir par la force centrifuge des tournées, plus tendinite du coude, dite : " liquor elbow ", à force de lever le verre, de trinquer et de refaire signe au garçon : " Chervice ! Rememettez-nous cha ! Chiouplaît… "
Je m'envoyais tout ce qui pouvait se verser dans un récipient et même à coté. Sans doute un trop plein de désorientation. Le cœur " gros " (Tiens, lui aussi, pardi !) s'asséchant sans cesse contre le placo rose pastel de la chambre à coucher.
Madame Venturi, rencontrée six mois auparavant chez une de mes sœurs, avait voulu un pavillon. Ma petite pension de l'armée, plus les rares boulots qu'on me proposait n'y suffisaient pas. Nous survivions grâce au salaire de Madame, infirmière diplômée au C.H.R voisin.
A ceci venait s'ajouter mon inadaptation manifeste au quotidien de " Monsieur Tout le monde ". " Il est des nôôôtres, il passera la tondeuse comme les auuutres ! … Ratata ! Tata ! "
Un marginal que j'étais. Quand le bourdon me piquait trop tête et glotte, en bonne enflure, je prenais la Super cinq conjugale et gymkhanais vers quelque cercle de jeu de ma connaissance. Là, je faisais sauter au poker, comme pop corn, le maigre blé que je pouvais encore récolter par-ci, par-là. Après, je dérivais : des heures, des jours ; me réveillant au hasard du coma, sur un parking, dans un fossé, parfois parterre près d'un lit défait, gueule livide, estomac et poches retournés…
Normal, donc : madame Venturi, de son prénom Juliette, à force de frotter ses paupières dans la solitude du petit jour, avait fini par se lasser à la fois du légionnaire et de son sable chaud, si irritant pour la zone oculaire… Devenu loque humaine, doublée d'un emmerdeur à répétition, je n'avais pas tardé à reposer abruti et trompé. Et, comme tous les Othellos, pas très futés dans le commerce des amours, je n'ai pas su faire le bon choix : j'ai donc dégainé un flingue au lieu de ma bite balourde. Beuh ! Beuh ! Beuh ! Pim ! Pam ! Poum ! Résultat du concours de balles attrape : les " Nouveaux Amants de Vérone " à moitié dans la boite à mort.
Depuis, à ce que j'en sais, le pauvre Roméo traîne une patte folle entre un bar P.M.U et sa studette de célibataire ; Juliette, pour sa part, a viré languissante et frigida, entre-temps.
Donc, tu penses bien, pour moi, recommencer une vie de couple…


Mon portable s'était mis à carillonner. Aussi gai qu'une crécelle miniature d'alerte atomique. Je déverrouillai :
- Panxika ? C'est toi, ma Grande ?
- Carne gnoccheuse de Venturi. Tu remets ça ! Mais je vais te ravager l'intérieur, vérifier au tesson tous tes orifices ! Quand on titille la queue d'un dragon, va donc savoir ? A plus tard, exquis cadavre !
Cloung ! Cloc !
Encore une fois, c'était l'autre excité du vivarium empli de salamandres géantes. J'ai accusé le coup. Ca insistait, devenait embarrassant ! J'eus soudain la chair de poule et une forte envie de pisser.
- Que le cul lui pèle à ce pélo ! Hurlai-je dans l'habitacle de ma caisse.
J'avais l'asile aux fesses. Ca vous troublait complet l'appareil urinaire. J'ai éteins le portable et pissé d'abondance contre un mur borgne, prés de la voiture. Ca suffisait comme ça. Assez d'embrouilles pour l'instant.


Une fois, peu avant la " commode " arnaque, j'avais croisé l'autre dangereux près du marché des Capucins. Entre chiens et loups. Paul ivre ou envapé vaguait en compagnie : je notai que les trois gusmen possédaient quelque chose de commun dans la silhouette, le trait. Une sorte d'hybridation de Freddy Mercury et de Gérard Depardieu. Avec, peut être, histoire de fignoler, un greffon d'Eric Tabarly.
Paul Michel avait fait les présentations :
- Mes frères !
Existait-il, me pris-je à penser, une tentative de sororité, tant soit peu accorte, qui pourrait égayer ce projet protofamilial, par trop unisexe pour mon goût ? Personne ne daigna me répondre, même par télépathie. Ils se contentèrent de me fixer lourd, le regard parpaing. Ma pâteuse remarque - j'étais un peu fait à la pression non stop - se colla au carrelage gras de la brasserie de nuit.
Paul Michel. Le genre de type qui pouvait hanter. Un missile verrouillé sur cible. Fallait disparaître dare-dare, de l'écran radar.

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© Août 2003