Roman 
Raymond et les promeneurs 
  Préface
 
VENDREDI
  17 heures 05
  17 heures 45
  18 heures 00
  18 heures 40
  21 heures 30
  23 heures 00
  23 heures 30
  0 heure 10
  0 heure 12
  0 heure 29
  0 heure 54
 
SAMEDI
  1 heure 30
  4 heures 00
  4 heures 18
  7 heures 56
  9 heures 00
  11 heures 45
  13 heures 18
  14 heures 38
  14 heures 45
 
DIMANCHE
  8 heures 00
  10 heures 30
 
  Epilogue
 
0h12, Domaine de Labatut, Résidence de Paul Michel.

Paul se régale. Il a découvert dans le sac de Caro (une sorte de grand fourre-tout qu'elle trimballe partout) un attirail complet de coiffeuse branchée : bigoudis, brosses, ciseaux, peignes, tondeuse électrique ; plus deux ou trois flacons, aérosols, qui permette la teinture et le travail de permanente. Le pied total !
Après l'avoir copieusement rossée pour la soumettre définitif et " assouplir la viande ", comme il lui a dit (il lui a, en effet, brisé une arcade et l'appendice nasal, pour créer l'ambiance), Paul a entravé Caro, bras en croix, jambes écartées, dans un siège de consultation gynécologique incliné à 45 degrés. Un objet récupéré lors de la fermeture récente d'un service hospitalier.
Un grand adepte du bondage, le père Michel : il a, lui-même, l'habitude de s'y faire entraver, juste avant de se faire ramoner par ses " Joyeux Compagnons ".
Prêteur, le Paulo, faut pas croire. Et un esthète : il a recouvert l'œil droit et la bouche de Caro avec du sparadrap. Pour le reste, Caro est nue. Aussi nue qu'un lombric déterré. Plus un poil sur la fente. Et elle se paye un coma. Sa tête ballotte sur la poitrine. De l'urine, de la merde, et du sang coulent le long des cuisses. La terreur a été trop intense. Surtout lorsqu'elle a aperçu, à travers les larmes de son œil unique, ses cheveux tombés en gros paquets devant son nez gonflé et sanguinolent qui lui faisait un mal atroce…
Dès que la jeune femme a été attachée, Paul a minutieusement rasé son sexe ; jusqu'au dernier poil ; à sec, bien entendu. Et il l'a violée ; longtemps. Auparavant il s'était envoyé un cocktail explosif de poppers pour être à la hauteur et monter en pression …
Beau fixe, sale temps pour les autres ! Paul n'a pas oublié de mettre un préservatif : le sida ne passera pas par lui ! Pas si con !
Il vient de verser sur les cheveux de Caroline le contenu de ses flacons de coloration et décoloration. Maintenant, le spectacle s'offre, obscène, dans la lumière crue du néon. Paul contemple son travail : la dope augmente de manière exponentielle son profil de "dangereux". Paul se saisit à présent d'une tondeuse électrique, trace un large sillon au centre de la chevelure. Juste après, il enfonce violemment le manche de la brosse de styliste dans le fondement de Caroline :
- Cette salope est un peigne-cul : remarque-t-il en ricanant.
Et la coupe qu'il a effectuée, en accord avec le nez tuméfié, les yeux, l'un au beurre noir, l'autre pansé, enfin, les coloris insolites de la chimie s'ajoutant, a transformé cette immonde pute en une nouvelle espèce travestie. Quelque chose comme un Ronnie Mc Donald, encore plus gore et grotesque que l'original.
Maintenant il doit la réveiller, l'habiller : des zébrures au rasoir lui confectionneront une magnifique robe sanguine. Un parfait tailleur pour son très prochain voyage outre-tombe… Tout baigne. Un chef d'œuvre. Il lui faudra l'achever, mais pas trop vite, qu'elle ressente toute la souffrance du monde. Après, il la balancera dans un coin à promenade, histoire que le Raymond mange, pleine gueule, l'homicide.
Un premier temps, il a pensé régler simplement son compte à Venturi. Tant pis pour les arriérés. Un bon coup de pétard dans la tête. Poum ! Au moment juste. Ni vu, ni connu. Mais, quand il a aperçu la pouffiasse à " l'Apron Stage ", il a pensé "meilleur"… Et puis il en n'est pas à sa première. Sa femme, par exemple. Pas vu, pas pris ! Une carrière de serial killer prometteuse. Plus facile qu'on croit. Il se sent allègre.
Lors du mauvais trip de la commode de merde, sur la rumeur, Paul s'est aussitôt rencardé. Une connaissance du commissariat central, qui avait libre accès au sommier, lui a fait parvenir des éléments du casier judiciaire du dit Venturi. Comme quoi, ça peut toujours servir des entrées chez les keufs… Paul se dit que le coup du dingue fou jaloux qui réitère son geste, ne peut que marcher. Imparable ! Ca sera aisé de faire porter le chapeau tyrolien " tralala itou " à Raymond. Suffira d'ajouter, pour faire bonne mesure, un incendie de son propre appartement, quelques indices dans sa caisse… Et Paul témoignera :
- Jaloux comme une teigne, je vous dis que ça… Dès qu'on parlait à sa nana, il devenait branque… Tenez : ce soir là… "
La récidive pathologique… En pire…
" Plus tu te fais le fou, moins tu ris… " : une devise de Paul. Il écarte les pans de son peignoir à fleurs, saisit son gland cramoisi et constate un début d'inflammation, en dépit du port d'un condominium de qualité. Il se tâte bien la bite. Il fait, sans doute, une allergie à la ragougne… La poufiasse est restée sèche comme de l'amadou. Aucune participation ; absence complète de lubrification. Fallait s'y attendre… Elle va comprendre à son tour, question inflammation ; et ce, très bientôt. Un bidon d'essence sans plomb, une bonne aspersion sur les parties intimes, une allumette, un grattoir, et, " pour toi, mon Ange, Pschiitt, orange ! "
En chaleur, qu'elle va finir… Cependant, il n'est pas question de la cramer complet ! Il faut laisser de l'indice, du qui coince Raymond dans son rôle de dingue mauvais…
Chauffe, la belle ! En voiture, Momonne !


Paul remonte au rez-de-chaussée. Il recherche un souvenir paternel. Une dague d'officier SS aiguisée comme un rasoir. C'est alors qu'il entend la musique et les bruits de moteurs. Des gens viennent, manifestement. Il voit l'alarme clignoter dans le vestibule de la demeure. A peine a-t-il conscience de ces différents phénomènes, qu'il perçoit (c'es presque simultané) la sonnerie de son portable dans la poche de son peignoir qui se déclenche. Il trottine vers l'entrée, inquiet, mais ne peut s'empêcher de déverrouiller le mobile :
- Ma truie, bite borgne, agité du bocage, je vais te débusquer et ça va faire mal !
Le Raymond ! Oh, non ! Pas maintenant ! Quel connard de chancre persistant ! La situation devient préoccupante : Putain ! Qu'est-ce que c'est tout ce bordel, au moment où il s'éclate à mort avec l'autre catin ? Paul raccroche sans répondre.
Pour Raymond, il verra plus tard.


Paul ne comprend rien à rien. Il vient de voir une flamme à travers la vitre dépolie de la porte d'entrée. Des amis ? Complètement allumés ? Eméchés ? Qui se pointent sans avertir ? Il n'y a que Bernard et Christian, ses " frères ", pour être aussi gonflés ! Qu'est-ce qu'elles branlent à cette heure là, les petites salopes à moustaches ? Elles inventent un nouveau jeu ? Et puis il y a cette musique : un vrai bordel ! Cela ne ressemble pas du tout, mais alors pas du tout, aux goûts musicaux de ses compères, plus discos… Il entend, tout à coup, un bruit bizarre : comme un départ de feu d'artifice, lors du quatorze juillet. Puis un deuxième, presque aussitôt…



Domingo venait de balancer une seconde fusée vers la façade. La première était déjà en train d'éclater au-dessus de la maison, lâchant sa grappe de lumières froufroutantes. Le bouquet : blanches, vertes, rouges. Ensuite, il y eut (Devinez quoi qu'y a ? Petit bois qui crame derrière chez moi, et lalonla !) l'explosion d'une des fenêtres du premier étage. Une fusée du gitan artificier venait de la traverser. L'engin était gentiment en train de tout ravager dans la pièce au-dessus du vestibule.


Le beau Jacquot, à l'étage, siffle court : il gît dans sa cage, sur le coté, plumes pagaille, parcouru d'un dernier spasme. Crise cardiaque… Pas de pot pour un psittacidé, en pleine fleur de l'âge, âgé seulement de quarante ans. Et les chiens, où sont-ils ? Où ? Où ?
Quelque chose ne va pas, se redit Paul, pris de malaise. Ca ne cadre pas du tout avec l'habituel festif. Paul déverrouille la porte d'entrée, s'avançe sous le porche, peignoir entrouvert. Il titube léger, affecté de vertiges et d'une méchante migraine, conséquences d'une brusque surtension artérielle et de cette déplaisante sensation d'être, pour le moins, désorienté. Paul se retrouve, nez à nez, avec le " mignon-petit-camion-citerne-bleu azur ". Le poids lourd de poche fait face à la porte d'entrée. Deux types, installés sur la citerne du camion, tiennent une lance à sulfater. Leurs silhouettes dansent et vibrent dans les flammes du portail. Sur les cotés, très vite, Paul perçoit des ombres ; plusieurs ; humaines ; menaçantes. Le temps qu'il s'essaye à se replier, il entend, avec netteté :
- Bouge plus ! T'es fait, ducon !
Paul croit reconnaître la voix de Raymond Venturi. Il se jette en arrière, referme d'un méchant coup de pied la porte. Paul trébuche, glisse sur le sol, s'étale de tout son long. Il tente de se relever quand il entend un bruit de jet liquide, suivi de deux gros " bang ! ". Il voit la porte d'entrée prendre feu. Une salve de chevrotines traverse le couloir comme une patrouille aérienne de hannetons supersoniques.
De gros plombs sont venus exploser le vitrail de la porte ; juste là, au-dessus de sa tête. Paniqué, Paul se saisit du Smith and Wesson 40 caliber qu'il a posé sur le guéridon de l'entrée. Il l'a trimballé jusqu'à " l'Apron Stage ". En tremblant Paul ôte la sécurité. Avantage de ce modèle, il ne nécessite pas de faire manuellement coulisser la culasse pour disposer une première balle dans le canon. Un vrai automatique. Quinze mille balles à Belleville. Numéro limé. Passed… Direct from Miami.
Quelqu'un, dehors, crie :
- Du calme, bordel de merde !
L'instant après, on tente de péter la porte qui continue de se consumer. C'est bizarre comme sensation. De grands coups alternent avec des moments plus tranquilles où l'on discerne de furtifs bruissements. Une ballerine travaillant à la barre entre deux coups de hache de bûcheron…
Paul a pris son portable, cherche à composer le numéro enregistré de ses " frères ". Peu après, il entend :
- Allô ?
Il hurle dans le combiné :
- Au secours ! Chez moi ! Bernard, Christian !
Et tire deux bastos vers la porte.

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© Août 2003