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23h30,
rue du Couvent,
Bordeaux.
- De quoi parles-tu ?
- Du citerne ! Une spécialité des Balkans… Faut savoir prévoir… grinça Teeny.
Le convoi démarra, empruntant la rue Notre Dame. Décidément, j'allais connaître par cœur cette satanée rue ! Allez, allez, roulez, roulez, petits bolides ! Je vis le J5 faire une embardée et exploser un rétro.
Le bal débutait.
Nous avons fini par emprunter la rocade de Bordeaux, direction Bruges. Mon portable a tout à coup retenti dans ma poche. Je n'aimais pas du tout la sonnerie. Elle faisait le bruit d'un gros peigne que l'on frotte du pouce. En bien plus fort. En plus emmerdant. Je ne l'avais jamais remplacée. Trop compliqué.
Méfiant, j'écoutai :
- Ray ? C'est Panxika… Ca va ?
- Ma douce, merci de t'inquiéter pour moi… mais je suis présentement en affaire. Des que j'ai terminé, je te rappelle. A moins que tu ne préfères dormir ?
- Ray, si cela n'allait pas, tu me le dirais ? Chou ? Pas vrai ? (Elle restait très inquiète de notre précédente conversation.)
- Ne t'inquiète, la belle… Ni bobo, ni lézard. Simplement les affaires deviennent dures par les temps qui courent… Pas moyen de dormir ! Transactions vingt-quatre heures sur vingt-quatre ! Point com. ! Merci Internet !
Panxika dut fulminer : Internet ? Tu allais, peut être, lui citer des fuseaux horaires à respecter ! Faire un exposé sur la mondialisation…
- Ray, aurais-tu besoin de moi ?
Panxika insistait lourd. Ce n'était pas le moment de l'avoir dans les pattes.
- Panchou, je te rejoins dès que je peux. Bien entendu, j'apporte les croissants. Pour le moment j'ai juste besoin de compréhension… A bientôt, mio Cielito lindo !
Voilà que je lui balançais une hâblerie mexicaine !
Je raccrochai sur un autre mot gentil. Puis, je me suis pincé le nez, soucieux, sans m'en rendre vraiment compte…
Teeny se fendait la gueule dans son double menton.
(Beaucoup plus tard, alors que nous étions à la terrasse de ce café de Lisbonne où se trouve attablée la statue de Pessoa, Panxika a fait le récit de son ressenti : suite à notre échange téléphonique, le ventre de Panxika s'était violemment noué. Une viscérale. Elle somatisait l'embrouille. Je n'étais quand même pas en train de lui débiter un mauvais mensonge ? Une autre femme peut être ? Trop simple. J'aurais été plus torve. J'aurais sans doute minaudé, fait le beau. Elle finissait par me connaître. )
J'allumai une clope, tendis le paquet à Teeny. Le Rom fit un geste de refus. Il dégagea de son veston, de ses doigts courts et potelés, un étui à cigares :
- Pour après ! Des " Roméo y Juliet " !
Pendant ce temps, à près de cent vingt kilomètres heure, la voiture se dirigeait toute seule…
- T'as vu la fine équipe ? Derrière nous, dans l'avion sans verrière, tout le contraire d'un avion furtif ? Hein ? Eh ! Eh ! On trouve Placido et Domingo. Des frères. Des Calos. Plus ou moins d'Aragon, beaucoup de Toulouse. Les Lavardès… Des clowns en retraite. De vrais pros. De l'ancien cirque Franky. Un peu acrobates sur les bords. Juste ce qu'il faut. Et ils te jouent le flamenc', faut voir comme !
- J'étais justement en train de me demander pour quoi tout ce…" cirque " ?
Teeny poursuivit, ne daignant pas répondre pour l'instant :
- Après, t'as le personnel en fourgonnette. Murat le Kurde et Enver, un Turque : lames et chevrotine. Des pros de la baston. Les " frères ennemis " de la protection rapprochée. Totalement nécessaires dans certaines affaires. D'une fidélité à toute épreuve, mais peu sortables.
Il y eut un instant de silence.
- Bon, puis, tu ne l'as pas aperçu, dans le fond du J5, il y a aussi l'étudiant. Ils sont passés le chercher chez moi. Normal qu'on ne le voit pas : il est tout noir ! Ah ! Ah ! Ma faiblesse… un ethnologue. Noé qu'il s'appelle, celui là… Fait une recherche sur les spécificités européennes. En " immersion ", comme il dit. Vient de Bobo Douliasso, Burkina Fasso. Fauché plus. Un clandestin ! Il traînait autour du village andalou, chez les voyageurs. Il allait se faire lyncher… Direct !
Teeny évita d'un coup de volant, un clébard qui traversait, affolé, la rocade.
- Par hasard, j'étais là, reprit-il. Au bon moment. Je l'ai sauvé de l'accident. Alors, tout en préparant sa thèse, il me file un coup de main ; pour le business. Un garçon sérieux. Bilingue : french, anglais. Ma mémoire : morte ou vive ! Termina, en éclatant de rire, un Teeny qui, l'air de rien, touchait même à l'informatique, dites donc !
N'en jetez plus !
J'allais me réveiller. Je me frotterai les quinquets. Je ressentirai un soupçon de nausée ou un gros mal de tête. Les yeux mi-clos, j'observerai la poussière flotter dans un raie de lumière. Le trait lumineux viendra frayer son chemin entre les claustras des lourds volets de mon appartement. Il me chauffe le front…
Nevermore ! Fini le scotch !
Je rouvris les yeux : Que dalle ! Zéro ! Forcément. J'étais bien là, dans la caisse de Teeny ! Et pour de vrai ! Qu'allais-je donc faire dans cette grosse gondole à galérer - et vice-versa - tout ça à cause d'une saloperie de téléphone fatalement cellulaire ?
C'est l'histoire de ta vie, d'après ce que tu m'as raconté : au début, ça commence toujours par quelques peccadilles. Puis, peu à peu, tu te fais embarquer dans des histoires à n'en plus finir ! L'Enfer ! Tu as beau prendre de l'âge, tu n'en es pas plus quitte pour autant ! Une damnation, pour sûr… Peut être ton deuxième prénom ? Dante ! Tu parles d'une Comédie - divine ou non ! Le passage initiatique à vie ! L'éternel jeunesse de l'âme !
Il aurait fallu que tu te fisses désenvoûter dare-dare ! Si j'avais été là, j'aurais essayé de te décider à en parler au griot étudiant, puisque tu l'avais justement sous la main. Autant en profiter : depuis le Centrafrique, tu m'avais dit respecter la magie animiste et les danses de guérison…
- Enfin, petit Raymond, dans le Saviem il y a Marko et…
Je le coupai :
- Polo ? Tu vas me dire Polo ! Hein ?
- Pas du tout ! Pourquoi me dis-tu ça ? Tu ne peux pas les connaître. Ils ne sont pas là depuis longtemps. Des Bulgares. Des frères Roms. Le deuxième, c'est Branko, qu'il s'appelle…
Complet ! Rien à brader ! Avec l'autre branquignol, en face, ça allait donner !
Le convoi ralentit. On s'apprêtait à quitter la rocade. Des pavillons de banlieue défilèrent de chaque coté de la route. Au bout de quelques kilomètres, ils s'espacèrent, se firent plus rares. Des toiles de plastique les remplacèrent. Notre caravane croisait à présent au milieu de serres de primeurs ; un immense camp pour légumes hors saisons déplacés et forcés. Et ça continuait, là bas, jusqu'à Macau sur Garonne…
Le pays des artichauts et des guinguettes où l'on peut déguster des esquires, sorte de crevettes blanches d'estuaire, tout en s'envoyant de bons petits crus d'Entre-deux-mers pour faire glisser le tout. Digestion facile. La douleur d'estomac, qui parfois vous saisit au moment de l'addition, vient plutôt du coup de flingot qu'on y prend de nos jours : un phénomène dyspeptique, relativement récent, du à l'accroissement du tourisme germain et batave sur les terres qui bordent l'estuaire.
Teeny avait stoppé la Mercedes sur le bas coté. Les autres véhicules avaient fait de même. Des têtes surgissaient des portières. Tous attendaient les ordres. Teeny s'éjecta de son siège avec une souplesse étonnante. Il remonta le convoi, passa des consignes. J'aperçus, dans le tracé d'un phare, Placido - ou bien Domingo, pouvais pas dire (celui qui trimballait en chemise bariolée), enfiler à son tour un masque. La figure caricaturait Jospin.
Totalement magique !
Jusqu'à cette nuit, je ne m'étais jamais rendu compte combien Jospin, le cheveu noir et gominé, aurait gagné à s'habiller plus leste. Jospin en nomade explosé, décoré de métaux lourds étincelants, ça jetait un max.
Une cacophonie d'expressions musicales diverses a soudain éclaté. Du flamenco s'élevait au-dessus d'une musique de cymbalons plus ou moins tsigane. Le tout fut noyé dans un air entraînant, une sorte de rock oriental irradiant du J5. Le bordel sonore s'avérait effrayant.
Teeny m'avait rejoint. Il n'était plus seul. Un petit black trottinait à ses cotés. Il arborait une cravate jaune à pois rouge qui venait égayer le restant de la mise vestimentaire, plutôt classique. Le sapeur ne dépassait pas l'épaule de Teeny. Ce dernier n'était pourtant pas bien grand. Le petit bonhomme laissait, par ailleurs, pousser un bouc " boby " élégant. Il se tenait bien droit, empreint d'une grande dignité ; et traînait un attaché-case, presque aussi grand que lui.
Il vint me saluer avec cette feinte et joyeuse obséquiosité des Africains :
- Monsieur Raymond Dante Venturi ? Monsieur Winterstein-Malîc m'a beaucoup parlé de vous… (C'était le nom de Teeny : je ne l'avais entendu qu'une seule fois, et, encore, peut être pas en entier…) Je viens me joindre à vous… Noé Sankara, pour vous servir… Etudiant licencié des départements universitaires de sociologie et de recherche-action géographique de Ouagadougou… Je suis natif de la ville de Bobo Douliasso, Burkina Fasso, et, comme vous le savez, sans doute, capitale commerciale de la savane. J'ai aussi étudié l'anglais au Ghana voisin, où j'ai (ah ! ah !) quelques parents. Natif de Dyula, je prépare actuellement un doctorat dans notre langue, le mandé. Le sujet de ma thèse interroge la problématique des représentations occidentales du paysage provincial français, ainsi que de ses autochtones, à travers l'imagerie photographique. Plus particulièrement, à partir de la carte postale… Je m'éclaire, bien entendu, des travaux de monsieur Derrida et d'un chercheur de votre cité, monsieur Malaurie (ah ! ah !) sur le sujet…
- Achanti de faire votre connaissance ! Répondis-je d'un lapsus bien compréhensible.
Sonné par cette rencontre… Au bord d'un talus de départementale ! Nous nous serrâmes la main. Teeny jubilait : il soulignait, appuyait d'incessantes mimiques les propos de Noé. Ca avait l'air de beaucoup lui plaire, cette histoire d'étudiant africain…
" Noé est aussi un grand connaisseur de l'art de la guerre ! Un stratège hors pair ! Ajouta Teeny. Il a étudié les plus grands ! Clausewitz, Napoléon, les Japonais, Mao… Mais aussi des Africains ! Très intéressant ! Explique Noé ! 'Peut en parler pendant des heures !"
Noé s'exécuta promptement : "Un stratège Zoulou, nommé Mak'bo, hardi et fort réputé, expliquait : " Si tu veux le bénéfice de la surprise, prépare la fête, et bourre le Boer ! " J'ai donc conseillé à monsieur Teeny une attaque osée, cependant justifiée… Nous allons surprendre (ah ! ah !) par notre munificence, notre sens de l'à propos, et le timing de la mise en scène. Nous ferons appel, si vous le voulez bien, à un dispositif que nous pourrions, pour le moins (ah ! ah !) qualifier de baroque…"
Les contraires se simplifiaient : " A bon chat, bon rat ! "
Je demeurai en état second jusqu'à ce que la caravane reparte pour s'engouffrer, peu de temps après, dans le chemin qui menait chez Paul Michel. Mon ricanement incontrôlable et continu fut, peu à peu, remplacé par un fou rire. Teeny éclata à son tour. Derrière lui, Noé riait de concert ; comme seuls les Africains savent le faire : ses incisives dansaient dans la nuit.
Nous avons ri, tous les trois, à dents déployées.
Un moment de pur bonheur.
La présence du monde.
Là, mon Pierrot.
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