Roman 
Raymond et les promeneurs 
  Préface
 
VENDREDI
  17 heures 05
  17 heures 45
  18 heures 00
  18 heures 40
  21 heures 30
  23 heures 00
  23 heures 30
  0 heure 10
  0 heure 12
  0 heure 29
  0 heure 54
 
SAMEDI
  1 heure 30
  4 heures 00
  4 heures 18
  7 heures 56
  9 heures 00
  11 heures 45
  13 heures 18
  14 heures 38
  14 heures 45
 
DIMANCHE
  8 heures 00
  10 heures 30
 
  Epilogue
 
23 heures, Rue du Couvent, Bordeaux.

Je me suis levé du sofa pour aller prendre l'air sur le balcon et jeter un coup d'œil alentour. J'habitais le premier étage. Le temps avait tourné doux. Un ciel noir, troué de minuscules points lumineux, se dégageait entre les silhouettes des immeubles. Des étoiles clairsemées osaient à présent scintiller contre la nuit. Elles disparaissaient de moins en moins souvent derrière les nuages qui galopaient toujours. Le jeu assourdi d'un piano me parvint d'un appartement du dessus : les " Gymnopédies " d'Erik Satie. Montant du bout de la rue, le roulement incessant du trafic sur les quais grondait jusqu'à moi.
J'allumai une Benson avec mon Zippo. J'avais oublié de fumer depuis le début de la soirée. Je me rendis compte que je tremblais léger. Le portable s'est alors mis à chanter dans ma poche de chemise. Je m'en suis saisi vite fait :
" Allô ! C'est toi grosse truie ?
- Raymond ? C'est Georges à l'appareil ! Je t'attends, depuis un bon moment déjà à " L'Apron Stage "… J'ai trouvé du " bon " ! Et comme tu tardes. Pourquoi gueules-tu comme ça ?
- Excuse ! 'Y a méprise… Les nerfs… Ah, Ouais ? On verra demain, si tu veux bien… Je suis naze pour l'heure. Au fait, tu ne scannerais pas, par hasard, un gros empaffé accompagné d'une blonde tressée " kingston " autour de toi ?
Georges prit tout son temps pour répondre : un sérieux… Non, rien ne correspondait.
- Merci quand même !


Mon chineur dénicheur préféré… Jamais d'embrouilles ou de matos fourgué. Que du propre ! On pouvait lui faire confiance. Un type précieux. J'ai regardé ma montre : onze heures trente. J'ai constaté la nécessité pressante d'une riposte, mais ma tête devenait par trop embrumée. Je m'étais sifflé une trop grande quantité de scotch. Et j'avais surtout perdu l'habitude de l'alcool fort qui vous ramone le cerveau.


Le téléphone s'est mis à tinter crescendo. Cette fois, je n'ai rien dit :
- Ray ? J'arrive !
Teeny se pointait. Je me suis senti tout à coup moins seul. Je n'ai même pas eu le temps de dire un mot : Teeny avait déjà coupé.
Efficace.


Je m'emparai du téléphone fixe, préférant laisser le portable disponible. Puisque je versais dans la guerre psychologique, autant en profiter : je décidai d'appeler Panxika afin de vérifier le bien fondé de ma réflexion présente. La maîtrise de psychologie de la demoiselle pouvait me donner en effet quelque avantage pas négligeable. J'eus presque immédiatement ma dame de cœur au bout du fil :
- Mon chéri, c'est toi ? répondit une Panxika enjouée. Méprise ! J'allais sans doute proposer d'aller dîner au restaurant, même s'il se faisait tard…
- Je vais te paraître drôle, mais j'ai quelque chose à vérifier. Ca risque te sembler curieux… Je préfère te prévenir…
- Vas-y, mamour !
- Voilà ! Quand tu as à faire à une personne qui disjoncte total, vaut-il mieux lui parler ou carrément fermer sa gueule ?
Panxika resta, là encore, muette un petit moment.
- Suis-je si étrange ? Murmura Panxika, désappointée.
Je compris le malentendu :
- Panxou ! Ne déconne pas ! Simple sur simple : je me suis emmêlé quelque peu avec un barje et je cherche du conseil…
Panxika a frémi : "Raymond, dans quel guêpier es-tu donc allé te fourrer ?"
Pour que je demande de l'aide de cette façon là, fallait-il, à son avis, que je fusse bien tourneboulé !
- Ray, dis-moi tout ! Ajouta-t-elle.
- Choute, no creo que es la mejor cosa !
Cette manie emmerdante - selon elle - que j'avais de baragouiner espagnol (Un pressentiment ?) ; alors que son père était, très certainement, basque !
Panxika s'énervait :
- Ray, basta ! Axki ! Assez ! Je ne peux t'aider que dans un contexte précis !
- Ouais ! Je suis d'accord avec toi. La question est : suis-je, vraiment, dans un contexte ? Quant à la précision…
Panxika, inquiète, m'estimait très perturbé : manifestement, elle avait peur que je me bute. Elle s'efforça donc, en fonction du peu d'éléments fournis, de donner réponse à ma question :
- Raymond, entrer en contact… avec une personnalité psychotique, par exemple… faut savoir la difficulté immense, indicible, qu'elle a à penser l'objet aussi bien interne qu'externe… Essaye d'imaginer le désespoir, la souffrance, qui l'anime ! Sans parler de l'effroi, la terreur.… Je…
Hop ! Hop ! Hop ! Ca suffisait. Je retins les mots indicible et désespoir : je connaissais. Je me souvenais de mes propres conneries. J'ai fini par comprendre…


Tu as compris que tu attendais au premier rang dans la péniche de débarquement. La rampe relevée te bouchait la vue. Tant mieux. La peur au ventre prenait la forme d'une main dure qui tordait tes boyaux et autres triquandilles annexes.
Le seul avantage, quand on en réchappe, consiste à remarquer pendant quelque temps que le vin fleure meilleur, que le soleil brille plus chaud et plus fort. Et, qu'au milieu de la nouvelle chaleur qu'il répand, les jambes des femmes dessinent tous les bonheurs du monde…
Puis, petit à petit, ingrat, on retourne vers des transports plus communs, dans le corridor miteux du quotidien et des petites indifférences…



Panxika continua son exposé. Elle me demanda à la fin si ses brefs propos m'offraient quelque recours. Je répondis, poli, qu'en effet, cela m'avait permis de recentrer mon sujet. Que, d'une certaine façon, je percevais mieux ce qu'il me restait à faire.
(Panxika, en fait, devint de plus en plus inquiète. Elle me l'avoua plus tard dans ce petit hôtel de Porto où nous avons, suite à l'affaire, demeuré un temps. Elle avait ressenti ma détermination, me confia-t-elle, et quelque chose d'autre, plus indéfinissable.)


Si elle avait pu, à cet instant, s'approcher de tes lèvres, elle aurait perçu, dans ta forte haleine alcoolisée, l'hyper présence au monde que donne paradoxalement la prise de boisson à certains hommes ; à les rendre déments. Et, si ceci n'avait pas suffit à son ressenti, le regard que tu devais jeter à cet instant eût achevé de la convaincre de la pertinence de sa sensation. Mais Panxika résidait à plusieurs kilomètres de distance de ton domicile. Elle ne put, très certainement, que constater " l'inquiétante étrangeté " née du décalage entre votre conversation et le mobilier aimable qui l'entourait…


(Toujours selon son souvenir, Panxika avait réalisé, tout à coup, que je lui disais au revoir, là bas, au bout du fil. Elle se rappelait que j'avais ajouté une formule tendre.)


Panxika avait fermé les yeux et tu as du prendre, tour à tour, les silhouettes alternées du Capitaine Crochet et de Peter Pan.


…Un coup de klaxon a soudain déluré la nuit. J'ai expédié sur le canapé le téléphone que je tenais encore à la main. Je me suis précipité sur le balcon, et j'ai vu la caravane : tout devant, ronronnait l'imposante Mercedes de Teeny. De suite, je l'ai reconnue. Elle était suivie d'une vieille américaine décapotable. Collectionneur attentif, je crus identifier un coupé Studebaker sous la peinture rose et sale. En fin de parade, grommelait le moteur diesel d'un J5 Peugeot beige sombre, bouffé aux mites. Le fourgon disparaissait dans une nuée bleuâtre.
Teeny est descendu du véhicule. Il m'avait repéré sur le balcon. Il a demandé au conducteur du J5 de mettre le warning ; ce qui eut pour conséquence de faire clignoter l'ensemble des éclairages de signalisation de la camionnette.
Je déclenchai l'ouverture automatique. Presque aussitôt, j'entendis la course de Teeny dans l'escalier. Une seconde plus tard, le Rom fut devant moi, claquant allègrement mes omoplates tendues à craquer.
- Mon petit Raymond a des problèmes ?
- Ouais ! Mais, pour l'instant, c'est surtout Caro, mon amie, qui les collectionne…
- Bah ! On va trouver une solution, affirma Teeny. Albert m'a rencardé… Faut d'abord localiser ton malade…
- Pas de chance ! Il a un portable !
- Tu vas l'appeler quand même ! Histoire de voir si on ne peut pas tirer quelque chose à force d'insister ! Commanda Teeny.
Reprenant mon téléphone de salon, je branchai l'ampli. Méfiant, j'ai vérifié le numéro dans l'agenda automatique de mon portable.
A la sixième sonnerie, Paul Michel a décroché :
- Allô ?
- Michel ?
- Mais c'est toi, ma Raymonde ! Viendrais-tu aux nouvelles ? Pour l'instant, avec ta grande fille pâlote, je m'initie à des techniques décoiffantes. Ah ! La décoiffure ! Une découverte ! Je pratique néo… Tu devrais voir ta copine ! Shampooing, maquillage, reshampooing ! Oh oui, oui, bien sur ! Question coupe au rasoir, je manque certainement d'un peu de doigté. Je m'emballe facile quand cela ne va pas tout à fait comme je veux…
- Paul, tu n'es même pas digne d'être un pédé ! Tu n'es qu'une grosse toune maladive ! Dis-moi où tu es, pauvre daube en rut, abominable tarlouze, qu'on règle ça, tous les deux ! D'homme à homme !
- Mon doux Raymond, chaque chose en son temps. Es-tu si pressé, mon succube préféré, de te faire ramoner le colon avec un manche de pioche ? Reste cool, ma choute… Chaque douleur a son heure… je pense beaucoup à toi ces temps-ci. Trop, sans doute…
Teeny fit un signe péremptoire signifiant : " Raccroche immédiatement ! "
C'est alors que j'ai entendu le perroquet. Un très lointain sifflet suivi d'un " Mitterraaaand pédééé ! " dont la prosodie assourdie, que j'ai devinée plus que vraiment entendue, demeurait pourtant reconnaissable.


Le malade était à domicile ! Il n'y avait plus qu'à le visiter !
- Teeny, il est chez lui ! J'ai reconnu le perroquet ! Complet débilo ce mec !
- On va le solliciter, t'inquiètes ! répondit Teeny. On va chauffer ce narvalo bouffeur d'étrons, et le dépecer sans qu'il s'en rende compte ! Il va perdre tout son piquant ! Maintenant tu le rappelles ! Nous allons hanter à notre tour ! Mais faut qu'il ne se doute de rien… Nous ne savons pas où il se trouve… Ok, Raymond ?


J'ai refait le numéro de Paul, one more time… J'ai entendu un :
- Allô ? Quelque peu excédé, en réponse.
- Empaffé ! Je te laisse encore ta chance si tu laisses Caroline tranquille ! Après, je pars en chasse et, crois moi, je vais te trouver ! Ton gros jouet à pédales de merde est assez visible ! As-tu compris, tête de noeud chancreuse ?
- Ma Raymonde s'énerve… Pas bon pour tes coronaires… Cherche, ma grosse louloute colérique… Si tu t'échauffes de trop, il se pourrait que je finisse par te refroidir, histoire de calmer tes démangeaisons et t'éviter ainsi des rougeurs désobligeantes…
Je me sentait soulagé : Michel ne se doutait pas qu'il était localisé.
Paul Michel ricana et raccrocha. Il me prenait pour le débile. Tant mieux !
Ensuite, Teeny voulut connaître l'environnement de Paul Michel et reprendre tout le contexte de l'embrouille…


J'ai expliqué, relatant en détail les événements de la soirée. Ensuite j'ai fait pour Teeny la description de la propriété de Paul Michel : la maison de Paul Michel était relativement isolée. Deux maraîchers résidaient à proximité. Selon moi, trois cents et huit cents mètres respectivement. J'évoquai les chiens, le système d'alarme, la route étroite en cul-de-sac qui menait à la propriété. Le chemin de desserte passait devant les maisons d'habitation des dits maraîchers. Pour se barrer, il fallait repasser par le même accès. Pas d'autre issue, à ma connaissance. Après, faudrait rejoindre une voie plus importante pour déboucher enfin sur la nationale et le fouillis des lotissements de la banlieue Nord…


Teeny a réfléchi un court instant. Ca recoupait ce que lui avait décrit champion. Il ne s'était pas trompé dans la composition de l'équipe. Il avait vraiment besoin de clowns; et d'accessoires amusants…
Je n'ai pas compris sur le coup pourquoi il disait ça…


Teeny n'avait sans doute pas aimé que le gadjo dingo fût dans sa propre maison. Ca prouvait que l'on avait à faire à un vrai malade. Si ton amie Caroline portait plainte plus tard, son témoignage en aurait d'autant plus de force. A moins qu'il ne lui ait bandé les yeux ; ou qu'il ne l'ait droguée jusqu'à la garde, peu avant. Peut être, même, avait-il prévu pire…
Tout ça, tu ne l'as su que bien plus tard…



Teeny avait décidé de garder ses réflexions pour lui. Je grimpais déjà assez au baromètre…
J'ai suivi Teeny jusqu'à la Mercedes. Alors que j'étais en train de glisser mon fourreau à cannes sur le siège arrière, il a quelque peu ironisé :
- J'espère que tu as prévu du crin pour la pêche au gros !
- Tu m'estounes ! La pêche aux schmoules chtarbées nécessite un matériel ad hoc ! Faut calibrer le plomb !
J'ai aperçu le conducteur de la Studebaker : il arborait un ébouriffant gilet patchwork. Une moustache à la Clark Gable soulignait la mise de manière circonflexe. Ensuite, on découvrait la présence chatoyante des bagues, gourmettes, colliers, boucles d'oreille, le cheveu gominé, les santiags cloutées… Un air de flamenco rondo s'élevait de la vieille caisse ricaine. Je m'étonnai : le gitan tenait de drôles de cylindres dans la main. Je crus reconnaître des fusées de feux d'artifice.
Le whisky sans doute…


Ensuite, nous avons remonté le convoi. Teeny a donné ses instructions. J'ai reluqué les équipages : à coté du gitan flamboyant, je rencontrai un chatoiement similaire, mais plus sobrement enchâssé dans un veston prince de Galles à fort contraste qui vous faisait loucher jusqu'au malaise. Originalité supplémentaire, le visage était dissimulé par un masque de carnaval représentant Jacques Chirac ! L'individu titillait une guitare. Derrière, dans la camionnette, ça chauffait fort (d'ailleurs, une violente odeur de chaud prenait les narines); je fis la connaissance de deux ténébreux : T-shirts, vestes, cheveux, sourcils, moustaches… noirs. Tout était noir. Ils exhibaient des rasoirs, faisaient de larges sourires. Ils augmentèrent le volume de leur autoradio bas de gamme, certainement en signe de bienvenue. Une mélopée orientale explosa entre les immeubles. Teeny parut contrarié : il leur fit signe de baisser le son.
Alors que nous nous en retournions tous deux vers le véhicule de tête, je vis s'engouffrer dans la rue un camion citerne. Il déboulait du quai. Il freina violemment derrière le J5. Nous allions gêner si nous restions ainsi. Selon toute apparence, c'était un petit poids lourd, un Saviem, une livraison de fioul, ou quelque chose comme ça. Mais qui pouvait bien vouloir se faire livrer du combustible, autour de minuit, en plein Bordeaux ? De quoi faire jazzer…
Teeny a poussé un borborygme de satisfaction et a rejoint le camion arrivant.


Sonné. Je me suis écroulé dans le siège passager de la Mercedes. A la place du mort. La tête me tournait. Je n'avais vraiment plus l'habitude de boire des alcools forts. Ni, sans doute, le recul nécessaire pour accepter l'incongruité des situations que je traversais ce soir là. Enfer et damnation ! Mais où était passée ma réalité ? Au départ je voulais juste tirer un coup ! Faire aussi quelques affaires, tout en sirotant un verre de Bordeaux… Il en fallait peu pour que le monde bascule, que le réel vous saute à la gueule, comme au premier jour de votre existence. Jamais tranquille ! Qui était le plus pété ? Paul, moi-même ?
Teeny est monté à son tour dans la voiture.
- Le lance-flammes est arrivé !

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© Août 2003